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Full text of "Le rouet des brumes; contes"

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présentée)  to 

Zbc  Xibrarç 

of  tbe 

\Ilniver6itç  of  îToronto 

The  Estate   of  the  late 
Miss  Mar^aret  Mont^oniery 


LE  ROUET  DES  BRUMES 


//  a  été  tiré,  de  cet  ouvrat^e, 

dix  exemplaires  sur  papier  du  Japon,  tous  numérotés 

et  parafés  par  l'Éditeur. 


DU    MÊME    AUTEUR 
BRUGES-LA-MORTE 

Édition  définitive  avec  dessins  de  Delavelle. 
Un  volume  in-18.  Prix 3  fr.  50 


E.    GREVIN    —   IMPRI3IEKIE   PE   LAGNY 


GEORGES    RODENBACH 


Le  Rouet 
des  Brumes 


CONTES 


NOUVELLE    EDITION 


<-  A* 


PARIS 
ERNEST  FLAMMARION,  ÉDITEUR 

26,    RUE    RACINE,    26 


Tous  droits  de  traduction,  d'adaptation  et  de  reproduction  réserves 
pour  tous  les  pays. 


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DÉMÉNAGEMENT 


DEMENAGEMENT 


Je  n'oublierai  jamais  les  impressions  de  ce 
dernier  déménagement.  Ceux  qui  changent  sou- 
vent d'habitation  s'aguerrissent,  n'éprouvent 
pas  cette  douleur  d'arrachement  et  d'adieu.  Ils 
n'ont  pas  le  temps  de  s'attacher  aux  lieux.  Moi, 
je  vivais  là  depuis  dix  années.  Tout  un  morceau 
de  ma  vie  qui,  semblait-il,  allait  disparaître  et 
s'y  engloutir  comme  dans  l'Eternité.  Que  de 
souvenirs  suspendus  en  guirlandes  fanées  sur 
ces  murs!  Que  d'illusions  de  jeunesse  dédorées 
au  fur  et  à  mesure,  en  même  temps  que  les 
dorures  des  salons,  maintenant  ternis!  Et  les 
visages  qui  se  mirèrent  dans  ces  miroirs, 
aujourd'hui  morts  ou  absents,   et  que  j'allais 


4  LE   ROUET   DES   BRUMES 

voir  émerger  une  dernière  fois,  comme  si  pour 
moi,  ils  n'existaient  plus  que  là  ! 

C'était  en  pleine  chaleur  de  juillet.  Je  me 
trouvais  un  peu  souffrant,  au  surplus,  et  pré- 
disposé à  m'émouvoir  comme  une  sensitive.  Ce 
déménagement  me  fut  comme  une  petite  mort, 
comme  une  répétition  d'enterrement. 

J'avais  voulu  en  profiter  pour  mettre  un  peu 
d'ordre  dans  mes  papiers,  manuscrits,  lettres, 
toujours  accumulés  depuis  des  années,  au  hasard 
des  tiroirs.  Les  lettres  surtout,  marée  quoti- 
dienne, venue  flot  à  flot.  11  fallait  en  détruire 
une  partie,  classer,  trier  et  par  conséquent 
relire.  Ah!  les  lettres  qu'on  relit!  Tout  le  passé 
qui  se  lève  réapparaît  incolore  et  comme  en 
pleurs.  Le  papier  jauni  a  la  couleur  du  vieux 
linge.  Et  l'encre  pâlie  semble  d'elle-même  vou- 
loir retourner  au  néant.  Ah  îles  vieilles  lettres! 
Layette  d'un  enfant  mort!  Trousseau  de  mariage 
retrouvé  durant  le  veuvage  et  qui  dort  dans  ses 
plis! 

Je  relisais...  Combien  de  choses  pour  les- 
quelles on  se  passionna,  s'exalta,  s'irrita,  déjà 
si  vaines  et  si  lointaines,  dans  un  tel  recul 
qu'elles  sont  comme  si  elles  n'avaient  pas  été.  Et 


Dî^MÉNAGEMENT  5 

les  lettres  d'amour,  plus  vaines  encore.  On 
se  croyait  heureux  d'aimer.  Et  ce  ne  sont 
qu'alarmes,  émois,  reproches,  douleurs;  et  ici, 
si  l'encre  est  pale,  il  semble  que  ce  soit  à  cause 
des  larmes.  Vraiment  est-ce  que  cet  amour  fut 
cela?  Est-ce  ainsi,  toutes  les  amours?  Et  dans 
la  même  boîte,  de  ridicules  reliques  :  un  ruban, 
une  bague,  une  roseséchée,  fantôme  de  fleur... 
Des  lettres  encore,  sans  cesse.  Et  toujours  ce 
besoin  de  les  relire  qui  devient  uue  petite  fièvre 
pressée  dont  les  joues  se  fardent...  On  semble 
vouloir  rebâtir  son  passé  avec  toutes  ces 
lettres...  Château  de  papier! 

Je  trouvai  dans  un  des  tiroirs  à  mettre  en 
ordre,  tous  mes  souvenirs  de  famille,  toute  mon 
enfance.  Des  portraits  surtout,  les  miens 
d'abord,  celui  fait  à  sept  ans,  celui  fait  à  quinze 
ans,  mes  autres  visages  —  visages  de  premier 
communiant  —  c'est-à-dire  aussi  mes  autres 
âmes. 

Puis  d'autres  portraits,  ceux  de  ma  mère,  de 
mon  père.  Ahl  comme  ils  me  replongèrent 
dans  la  douleur  de  leur  mort.  Je  les  revis, 
vivants,  heureux,  là-bas,  dans  la  grande 
demeure  en  province,  et  moi,   enfant,  auprès 


6  LE   ROUET   DES   BRUMES 

d'eux.  C'était  fini,  tout  cela,  abouti  à  un  cime- 
tière de  banlieue,  avec  leur  nom,  7nonnom,  sur 
la  pierre  d'un  caveau.  Et  d'autres  souvenirs 
plus  lointains  :  des  papiers  de  famille,  des  gé- 
néalogies, les  états  de  service  de  l'aïeul  qui  fut 
soldat,  des  brevets  de  décoration,  des  actes 
notariés,  des  manuscrits  de  livres,  autant  d'exis- 
tences du  passé  que  je  retrouvais,  que  je 
reconstituais  pièce  par  pièce,  avec  leurs  joies, 
leurs  luttes,  leurs  honneurs,  leurs  deuils.  Et  je 
songeai  :  mon  fils,  un  jour,  remuera,  à  son  tour, 
tout  cela  —  si  peu  de  chose  subsistant  de  tant 
d'agitations!  —  et  quelque  chose  de  plus  qui 
sera  ma  propre  vie,  un  peu  de  papier  ajouté  au 
tas.  Ah  !  comme  tout  va  vite!  Comme  on  n'est 
rien  !  Comme  une  vie  tient  peu  de  place  !  J'en 
eus  conscience  plus  nettement  quand  je  vis, 
maintenant,  une  petite  malle  à  peine  remplie 
par  ce  que  j'avais  retenu,  dans  ce  vaste  triage. 
Et  cela  ne  pesa  pas  davantage  qu'un  cadavre 
d'enfant. 

Durant  ces  préparatifs  de  départ,  forcément 
désœuvré,  je  pus  remarquer  à  un  balcon  de  la 
maison  d'en  face  une  jeune  fille  qui    pleurait. 


DÉMÉNAGEMENT  7 

Je  l'y  avais  souvent  aperçue  auparavant,  blonde 
et  douce,  mais  heureuse,  semblait  il.  Je  songeai  : 
«  Personne  n'est  heureux.  »  Elle  avait  donc  des 
peines,  puisqu'elle  pleurait.  Le  soir,  j'eus 
l'explication...  tandis  que  la  nuit  tombait,  je  la 
vis,  toujours  en  larmes,  apparaître  encore  au 
balcon,  en  même  temps  que  deux  ou  trois  per- 
sonnes de  la  famille  nombreuse  qui  habitait  là. 
Tous  tenaient  des  couronnes  funéraires,  des 
gerbes,  des  bouquets  noués  de  crêpe  qu'ils 
venaient  mettre  à  l'air  pour  les  conserver.  Quel- 
qu'un des  leurs  était  donc  mort!  Il  y  avait  un 
mort  dans  la  maison  d'en  face.  Nous  allions 
dormir  vis-à-vis  de  ce  mort.  Cette  pensée  me 
jeta  dans  une  réelle  angoisse.  Et  l'enterrement 
qui  allait  suivre  !  Pourvu  qu'il  ne  coïncidât  pas 
avec  mon  déménagement...  Quelle  malchance 
de  quitter,  sous  cette  impression-là,  une  rue 
où  nous  vécûmes  longtemps,  où  une  grande 
part  de  notre  vie  restait  attachée!  La  nuit,  je 
je  dormis  mal...  La  veilleuse,  dans  la  chambre, 
m'avait  l'air  de  veiller  le  mort  d'en  face. 
L'ombre  de  sa  flamme  inquiète  déplaçait  au  pla- 
fond un  fantôme. 

Le  matin,  je  vis  la  porte  d'en  face  tendue 


8  LE   ROUET   DES    BRUMES 

de  draperies  blanches.  C'était  donc  pour  au- 
jourd'hui le  convoi.  Heureusement  !  11  ne 
coïnciderait  pas  avec  mon  déménagement,  fixé 
pour  le  lendemain.  Je  recommençai  à  classer, 
ranger,  trier  des  papiers,  des  livres,  des  ma- 
nuscrits, des  journaux,  de  vieux  articles,  de 
vieux  vers,  des  choses  ébauchées,  abandon- 
nées, condamnées,  et  des  lettres  encore,  lettres 
indifférentes  à  déchirer,  ou  lettres  d'amis 
chers  à  garder,  pour  se  souvenir  plus  tard, 
ou  se  consoler  à  l'heure  des  trahisons,  des 
relâchements  inévitables.  Combien  de  temps 
cela  dure-t-il,  un  ami  cher?  Ah!  comme  la 
vie  est  triste!  Comme  tout  est  triste!  Et  la 
mort,  donc?  Je  la  voyais,  maintenant,  en  face, 
plus  apparente,  à  cause  des  rideaux  déjà  dé- 
posés de  mes  fenêtres,  et  qui  laissèrent  mes 
fenêtres  nues. 

Derrière  la  draperie  de  la  porte,  on  avait 
exposé  le  cercueil,  dans  le  vestibule.  Et  l'heure 
du  convoi  approchait.  J'aperçus  sur  le  trottoir 
une  nuée  blanche  de  petites  filles,  en  toi- 
lettes de  premières  communiantes.  Alors,  j'eus 
conscience  de  tout.  Je  me  rappelai  des  détails 
qui  avaient  tout  à  fait  disparu  de  ma  mémoire, 


DÉMÉNAGEMENT  9 

par  exemple  une  petite  toux  que  j'entendais 
souvent,  sèche  et  creuse,  et  dont  même  j'avais 
pensé,  en  l'entendant  :  «  C'est  une  mauvaise 
toux  !  »  Je  me  souviens  aussi  d'un  soir  précé- 
dent, où  il  y  avait  eu  un  nombreux  dîner  dans 
cet  appartement.  J'y  avais  fait  attention  parce 
que  la  plupart  des  convives  étaient  des  petites 
filles  en  robes  blanches.  Je  m'étais  dit  :  «  C'est 
un  dîner  de  première  communion.  »  Et  j'avais 
longtemps  regardé.  C'était  suave,  ces  mousse- 
lines au  clair  de  lampes,  de  l'autre  côté  de  la 
rue!  Aujourd'hui  les  petites  filles  en  blanc 
étaient  revenues.  Ohl  la  première  commu- 
niante du  dîner!  C'était  donc  elle,  la  mortel... 

Le  cortège  s'ébranla,  toute  blancheur,  dans 
le  soleil  d'été.  Le  poêle  était  blanc  sur  la  bière. 
Et  une  moisson  de  gerbes  blanches,  des  cou- 
ronnes pâles  comme  le  clair  de  lune;  tandis 
qu'autour,  les  petites  vierges  ondulaient 
comme  des  cygnes.  Derrière,  un  troupeau 
noir,  les  crêpes  obscurs,  toute  la  sombre  dou- 
leur des  parents,  de  ceux  qui  savent  la  vie. 
Longtemps,  mes  yeux  accompagnèrent  le  cor- 
tège. 

Or,  quelques  minutes  après,  la  voiture  verte 


10  LE   ROUET   DES   BRUMES 

des  Pompes  funèbres  arriva;  et,  en  un  clin 
d'œil,  pour  ainsi  dire,  les  employés  eurent 
enlevé  de  la  façade  la  portière  écussonnée, 
relevée  par  des  embrasses,  défait  et  replié  les 
draperies  ;  repris  les  candélabres,  les  tréteaux, 
tous  les  accessoires  de  cette  mobile  chapelle 
ardente.  Presque  instantanément,  il  n'y  eut 
plus  rien,  plus  aucune  trace  de  mort  et  de 
convoi.  La  maison  ne  se  désignait  plus,  était 
déjà  pareille  aux  autres.  Les  employés  avaient 
opéré,  prestes,  insouciants,  comme  des  démé- 
nageurs. Oui!  la  mort,  un  déménagement... 

Et  le  déménagement,  une  petite  mort.  Je  le 
sentis  bien,  le  lendemain.  J'avais  mal  dormi, 
la  nuit.  A  l'aube,  je  sommeillais  d'un  de  ces 
demi-sommeils,  agités  de  rêves  qu'on  ne  peut 
démêler  des  réalités,  frontière  indécise  des  sen- 
sations, clair-obscur  de  la  conscience.  J'enten- 
dais des  pas;  je  croyais  les  voitures  de  démé- 
nagement déjà  arrivées  dans  la  rue,  et  les 
employés  aussi.  Mais,  en  ressouvenir  du  con- 
voi de  la  veille,  il  me  semblait  y  voir  encore, 
également,  le  corbillard  et  les  hommes  des 
Pompes  funèbres...  On  allait  se  tromper... 
Les  déménageurs  prenaient  le  cercueil;  ceux 


DÉMÉNAGEMENT  11 

des  Pompes  funèbres  entraient  chez  moi  pour 
transporter  les  meubles.  Je  me  réveillai  en 
sursaut,  dans  une  grande  angoisse.  J'ouvris 
la  fenêtre  pour  que  Tair  vivace  du  matin  ba- 
layât tout  cela  de  ma  face  et  de  mon  âme.  En 
effet,  les  voitures  de  déménagement  étaient  là, 
arrivées  déjà,  dans  la  rue  vide.  Un  instant 
après,  les  déménageurs  pénétrèrent.  Et  alors, 
avec  une  rapidité  implacable  et  automatique 
d'hommes  forts  et  sans  pensée,  ils  saisirent  les 
meubles,  les  sièges,  les  tableaux,  les  literies, 
les  livres,  les  bibelots,  tous  mes  souvenirs, 
toute  ma  vie,  qui  descendit,  dégringola  au  long 
des  escaliers... 

Je  me  rappelai  ceux  des  Pompes  funèbres 
qui,  vis-à-vis,  avec  la  même  rapidité  invrai- 
semblable, avaient  vite  enfourné  dans  leur 
voiture  tout  l'appareil  de  la  mort.  En  ce  mo- 
ment on  enfournait  ma  vie.  Etait-ce  cela,  ma 
vie?  Elle  tient  donc  si  peu  de  place?  Etaient-ce 
là  mes  meubles?  Ah!  qu'ils  paraissaient  laids 
avec  des  housses,  des  draps,  de  la  poussière, 
ainsi  entassés  et  dans  la  lumière  crue  du  jour! 
Oui!  c'était  bien  comme  un  enterrement,  l'en- 
terrement d'une  part  de  ma   vie,    —  et  mes 


12  LE  ROUET   DES   BRUMES 

meubles  étaient  massés  à  la  porte  tels  que  des 
parents  pauvres.  Je  songeai  encore  une  fois  à 
l'enterrement  de  la  veille.  Un  mort  est  tou- 
jours laid.  La  petite  fille  à  la  toux  creuse  devait 
être  laide,  elle  aussi,  dans  son  cercueil... 

Bientôt  tout  fut  achevé.  Mon  appartement 
était  vide.  Je  ne  le  reconnus  guère.  Plus  rien 
de  moi  n'y  était.  Tout  de  suite,  il  fut  lui- 
même.  En  bas,  le  vestibule  de  la  maison,  éga- 
lement, fut  débarrassé  avec  promptitude. 

Il  ne  garda  pas  plus  longtemps  trace  de  ma 
vie  que  l'autre  n'avait  gardé  trace  de  la  mort. 

Et  quand  la  voiture  de  déménagement 
s'achemina,  tourna  le  coin  de  la  rue,  eut  dis- 
paru, ce  fut  comme  si  un  corbillard  emportait 
la  période  vécue  là,  cette  période  de  dix  années 
(l'âge  de  la  première  communiante  d'en  face) 
qui  était  morte  aussi  I 


L'AMOUR  ET  LA  MORT 


L'AMOUR  ET  LA  MORT 


Une  après-midi  de  dimanche,  chez  le  vieux 
Maître  où  on  causait  si  bien,  où  on  goûtait  la 
joie  de  se  retremper,  comme  a  dit  Gautier, 
dans  les  propos  mâles,  la  conversation  tomba 
sur  l'amour.  Sujet  banal.  Le  printemps  y  inci- 
tait. Du  jardin  frêle  il  montait,  entrait  par  les 
fenêtres  entr'ouvertes  :  odeurs  des  premiers 
lilas,  des  jeunes  pousses,  de  la  terre  arrosée 
qui  sent  bon.  Et  puis  on  venait  de  parler  d'un 
dramatique  fait-divers  du  matin,  racontant  une 
fois  de  plus  la  mort  de  deux  amants  suicidés 
ensemble. 

Là-dessus,  le  romancier  de  Hornes,  de  sa 
voix  toujours  un  peu  voilée,  comme  pour  être 


16  LE   ROUET   DES   BRUMES 

d'accord  avec  ses  yeux  gris,  d'un  gris  de  cendre 
où  couvent  des  flammes  subtiles,  déclara  : 
«  Nul  n'aima  vraiment  s'il  n'a  pas  eu,  un 
moment,  l'idée  de  mourir  avec  sa  maîtresse.  » 

Le  vieux  Maître  se  récria  :  «  Diable,  c'est 
bien  romantique!  »  En  réalité,  il  tenait  de  trop 
près  au  dix-huitième  siècle  pour  concevoir  ces 
paroxysmes  tragiques  de  la  passion.  Lui-même 
ne  fut  jamais  qu'un  curiolet  en  amour,  comme 
on  disait  alors,  pour  qui  la  femme  n'a  que 
la  valeur  d'un  précieux  bibelot.  Mais  Valmy 
était  là  et  regimba,  lui,  pour  d'autres  rai- 
sons. 

—  «  Au  contraire,  c'est  très  scientifique,  in- 
terrompit-il. Il  n'y  a  là  qu'une  loi  de  physique 
générale,  un  phénomène  naturel  de  dépression, 
dépression  qui  est  excessive  quand  on  s'aime 
trop  et  que  des  amants  faibles  ne  peuvent  plus 
surmonter.  Au  tond,  c'est  V animal  triste  des 
latins.  » 

Valmy  était  darwiniste.  Il  entremêlait  ses 
théories  de  durs  mots  de  science,  avec,  d'ail- 
leurs, une  foi  d'illuminé,  l'œil  en  feu,  des 
gestes  autoritaires,  qui  s'allongeaient  droits 
comme  des  poteaux,   indiquaient  des  routes. 


l'amour  et  la  mort  17 

Mais  de  Hornes  ne  s'en  laissait  pas  imposer  par 
cette  assurance  positiviste.  Il  reprit  : 

—  «  Il  faut  convenir  tout  de  même  qu'il  n'y 
a  pas,  dans  cette  tristesse  d'après  l'amour,  la 
simple  lassitude  qui  suit  l'effort,  mais  plutôt 
comme  la  mélancolie  de  toutes  les  fins  de  fête, 
c'est-à-dire  quelque  chose  de  psychique...  » 

—  Soit,  dit  Valmy;  mais  c'est  alors  à  cause 
de  la  conscience  obscure  du  piège  qu'est 
l'Amour.  On  comprend  l'égoïsme  de  la  Nature, 
ne  songeant  qu'à  elle-même  et  à  se  reproduire. 
L'homme  se  sent,  enfin,  dupe  d'un  mirage,  qui 
cesse  avec  le  désir.  Et  il  s'afflige. 

Il  y  a  plus,  insista  de  Hornes.  Cette  tris- 
tesse ne  dépend  pas  uniquement  de  l'instinct. 
Elle  est  souvent  très  consciente,  toute  céré- 
brale... » 

Alors,  il  s'en  revint  à  son  idée  :  «  Si  tant 
d'amants  ont  le  désir  de  mourir  et  meurent 
chaque  jour  davantage,  en  plein  amour,  c'est 
que  l'amour  et  la  mort  sont  liés  par  des 
analogies,  des  corridors  souterrains,  et  qu'ils 
communiquent.  L'un  mène  à  l'autre.  L'un 
raffine  et  exaspère  l'autre.  Sans  doute  que  la 
mort  est  un    grand  excitant    pour  l'amour... 

2 


18  LE   ROUET   DES   BRUMES 

Comment  expliquer  autrement  cette  manie  des 
amants  villageois  qui,  pour  se  prendre  les 
mains  et  les  lèvres,  s'adossent  au  mur  du  cime- 
tière? Et  cela  va  des  âmes  simples  aux  âmes 
sublimes.  Est-ce  que  Michelet  ne  menait  pas  la 
fiancée  de  son  amour  tardif,  la  rose  remon- 
tante de  son  octobre,  sur  la  colline  du  Père- 
Lachaise,  sachant  qu'il  lui  parlerait  mieux 
d'amour  parmi  les  tombes  et  d'éternité  devant 
la  mort? 

«  Il  y  a  bien  d'autres  indications  dans  ce 
sens.  L'assassin,  tout  de  suite  après  son  crime, 
court  aux  filles  de  joie  :  il  a  besoin  de  la  vo- 
lupté parce  quil  a  vu  la  mort...  Et  le  goût 
que  nous  avons  pour  les  femmes  en  deuil, 
n'est-ce  pas  un  même  signe?  Non  pour  les 
blondes  qui,  elles,  dans  les  crêpes  noirs,  sont 
plus  belles  et  si  vaporeusement  tendres,  mais 
pour  toutes  celles  qui  ont  la  livrée  du  deuil  et 
en  sont  excitantes,  tentantes,  à  cause  de  la 
mort  autour  d'elles  et  en  elles  qu'on  rêve  de 
mêler  à  de  l'amour...  » 

Le  vieux  Maître  écoutait,  intéressé,  redres- 
sant sa  belle  tête  pâle  qui  avait  l'air  d'avoir  été 
modelée  dans  du  clair  de  lune...  Maintenant 


l'amour  et  la  mort  19 

elle  semblait  plus  pâle,  parmi  le  jour  finissant. 
Le  salon  se  fonçait  aux  angles,  moins  par  la 
faute  du  soir  que  par  les  ténèbres  affinées  de 
ces  équivoques  régions  de  l'âme,  que  la  cau- 
serie ouvrait. 

Malgré  les  paroles  graves,  une  petite  fièvre 
fardait  les  bouches.  Tous  se  remémoraient. 
De  Hornes,  avec  sa  voix  de  songe,  avait  fait 
se  lever  des  fantômes.  Chacun  ressuscita  en 
soi  des  amantes  du  passé,  des  heures  enfuies, 
des  baisers  lointains.  Chacun  sentit  dans  son 
âme  des  feuilles  mortes,  de  vieux  tombeaux, 
la  lie  des  anciennes  larmes.  Cependant,  par  les 
fenêtres  entr'ouvertes,  le  printemps  montait  ; 
les  odeurs  du  jardin  frêle  insistaient... 

Valmy,  toujours  fidèle  à  ses  points  de  vue  de 
nature,  répliqua  :  «  Ce  sont  des  subtilités  de 
décadence.  Cela  n'a  rien  à  voir  avec  un  instinct, 
ou  quelque  chose  d'inné,  comme  vous  le  croyez. 
Les  peuples  primitifs  ne  connaissaient  pas  ces 
raffinements  et  les  auraient  méprisés.  Les  sau- 
vages les  ignorent. 

—  Pourtant,  observa  de  Hornes,  le  Cantique 
des  Cantiques  associe  déjà,  lui  aussi,  l'amour 
et  la  mort.  «  L'amour  est  fort  comme  la  mort  ; 


i20  LE   ROUET   DES   BRUMES 

et  la  jalousie  est  dure  comme  le  sépulcre.  » 
D'ailleurs,  ajouta-t-il,  j'ai  fait  un  jour  une  ex- 
périence décisive  des  analogies  mystérieuses 
qui  les  unissent...  C'est  une  histoire  étrange 
de  mon  passé,  à  laquelle  je  ne  songe  qu'avec 
une  sorte  d'effroi.  A  vingt-cinq  ans,  j'avais  une 
maîtresse,  que  j'aimais  surtout  pour  sa  pâleur, 
son  air  de  belle  foudroyée,  son  pas  lent  qui 
avait  toujours  l'air  de  marcher  dans  des  ruines. 
Elle  vivait  seule,  séparée  d'un  mari  brutal.  Un 
jour,  sa  tante  —  qui  l'avait  élevée,  comme  une 
seconde  mère  —  arriva,  avec  sa  sœur,  plus 
jeune  qu'elle...  Pendant  plusieurs  jours,  nous 
fûmes  sans  nous  voir.  Enfin  elle  me  prévint  par 
dépêche  de  venir  à  l'hôtel  où  les  siens  étaient 
descendus.  La  tante  allait  mal.  Elle  ne  l'avait 
pas  quittée,  ne  pouvait  pas  la  quitter.  Pourtant, 
elle  voulait  me  voir,  faire  provision  de  cou- 
rage. J'y  allai;  à  peine  étions-nous  ensemble 
qu'un  grand  cri  s'entend;  elle  se  précipite.  Un 
moment  après,  c'est  sa  propre  voix  qui  crie, 
appelle,  m'appelle,  hurle.  On  ne  s'y  trompe 
jamais,  quand  c'est  la  mort  qui  passe.  Je  com- 
prends ;  je  m'élance  à  mon  tour.  Sur  le  lit,  une 
femme,    déjà    livide.,    les    yeux   chavirés,    la 


l'amour  et  la  mort  21 

bouche  ouverte  comme  un  trou  d'ombre  que  le 
départ  de  l'àme  a  laissé  noir,  et  les  bras  re- 
tombés au  long  du  corps,  comme  des  armes 
vaincues.  Vous  reconstituez  cette  mort,  à  l'hô- 
tel, seule,  instantanément,  sans  secours  ni 
adieux.  Durant  les  heures  qui  suivirent,  ma 
maîtresse  m'apparut  plus  noble  et  grave  :  elle 
était  presque  de  la  même  pâleur,  l'air  d'une 
statue  qui  assiste  une  morte...  Sa  plus  jeune 
sœur,  anéantie,  pleurait  en  silence  dans  un 
fauteuil.  Après  les  suprêmes  devoirs,  il  fallut 
sortir  pour  quelques  soins  et  d'autres  devoirs 
funéraires  :  état-civil,  deuil,  parents  à  pré- 
venir. Ma  maîtresse  voulut  elle-même  s'en 
charger,  avec  une  douceur,  pour  elle,  dans  ces 
soins  familiaux,  pour  lesquels  elle  ne  voulut 
s'en  remettre  à  personne.  Elle  me  pria  seule- 
ment de  rester  auprès  de  sa  jeune  sœur,  qui 
avait  peur  dans  l'appartement  mortuaire  de 
l'hôtel.  Je  passai  un  long  crépuscule  auprès 
d'elle.  Et  voici  l'étrangeté  inconcevable  de 
cette  histoire  de  mon  passé.  De  mon  mieux, 
je  cherchais  à  consoler  l'orpheline.  Les  paroles 
humaines  sont  si  vaines...  Elle-même  le  sentait, 
ne  parlait  pas.  Elle  était  assise  près  de  moi, 


22  LE   ROUET   DES    BRUMES 

dans  la  chambre  voisine  de  celle  où  on  n'osait 
plus  rentrer...  J'avais  voulu  allumer  une  lampe. 
Elle  m'avait  dit  :  «  Non.  C'est  inutile.  Ne  me 
quittez  pas  !  »  Et  elle  m'avait  pris  les  mains 
comme  pour  me  remercier  de  ma  pitié,  de  mon 
aide  dans  leur  abandon,  de  ce  qu'un  être  hu- 
main fût  là,  solidaire  de  leur  peine.  De  pleurer, 
cela  lui  donnait  l'air  d'un  enfant.  Et  j'essuyais 
ses  larmes  silencieuses...  Un  moment,  ses 
mains  serrèrent  les  miennes.  Je  ne  pouvais, 
certes,  penser  à  mal.  Elle  se  rapprocha  de  moi, 
vint  s'appuyer  à  mon  épaule  comme  si  sa  tête 
était  trop  lourde  du  poids  surajouté  de  toutes 
ses  larmes  en  chemin.  Sans  le  vouloir,  quel- 
ques-uns de  nos  cheveux  se  touchèrent,  se 
mêlèrent.  Quelle  folie  pernicieuse  nous  brûla 
soudain? Là,  dans  cet  appartement  mortuaire, 
près  du  cadavre  proche,  son  visage  toucha  mon 
visage...  Puis,  comme  involontairement,  sa 
bouche  s'appliqua  à  ma  bouche,  ainsi  qu'un 
goulot  de  flacon.  De  l'amour?  C'était  impos- 
sible, en  un  pareil  moment,  trop  sacrilège,  trop 
monstrueux!  D'ailleurs,  dans  le  soir  accru, 
identifié  avec  l'ombre,  j'étais  quelque  chose 
d'imprécis,  une  forme  anonyme,  à  peine  hu- 


l'amour  et  la  mort  23 

maine.  Je  compris  que  je  ne  comptais  pour 
rien.  J'apparaissais  l'oubli  prompt  et  néces- 
saire dans  cette  trop  grande  douleur. 

«  Elle  avait  voulu  le  baiser  comme  un  nar- 
cotique, de  la  morphine  ou  de  Fopium,  un 
philtre  immanquable...  De  cette  façon,  elle 
oublia,  elle  ne  sut  plus,  elle  s'en  alla  à  la  dé- 
rive, elle  se  quitta  elle-même,  dans  la  douceur 
d'un  anéantissement...  Scène  effroyable!  Je 
tremblais  ;  j'avais  honte.  N'était-ce  point  de 
ma  faute? 

«  Aussi,  durant  les  jours  qui  suivirent,  je 
n'osai  point  la  regarder.  Mais  elle,  tranquille, 
sans  remords,  avait  repris  celte  figure  énig- 
matique  que  je  lui  avais  connue  auparavant, 
en  de  rares  rencontres  avec  sa  sœur.  Ce  fut 
toujours,  dans  la  suite,  la  même  indifférence 
profonde  vis-à-vis  de  moi,  comme  si  rien 
n'avait  été.  Et  rien,  en  effet,  n'avait  été.  En- 
core une  fois,  l'Amour  et  la  Mort  s'étaient 
trouvés  de  connivence,  rejoints  par  leurs  mys- 
térieux corridors...  La  mort  fut  le  voisinage 
excitant...  » 

De  Hornes  s'était  arrêté  une  minute.  Les 
autres  se  taisaient.  On  aurait  dit  que   le  petit 


24  LE   ROUET   DES    BRUMES 

salon  s'était  agrandi,  à  cause  du  soir  qui  effa- 
çait les  détails... 

De  Hornes  ajouta  d'une  voix  rapide,  comme 
pour  en  finir  avec  ce  souvenir,  le  long  récit 
par  lequel  il  avait  trop  accaparé  l'attention  : 

«  —  C'est  ainsi  toujours,  partout  :  le  mot  de 
mort  et  le  mot  d'amour  aboutissent  l'un  à  l'autre 
comme  s'ils  étaient  les  deux  versants  d'une 
montagne.  Et  c'est  pourquoi  je  disais  :  «  Nul 
«  n'aima  vraiment,  s'il  n'a  désiré  mourir  avec 
((  sa  maîtresse  »,  parce  que  le  point  où  les 
versants  se  rencontrent  est  précisément  le  som- 
met, le  plateau,  la  minute  culminante.  Alors, 
l'Amour  et  la  Mort  ne  font  plus  qu'un...  » 

De  Hornes  se  tut.  Dans  ses  yeux  gris,  d'un 
gris  de  cendres,  les  étincelles  s'éteignirent.  Il 
y  eut  un  silence. 

Le  vieux  Maître  parut  méditer.  Son  esprit 
clair,  sa  méthode  d'observation,  répugnaient 
à  cette  acceptation  du  Mystère.  Valmy  hasarda, 
d'une  voix  condescendante  : 

«  —  Oui,  il  y  a  les  forces,  les  volontés 
occultes  de  la  Nature.  » 

Plus  personne  ne  parla.  Chacun  songeait  à 
la  vie,  à  sa  vie.  Du  jardin  frêle  montèrent  les 


L  AMOUR   ET   LA   MORT  2io 

parfums  de  l'éternel  printemps.  Mais  le  petit 
salon  était  devenu  triste  maintenant,  tout  à  fait 
envahi  par  le  soir...  Et  l'Ombre  et  le  Silence 
s'unirent;  et  il  sembla  que  c'était  l'Amour  et 
la  Mort  qui  s'accordaient  encore  une  fois. 


L'AMI  DES  MIROIRS 


L'AMI  DES  MIROIRS 


La  folie,  parfois,  n'est  que  le  paroxysme  d'une 
sensation  qui,  d'abord,  avait  une  apparence 
purement  artistique  et  subtile.  J'eus  un  ami,  in- 
terné dans  une  maison  de  santé,  où  il  mourut 
d'une  mort  dramatique  que  je  dirai  tantôt,  dont 
le  mal  commença  de  façon  anodine  et  par  des 
remarques  qui  ne  semblaient  que  d'un  poète. 

A  l'origine,  il  eut  le  goût  des  miroirs  ;  rien 
de  plus. 

Il  les  aimait.  Il  se  penchait  sur  leur  mystère 
fluide.  Il  les  contemplait,  comme  des  fenêtres 
ouvertes  sur  l'Infini.  Mais  il  les  craignait  aussi. 
Un  soir  qu'il  était  rentré  de  voyage,  après  ses 
longues  absences  coutumières,    je   le  trouvai 


30  LE   ROUET   DES   BRUMES 

chez  lui,  anxieux.  «  Je  repars  cette  nuit  même, 
me  dit-il. 

—  Mais  vous  comptiez,  cette  fois,  passer 
l'hiver  ici? 

—  Oui;  mais  je  repars  tout  de  suite.  Cet 
appartement  m'est  trop  hostile...  Les  lieux  nous 
quittent  davantage  que  nous  les  quittons.  Je  me 
sens  un  étranger  dans  ces  chambres,  parmi  mes 
propres  meubles,  qui  ne  me  reconnaissent  plus. 
Je  ne  pourrai  pas  rester...  Il  y  a  un  silence  que 
je  dérange...  Tout  m'est  hostile.  Et  tout  à 
l'heure,  en  passant  devant  la  glace,  j'ai  pris 
peur...  C'était  comme  une  eau  qui  allait  s'ou- 
vrir, se  refermer  sur  moi  !  » 

Je  ne  m'étonnai  pas,  sachant  mon  ami  d'hu- 
meur sensitive,  connaissant,  au  surplus,  ces 
impressions  du  retour,  dans  des  pièces  closes, 
parmi  la  poussière,  l'odeur  de  renfermé,  le  dé- 
sarroi, la  mélancolie  des  choses  qui  sont  un  peu 
mortes  durant  l'absence...  Tristesse  des  fins  de 
fête  !  Soirs  de  rentrée,  après  l'oubli  du  voyage. 
11  semble  que  tous  nos  vieux  chagrins,  restés 
au  logis,  nous  accueillent... 

Je  compris  donc  la  sensation  éprouvée  au 
retour  par  mon  ami  et  que  tous  subissent  plus 


l'ami  des  miroirs  31 

ou  moins,  à  devoir  reprendre  leur  vie  trop  quo- 
tidienne... Puisqu'il  était  libre  et  riche,  il  était 
naturel  que  le  caprice  de  l'heure  en  décidât... 
Pourtant  il  ne  repartit  pas.  Quelques  jours 
après,  je  le  rencontrai.  Il  était  souffrant,  me 
dit-il. 

—  Pourtant  vous  avez  excellente  mine... 

—  Vous  le  dites  pour  me  réconforter.  Mais 
je  me  vois  dans  les  glaces,  aux  devantures... 
Tenez  I  vous  n'imaginez  pas  combien  j'en  suis 
agacé,  combien  j'en  souffre.  Je  sors.  Je  me 
crois  bien  portant,  guéri.  Les  miroirs  me  guet- 
tent. 11  y  en  a  partout,  maintenant,  chez  les 
modistes,  les  coiffeurs,  les  épiciers  même  et  les 
marchands  de  vin.  Ah!  ces  maudits  miroirs? 
Ils  vivent  de  reflets.  Ils  sont  à  l'affût  des  pas- 
sants. On  va,  on  ne  prend  pas  garde.  Et  voilà 
soudain  qu'on  s'y  voit,  le  teint  mauvais,  maigri, 
les  lèvres  et  les  yeux  comme  des  fleurs  ma- 
lades. Ce  sont  eux  qui  nous  prennent  nos  cou- 
leurs vives,  peut-être.  C'est  de  les  avoir  colorés 
que  nous  sommes  pâles...  La  santé  que  nous 
avions  se  perd  en  eux  comme  un  beau  maquil- 
lage dans  de  l'eau... 

J'avais  écouté  mon  ami  parler  comme  s'il  se 


32  LE  ROUET  DES   BRUMES 

plaisait  une  fois  de  plus  à  ces  jeux  subtils  de 
conversation  où  il  excellait.  C'était  un  causeur 
unique...  abondant  quoique  précieux.  Il  voyait 
des  analogies  mystérieuses,  des  corridors  mer- 
veilleux entre  les  idées  et  les  choses...  Sa  pa- 
role déroulait  dans  l'air  des  phrases  ornemen- 
tales qui  allaient  souvent  finir  dans  l'inconnu. 
Mais,  cette  fois,  il  ne  sembla  pas  céder  à  des 
fantaisies,  à  un  dilettantisme  de  désœuvré  vi- 
sionnaire. Il  parut  réellement  inquiet,  angoissé 
des  signes  de  la  maladie  que  les  miroirs  des  de- 
vantures lui  attestaient. 

Je  lui  dis  :  «  Tout  le  monde  a  mauvaise 
mine  dans  ces  glaces.  On  s'y  voit  déformé, 
blême  ou  livide,  les  lèvres  exsangues  ou  vio- 
lettes... On  s'y  aperçoit  cagneux  ou  obèse,  trop 
long  ou  trop  large,  comme  dans  les  miroirs 
concaves  et  convexes  des  foires.  On  y  est  tou- 
jours laid.  Mais  elles  mentent.  Et  nous  n'y 
sommes  laids  que  de  leur  laideur,  et  pâles  que 
de  leur  maladie... 

—  Peut-être,  répondit  mon  ami,  devenu  rê- 
veur, l'air  un  peu  réconforté;  ce  sont  des  glaces 
de  mauvaise  qualité,  des  glaces  pauvres;  et 
c'est  pour  cela,  alors,  qu'elles  ne  peuvent  nous 


l'ami  des  miroirs  33 

montrer  nous-mêmes  qu'avec  une  santé  appau- 
vrie... » 

Sans  le  vouloir  ma  conversation  eut  une  in- 
fluence décisive  sur  les  idées  et  l'existence  de 
mon  ami.  Convaincu  que  les  glaces  des  devan- 
tures n'étaient  point  véridiques,  il  voulut  avoir 
chez  lui  des  miroirs  sincères,  c'est-à-dire  des 
miroirs  parfaits,  d'un  tain  irréprochable,  ca- 
pable de  lui  exprimer  son  visage  intégral,  jus- 
qu'à la  plus  minime  nuance.  Et  comme  le 
témoignage  d'un  seul  ne  suffisait  pas,  ne  prou- 
vait rien,  il  en  voulut  plusieurs,  d'autres  en- 
core, où  sans  cesse  il  se  mira,  se  compara,  se 
confronta.  Un  goût  grandissant  des  riches  mi- 
roirs lui  vint,  par  haine  de  ces  miroirs  pauvres 
des  devantures,  miroirs  hypocrites,  miroirs 
malades  qui  l'avaient  fait  se  croire  malade  lui- 
même.  Il  en  commença,  sans  s'en  douter,  une 
collection...  Glaces  dans  des  cadres  anciens, 
Louis  XV  et  Louis  XVI,  dont  l'ovale  d'or  fané 
cerclait  le  miroir  comme  une  couronne  de 
feuilles  d'octobre  la  margelle  d'un  puits... 
Glaces  dans  une  bordure  en  verre  de  Venise. 
Miroirs  entourés  d'écaillé,   de  métaux  ciselés, 

3 


34  LE   ROUET   DES   BRUMES 

de  guirlandes  en  marqueterie.  Glaces  dans  des 
boiseries  de  trumeaux.  Toutes  sortes  de  glaces, 
rares,  anciennes,  originales.  Quelques-unes 
étaient  bien  un  peu  verdies  par  le  temps.  On 
s'y  voyait  comme  dans  des  pièces  d'eau.  Mais 
mon  ami  n'en  souffrit  plus,  comme  des  glaces 
de  devantures.  11  était  averti,  maintenant.  Il  en 
tenait  compte  et  s'y  regardait  comme  un  autre 
lui-même,  projeté  hors  du  temps,  en  voyage 
dans  le  passé...  Il  se  voyait  dans  un  recul,  tel 
qu'il  serait  plus  tard,  tel  qu'il  devait  apparaître 
déjà  à  ses  amis,  plus  vague  et  pâli  par  l'ab- 
sence —  car  il  se  confinait  chez  lui... 

Les  glaces  des  devantures  l'agacèrent  trop 
décidément,  lui  enlevèrent  tout  espoir  de 
santé...  Maintenant  dans  ses  propres  miroirs, 
neufs  et  conformes,  il  avait  bonne  mine,  le 
teint  clair,  les  lèvres  rouges. 

—  ((  Je  suis  guéri,  me  dit-il,  un  jour  que 
j'étais  allé  le  visiter.  Regardez,  comme  je  me 
porte  bien  dans  mes  miroirs.  Ce  sont  les  mi- 
roirs des  rues  qui  me  rendaient  malade...  Aussi 
je  ne  sors  plus... 

—  Plus  jamais? 

—  Non  ;  on  s'habitue. 


l'ami  des  miroirs  35 

Mon  ami  parlait  avec  calme,  un  détachement 
nostalgique.  Je  croyais  encore  à  un  de  ces  ba- 
dinages  subtils  et  ironiques  où  son  humeur 
étrange  se  plaisait  parfois.  Sinon,  il  était  évi- 
dent que  mon  ami  devenait  fou.  Pour  me  rendre 
compte,  j'essayai  de  le  ramener  à  la  réalité  la 
plus  prosaïque. 

—  Et  les  femmes,  dans  cette  claustration 
totale,  vous  qui  les  aimiez,  en  suiviez  parfois, 
dans  les  rues? 

Mon  ami  prit  un  air  mystérieux,  regarda  une 
à  une  toutes  ses  glaces,  anciennes  ou  neuves. 

—  Chacune  est  comme  une  rue,  dit-il.  Toutes 
ces  glaces  communiquent  comme  des  rues... 
C'est  une  grande  ville  claire.  Et  j'y  suis  encore 
des  femmes,  des  femmes  qui  s'y  sont  mirées, 
vous  comprenez,  et  qui  y  demeurent  à  jamais... 
Des  femmes  du  siècle  passé,  dans  mes  glaces 
anciennes,  des  femmes  poudrées  et  qui  ont  vu 
Marie-Antoinette...  Certes  je  suis  encore  des 
femmes...  Mais  elles  vont  vite,  ne  veulent  pas 
se  laisser  aborder,  me  dépistent  de  miroir  en 
miroir,  comme  de  rue  en  rue.  Et  je  les  perds. 
Et  je  les  accoste  parfois.  Et  j'y  ai  des  rendez- 
vous...  » 


36  LE   ROUET   DES   BRUMES 

Bientôt  mon  ami  donna  les  signes  définitifs 
d'un  dérangement  mental.  Il  perdit  la  cons- 
cience de  son  identité.  En  passant  devant  les 
glaces,  il  ne  se  reconnaissait  plus  et,  cérémo- 
nieux, se  saluait.  Il  perdit  aussi  la  conscience 
du  fonctionnement  des  miroirs.  Certes,  il  les 
aimait  toujours,  accrut  même  sa  collection,  en 
suspendit  partout,  les  uns  vis-à-vis  des  autres, 
de  façon  à  ce  que  les  murs  de  sa  demeure,  re- 
culés au  delà  d'eux-mêmes,  fissent  des  chambres 
indéfinies  et  miroitantes.  Voyage  sans  fin  de  soi, 
au-devant  de  soi-même  !  Mais  mon  ami  ne  com- 
prenait plus  les  reflets.  Non  seulement  il  con- 
sidéra comme  un  étranger  sa  propre  personne 
reflétée,  mais  il  lui  sembla  qu'au  lieu  d'être  une 
image,  elle  offrait  la  réalité  physique  d'un  être. 
Et  à  cause  de  tant  de  miroirs,  juxtaposés  et  en 
face  les  uns  des  autres,  il  se  trouva  que  la 
seule  silhouette  du  solitaire  fut  multipliée  à 
l'infini,  ricocha  partout,  engendra  sans  cesse 
un  nouveau  sosie,  s'accrut  aux  proportions 
d'une  foule  innombrable,  d'autant  plus  inquié- 
tante que  tous  semblaient  jumeaux,  copiés  sur 
le  premier  qui  demeurait  isolé  et  séparé  d'eux 
par  on  ne  sait  quel  vide... 


l'ami  des  miroirs  37 

A  ce  moment,  je  rencontrai  mon  ami  chez 
lui  pour  la  dernière  fois.  Il  paraissait  heureux, 
et  me  dit  en  me  montrant  tous  ses  riches  et 
rares  miroirs,  ses  glaces  profondes,  où  il  se  ré- 
percutait comme  la  voix  dans  une  grotte  à 
mille  échos  :  «  Voyez!  je  ne  suis  plus  seul.  Je 
vivais  trop  seul.  Mais  les  amis,  c'est  si  étran- 
ger, si  différent  de  nous  !  Maintenant,  je  vis 
avec  une  foule  —  où  tout  le  monde  est  pareil  à 
moi.  » 

Peu  après,  il  fallut  l'enfermer,  pour  quelques 
excentricités  qui  avaient  causé  des  rassemble- 
ments et  un  scandale  à  ses  fenêtres.  Il  se  mon- 
tra docile,  très  doux,  seulement  navré  de 
n'avoir  plus,  au  lieu  de  sa  collection  de  miroirs, 
que  la  glace  unique  de  sa  chambre  de  malade. 
Mais  il  s'en  fît  une  raison  bientôt.  Il  l'aima, 
elle  seule,  autant  qu'il  avait  aimé  toutes  les 
autres...  Il  la  regardait,  et  s'y  salua  encore.  Il 
prétendit  y  voir  des  choses  merveilleuses,  y 
suivre  des  femmes  qui  allaient  l'aimer.  Comme 
la  maladie  empirait  et  qu'il  se  trouvait  fiévreux 
assez  souvent,  il  disait  :  «  J'ai  trop  chaud.  » 
Puis,  une  minute  après  :  «  J'ai  trop  froid.  »  Et 
il  claquait  des  dents.  Un  jour,  il  ajouta  :  «  Il 


38  LE    ROUET   DES   BRUMES 

doit  faire  bien  bon  dans  la  glace.  Il  faudra  que 
j'y  entre  un  jour  ».  Ceux  qui  le  veillaient 
n'avaient  point  entendu.  Ils  étaient  habitués  à 
ses  mystérieux  soliloques.  Et  puis  on  ne  se  mé- 
fiait guère  de  ce  malade  si  doux,  si  docile  et 
qui  ne  semblait  fou  que  d'avoir  de  trop  beaux 
rêves... 

Un  matin,  on  le  trouva,  ensanglanté,  le 
crâne  ouvert,  râlant,  devant  la  cheminée  de  sa 
chambre...  La  nuit,  il  s'était  élancé  contre  le 
miroir,  pour  vraiment  y  entrer,  y  aborder  les 
femmes  qu'il  y  suivait  depuis  longtemps,  se 
mêler  à  une  foule  où  chacun  lui  ressemble, 
enfin  ! 


COUPLES  DU  SOIR 


COUPLES  DU  SOIR 


Par  ces  soirs  abrégés  de  septembre,  des 
couples  passent  devant  mes  fenêtres,  nom- 
breux, incessants,  hâtifs,  au  long  du  boulevard 
solitaire.  On  dirait  qu'ils  viennent  de  s'évader. 
Ils  ont  fui  les  rues  voisines  oi^i  il  y  a  du  bruit, 
des  passants  affairés,  des  tramways,  des  cafés, 
pour  entrer  dans  ce  calme  soudain  d'une  avenue 
presque  déserte.  Imprévu  rafraîchissement!  De 
vastes  arbres,  sur  le  clair-obscur  des  trottoirs, 
dessinent  des  anses  d'ombre.  Les  amants  se 
succèdent.  Ils  cherchaient  des  quartiers  moins 
fréquentés.  Et  tout  à  coup,  c'est  comme  la  cam- 
pagne qui  s'ouvre  devant  eux.  Les  talus  des 
fortifications  ébauchent  des  profils  de  collines. 


42  LE   ROUET    DES    BRUMES 

On  entend  un  bruissement  d'herbes  et  de 
feuilles.  Le  vent  vient  de  plus  loin.  Sont-ils  en 
voyage?  Ah!  ce  besoin  d'isolement  de  ceux  qui 
s'aiment.  Ils  vont  s'appartenir,  enfin!  Il  y  a 
des  choses  que  les  amants  ne  sentent  et  ne  se 
disent  qu'en  face  de  la  nature  et  en  face  du 
soir. 

Les  couples  vont.  Il  en  débouche  sans  cesse. 
C'est  un  passage  incessant.  Les  uns  sont  en 
marche  depuis  un  moment,  sans  doute.  D'autres 
s'abordent  précisément  devant  ma  demeure. 
C'est  une  rencontre  discrète,  un  furtif  serre- 
ment de  main,  avec  quelque  chose  de  mysté- 
rieux, comme  des  conjurés  échangeant  un  mot 
de  passe,  avec  quelque  chose  aussi  de  religieux, 
comme  d'officiants  se  donnant  l'accolade.  Aus- 
sitôt ils  repartent,  dans  le  sens  où  marchait 
l'un  ou  l'autre,  sans  perdre  de  temps,  graves  et 
précis,  comme  s'ils  étaient  attendus  on  ne  sait 
où.  Tous  offrent  les  mêmes  signes.  Couples 
identiques!  Pauvre  argile  humaine  que  tout  à 
coup  l'amour  possède  et  qu'il  sculpte  en  des 
attitudes  pareilles...  On  voit  ainsi,  sur  les 
routes  qui  avoisinent  les  côtes,  tous  les  arbres 
convulsés  de  la  même  manière,  comme  si  le 


COUPLES   DU   SOIR  43 

vent  de  la  mer  les  avait  façonnés  lui-même 
selon  un  module  unique.  Ainsi  des  êtres  qui 
avoisinent  l'amour...  Tous  ces  couples  du  soir 
se  ressemblent,  font  les  mêmes  gestes  pour 
ainsi  dire.  Chaque  fois,  l'homme  marche  au 
bras  de  la  femme.  Pourquoi?  C'est  l'indice  du 
commencement  des  liaisons.  L'homme  se  fait 
humble.  Il  a  l'air  d'abdiquer.  Son  bras  est  insi- 
nuant et  se  glisse  sous  le  bras  de  la  femme, 
approche  du  sein.  Est-ce  une  tactique  de  con- 
quête lente?  Est-ce  une  reconnaissance  instinc- 
tive de  la  dépendance  et  du  servage?  Humilité 
de  l'amour  de  l'homme  !  Au  lieu  d'offrir  le  bras, 
il  l'accepte.  Acceptation  d'infériorité,  attitude 
du  lierre  sur  le  mur.  C'est  lui  qui  s'appuie,  se 
laisse  mener.  Il  n'est  pas  le  maître.  Elle,  elle 
est  toujours  la  maîtresse^  comme  le  langage 
lui-même  le  confirme  inconsciemment.  Mais 
l'amour,  au  début,  égalise,  neutralise  cette 
lutte  de  générosité.  Les  amants  —  quoique 
l'homme  ait  abdiqué,  en  prenant  le  bras  de  la 
femme  —  cheminent  du  même  pas.  C'est  même 
le  signalement  le  plus  clair  de  tous  ces  couples 
qui  déambulent  maintenant  sous  mes  fenêtres, 
parmi  le  soir  tombant.   Leurs  pas  s'accordent. 


44  LE   ROUET   DES    BRUMES 

11  y  a  une  harmonie  idéale  dans  leur  marche. 
Oh  !  miracle  de  l'amour,  qui  rend  pareils  !  Les 
parfaits  amants  en  arrivent  à  se  ressembler, 
même  physiquement.  Leurs  pensées  sont  en 
concordance.  Souvent,  tandis  qu'ils  demeurent 
silencieux,  ils  pensent  la  même  chose  sans  se 
le  dire.  Et  l'entente  de  l'esprit  fait  l'entente  des 
mouvements.  Chaque  amant  est  soi-même,  et 
l'autre,  en  même  temps.  —  «  Tu  es  ma  vie!  » 
se  disent-ils,  réciproquement,  c'est-à-dire  ta 
pensée  est  ma  pensée,  et  aussi  ta  marche  est 
ma  marche  ! 

Unité  du  couple. 

Aussi,  tous  les  deux  ressentent  en  même 
temps  et  de  la  même  manière.  En  ce  moment 
011  le  jour  tombe,  les  amants  vont,  non  seule- 
ment pareils  plastiquement,  mais  mentalement. 
Couples  du  soir,  qui  cheminez  si  graves  I  Ils 
parlent  peu.  Leurs  voix  ne  s'entendent  pas, 
toutes  confidentielles.  Les  talus  des  fortifica- 
tions se  foncent,  menacent.  Des  troupeaux  de 
bœufs  et  de  moutons  passent,  se  hâtant  vers 
on  ne  sait  quel  abattoir. 

Des  clairons  nostalgiques,  au  loin,  s'éplo- 
rent.  Sans  doute  que  les  amants  aiment  ces 


COUPLES   DU  SOIR  45 

mélancolies,  puisqu'ils  ont  choisi  de  s'ache- 
miner par  ici.  Ils  pressent  le  pas.  Le  soleil 
meurt.  On  dirait  qu'ils  ont  peur  d'être  incor- 
porés par  l'ombre,  oh  ils  ne  se  verront  plus. 
Couples  du  soir,  à  la  même  marche  balancée, 
à  la  même  rêverie  sévère!  Tous  semblent 
presque  tristes  à  présent.  Est-ce  à  cause  du 
soir?  Est-ce  à  cause  d'eux-mêmes? 

Moi,  je  les  regarde,  je  les  accompagne,  je  les 
épie,  je  les  envie,  je  les  achève,  je  les  recons- 
titue, comme  des  énigmes,  les  mosaïques  rap- 
portées d'un  même  tombeau.  Quelques-uns 
portent  un  signalement  clair  d'eux-mêmes  et 
de  leur  liaison.  D'autres  fois,  l'identité  est  plus 
douteuse.  Quel  mystère  passionnant  ont  ces 
problèmes  qui  passent.  Une  seule  page  nous 
est  donnée  du  roman  qui  a  commencé  on  ne 
sait  comment...  Joie  subtile  de  le  recomposer, 
d'en  imaginer  les  débuts  et  la  fin  ! 

C'est  simple,  parfois.  Voilà  un  couple  du 
peuple  :  la  femme  en  corsage  de  coton  rose, 
très  brune,  alerte  et  ardente,  sans  doute  l'aînée 
d'une  nombreuse  famille,  là-bas,  en  quelque 
rude  faubourg  ouvrier.  Son  printemps  la  tour- 


46  LE   ROUET   DES   BRUMES 

mente.  Il  est  visible  qu'elle  n'y  mettra  pas 
beaucoup  de  façons  quand  le  soir  sera  total,  et 
s'étendra  dans  l'herbe,  sur  ce  durlit  de  nature... 
L'homme  est  quelque  terrassier,  revenant  de  sa 
lourde  besogne  sale.  Une  tenace  poussière  jaune 
tache  sa  figure,  ses  mains,  le  velours  bleu  de 
son  vêtement.  Mais  sous  la  poussière,  quand 
même,  rient  ses  yeux  verts,  luisent  ses  dents 
toutes  blanches,  brûle  la  flamme  blonde  de  sa 
moustache.  On  voit  bien  qu'il  n'aura  qu'à 
plonger  son  visage  dans  l'eau  pour  l'en  retirer 
frais  et  franc,  beau  vraiment  de  jeunesse  et  de 
sang  populaire.  Pourtant,  eux,  non  plus,  ne 
sont  pas  gais. 

Ils  sont  graves.  C'est  la  première  fois  peut- 
être  qu'ils  se  sont  donné  rendez- vous  et  vont 
seuls.  Alors,  c'est  la  première  fois  qu'ils  se 
mettent  à  penser.  Ils  songent  à  l'avenir  :  la  vie 
dure,  les  enfants,  le  maigre  salaire.  Ils  ont 
déjà  peur.  Moi-même,  attristé,  je  continue  leur 
sort.  Aujourd'hui,  c'est  le  beau  mensonge  :  les 
baisers  goulus,  du  vin  blanc  et  des  friandises, 
tantôt,  sous  la  tonnelle  d'un  marchand  de  vin, 
là-bas... 

La  plupart  des  autres  couples  sont  plus  com- 


COUPLES   DU  SOIR  47 

pliqués.  Ce  sont  des  jeunes  gens  sans  indivi- 
dualité précise,  des  commis,  des  employés,  des 
artistes,  accouplés  avec  des  ouvrières,  des  mo- 
dèles, des  institutrices,  et  aussi,  parfois,  des 
passantes  qu'ils  ont  abordées,  un  jour,  par 
hasard,  et  desquelles  ils  ne  savent  rien.  Les 
femmes  surtout  offrent  des  types  variés,  com- 
plexes. 11  y  en  a  qui  sont  de  petites  amantes  de 
seize  ans,  dont  on  devine  les  seins  à  peine 
mûrs,  des  seins  comme  des  citrons,  sous  leur 
collet  de  drap.  D'autres  de  trente  à  quarante 
ans,  des  veuves,  des  femmes  divorcées  qui 
furent  malheureuses  ;  ce  sont  les  «  recommen- 
ceuses  »,  les  sentimentales  inguérissables,  qui 
espèrent  toujours  et,  après  vingt  liaisons,  se 
figurent  qu'elles  n'ont  jamais  encore  trouvé  le 
juste  amour. 

Ah!  tout  ce  qui  se  cherche,  s'offre,  se  perd, 
se  trompe,  passe  à  côté  du  bonheur!  Est-ce 
qu'on  a  jamais  pu  choisir  ses  amours?  C'est  la 
destinée  qui  combine  et  contient  tout,  depuis 
l'éternité.  Voilà  un  nouveau  couple  qui  passe. 
Qu'est-ce  qui  l'a  uni?  Quel  hasard  rapprocha 
ces  deux  amants?  La  jeune  femme  est  si  con- 
fiante !  Elle  marche  obliquement,  de  façon   à 


48  LE   ROUET  DES   BRUMES 

précéder  un  peu  son  amant,  à  voir  un  peu  son 
visage  dont  elle  s'imprègne,  qu'elle  reflète  pour 
ainsi  dire.  Est-ce  ainsi  que  les  amants  en  arri- 
vent à  se  ressembler,  comme  la  mer  res- 
semble au  soleil,  quand  elle  le  mire  et  le  boit? 
L'amant,  cette  fois,  marche  d'un  pas  désac- 
cordé, plus  rapide.  Il  a  pris  aussi  le  bras  de  la 
femme,  mais  pour  contourner  sa  taille.  Étreinte 
d'un  serpent  qui  s'insinue,  sans  franchise.  Cet 
homme  fait  mauvaise  impression.  11  a  quelque 
chose  d'ambigu.  La  figure  est  sournoise.  Il  ne 
se  montre  que  de  profil,  en  causant.  Il  con- 
tinue à  marcher  selon  son  propre  pas.  Sa  com- 
pagne ne  s'en  aperçoit  guère.  Elle  est  trop  con- 
fiante. Quel  songe  bref,  sera  le  sien  !  Elle  croit 
en  lui.  Elle  n'a  qu'un  mot  aux  lèvres  «  Tou- 
jours !  »  Et  lui,  sans  doute,  médite  déjà  la  rup- 
ture. Il  veut  celle-ci,  comme  bien  d'autres 
femmes,  mais  pas  pour  longtemps.  Il  faut 
rester  libre,  surtout!  Ahl  quel  malheur  est  en 
suspens  I  Pauvre  amante  qui  ne  voit  rien,  ne 
craint  rien,  marche  comme  dans  une  fête,  d'une 
marche  balancée  en  un  mouvement  de  ber- 
ceau, le  berceau  qu'elle  est  déjà,  peut-être! 
Mais  alors  —  pour  éviter  la  honte  à  l'humble 


COUPLES   DU   SOIR  49 

ménage  sévère  d'employés  que  sont  ses  parents 
—  c'est  vers  la  mort  qu'elle  s'achemine  avec 
cet  air  extasié  de  somnambule,  vers  la  Seine, 
vers  la  Morgue... 

Fatalité  de  l'amour  !  Il  y  en  a  toujours  un 
des  deux  qui  aime  le  plus. 

Couples  du  soir,  qui  se  leurrent  eux-mêmes  ! 
En  en  moment,  leurs  marches  s'accordent. 
Mais  bientôt  chacun  va  se  remettre  à  cheminer 
à  sa  manière.  Pauvres  amants,  dont  l'un  recom- 
mence vite  à  marcher  selon  le  pas  rapide  de  la 
vie,  tandis  que  l'autre  veut  continuer  à  mar- 
cher selon  le  pas  traînant  de  l'amour.  Malheur 
à  qui  s'obstine!  Malheur  à  qui  aime  trop! 
L'Amour  et  la  Mort  se  communiquent,  par  des 
corridors  mystérieux,  et  on  aboutit  si  vite  de 
l'un  à  l'autre.  La  nudidé  de  l'amour  habitue 
à  la  nudité  de  la  mort.  Cette  pensée  m'obsède 
à  présent,  tandis  que  les  couples  s'enfoncent 
dans  l'ombre  grandissante...  L'amante  extasiée 
de  tantôt,  qu'accompagne  l'amant  sournois, 
ne  pourra  certes  se  résigner  à  la  chute  d'un  si 
haut  rêve.  Une  llamme  étrange  était  dans  ses 
yeux.  Elle  est  de  celles  qui  tuent,  plutôt  que 
de  renoncer.  Et  je  vois  sa  chevelure  claire  au 

4 


50  LE   ROUET   DES   BRUMES 

loin,  qui  luit  encore  sous  le  chapeau  sombre, 
plus  allumée  et  comme  rouge  à  cause  du  cou- 
chant... Tache  de  sang,  déjà  née,  et  qu'elle 
seule  ne  voit  pas  encore... 

Un  autre  couple  approche,  tout  jeune.  La 
femme  pleure.  Ah!  qu'est-ce  qu'ils  ont  donc, 
tous  ces  couples  du  soir,  pour  être  graves  ou 
tristes  ainsi  !  Ceux-ci  sont  des  amants  contra- 
riés, à  coup  sûr.  Ils  se  racontent  de  nouveaux 
ennuis,  l'opposition  des  parents,  l'impossibilité 
de  s'appartenir.  Ah  I  que  le  nom  de  la  mort  ne 
tombe  pas  parmi  leurs  paroles  !  La  tentation 
serait  trop  forte.  Enivrement  brusque  de  songer 
qu'on  pourrait  s'unir  et  puis  mourir.  Passer  de 

A 

la  volupté  à  la  mort,  sans  se  désenlacer.  Etre 
certains  ainsi  de  ne  jamais  s'aimer  moins!  Il 
semble  que  ces  amants-ci  également  ont  du 
sang  sur  eux.  Le  couchant  rouge  les  écla- 
bousse. Ils  sont  déjà  marqués. 

Au  même  moment,  sur  le  boulevard  soli- 
taire,, reparaissent  les  longs  troupeaux,  qu'on 
mène  dans  le  soir  vers  un  abattoir  proche  et 
que  j'ignore...  Ainsi  que  les  couples,  les  bœufs 
ont  une  marche  cadencée,  les  moutons  sont 
signés  d'une   croix  tragique.  C'est  l'harmonie 


COUPLES   DU   SOIR  51 

mystérieuse  du  destin  qui  les ,  fait  se  croiser 
ainsi,  dans  le  même  chemin,  à  la  même  heure, 
avec  tous  ces  amants,  qui  ne  sont  eux-mêmes 
qu'un  troupeau  éparpillé,  en  route  vers  la  dou- 
leur et  le  sang. 

Aussi,  lorsque  le  soir  est  définitivement 
tombé,  parmi  l'ombre  oi^i  tout  se  fond,  oi^  les 
talus  s'effacent,  couleur  de  la  nuit,  si,  par 
hasard,  un  dernier  couple  s'entrevoit  encore, 
devant  mes  fenêtres,  il  me  semble  apercevoir 
l'Amour  et  la  Mort  enlacés,  couple  immortel, 
qui  se  hâte  au  fond  du  crépuscule,  tandis  que 
les  clairons  nostalgiques  recommencent,  comme 
embouchés  par  la  grande  lune  rouge  qui  se 
lève. 


PRESQUE  UN  CONTE   DE  FÉES 


PRESQUE  UN  CONTE  DE  FÉES 


La  Muse  erra  par  la  ville  tumultueuse,  suivie 
et  entourée  par  la  troupe  blanche  de  ses 
cygnes...  Les  pauvres  oiseaux  royaux  s'em- 
barrassaient de  leurs  ailes  qui  pendaient  comme 
des  gouvernails  de  chaloupes  dans  la  vase  d'un 
port  d'où  la  marée  a  reflué.  Et  nulle  eau  pour 
renflouer  les  cygnes!  Pas  de  fleuve  ventilant  la 
ville  de  sa  large  circulation  d'air.  Pas  même 
une  frêle  rivière  ni  un  lac  où  les  cygnes  auraient 
pu  se  donner  l'illusion  de  voguer,  recommencer 
ce  qui  est  leur  vie  naturelle  et  leur  état  normal. 
Ils  se  traînaient  sur  les  durs  pavés...  Leurs 
ailes  étaient  poudreuses,  leur  duvet  sali  par  la 
poussière  des  grand'routes.  La  Muse  les  fouail- 


56  LE   ROUET   DES  BRUMES 

lait,  les  poussait  devant  elle  dans  l'espoir  de 
trouver  enfin  pour  eux  une  eau  de  salut  avant 
la  fin  de  la  journée.  Et  en  guise  d'aiguillon, 
elle  maniait  un  roseau  devenu  silencieux,  qui, 
naguère,  fut  sa  flûte  aux  résonances  divines. 
Maintenant  le  chant  y  dormait  comme  dans  un 
étui...  La  Muse,  elle  aussi,  souffrait,  d'abord 
de  la  souffrance  des  cygnes,  puis  de  la  sienne. 
Elle  allait,  comme  une  mendiante.  Elle  était 
pauvre.  Des  haillons  la  couvraient.  Aussi  per- 
sonne ne  soupçonna  sa  royauté,  en  exil  dans 
une  époque  vile.  Les  foules  à  son  passage 
rirent,  plaisantèrent...  Des  quolibets  tombè- 
rent comme  des  pierres  sur  la  neige  de  ses 
cygnes  impressionnables.  On  les  supposait 
échappés  de  quelque  baraque  de  la  foire,  mé- 
nagerie humble  d'un  ours  inofîensif  exhibé  avec 
des  cygnes  terriens.,.  Elle-même  donna  l'im- 
pression aux  passants  d'une  bohémienne,  dépe- 
naillée et  qui  n'inspire  pas  confiance.  Seuls, 
quelques  artistes,  çà  et  là,  remarquèrent  sa 
chevelure  surhumaine,  splendeur  rousse,  forêt 
d'octobre  où  les  dieux  habitent... 

Elle  se  sentit  à  bout  d'espoir...  Qui  lui  ferait 
accueil,  apaiserait  sa  faim  etlui  donnerait  asile? 


PRESQUE  UN  CONTE  DE  FÉES         57 

Jadis,  pour  entendre  son  chant  et  celui  de  ses 
cygnes,  les  rois  la  conviaient  dans  leurs  palais, 
donnaient  l'or  de  leurs  cassettes...  Aujourd'hui 
personne  ne  s'inquiétait  d'elle...  Il  n'y  avait 
plus  de  rois...  Et  le  peuple  n'entendait  rien  aux 
jeux  subtils  du  rythme...  La  Muse  se  trouva 
définitivement  seule,  abandonnée,  lasse,  inu- 
tile... Etait-ce  l'heure,  enfin,  où  tout  se  con- 
somme ? 

Un  marchand,  dont  l'attention  venait  d'être 
attirée  par  son  grand  dénuement,  soudain  l'in- 
terpella du  seuil  de  sa  boutique  : 

—  Vous  cherchez  quelque  chose? 

—  De  quoi  vivre  —  ou  ne  pas  mourir... 

—  C'est  le  plus  difficile,  quand  on  n'est  pas 
raisonnable. 

—  Gomment?  Que  voulez-vous  dire? 

—  Oui,  reprit  le  marchand,  d'un  ton  devenu 
autoritaire  et  méprisant.  Vous  n'êtes  même  pas 
intéressante.  Vous  compliquez  inutilement  votre 
existence  avec  cette  troupe  de  cygnes,  qui  est 
un  luxe  suranné,  voire  une  anomalie.  Est-ce 
que  j'entretiens  des  cygnes,  moi!  Et  les  autres 
habitants  de  la  ville,  le  font-ils?  A  quoi  vous 
servent  ces  oiseaux?  Ils  chantent  parfois,  dites- 


58  LE   ROUET   DES   BRUMES 

VOUS.  Mais  que  vaut  ce  chant  naturel,  qui  n'est 
pas,  comme  la  voix  des  chanteuses,  discipliné 
par  les  Conservatoires,  et  qu'on  ne  peut  même 
pas  utiliser  pour  l'Opéra?  Si  vous  étiez  seule, 
vous  pourriez  vous  tirer  d'embarras.  Quand  on 
est  femme  !  Surtout  que  vous  avez  de  beaux 
cheveux...  Croyez-moi,  abandonnez  vos  cygnes. 
Ou,  plutôt,  tirez-en  profit...  En  tant  que  chan- 
teurs, ils  sont  inutiles  et  ne  valent  rien.  Mais 
vendez-les.  On  les  tuera.  Leur  duvet  représente 
une  somme  sérieuse.  On  en  fabrique,  vous  le 
savez,  des  oreillers  qui  sont  moelleux  et  recher- 
chés. Car  ils  donnent  de  beaux  rêves.  Qui  sait? 
C'est  de  reposer  sa  tête  parmi  la  dépouille  molle 
des  cygnes,  qu'on  a  des  songes,  peut-être, 
qu'on  entend  des  voix,  qu'on  plane  durant  le 
sommeil,  au-dessus  des  réalités,  qu'on  s'envole, 
en  un  mot!  C'est  pourquoi  les  oreillers  des 
riches  sont  en  duvets.  Donc,  vendez  vos  cygnes. 
Réalisez-les  en  gains  immédiats,  plutôt  qu'en 
un  chant  illusoire,  qu'on  n'entend  jamais,  qu'à 
la  minute  où  ils  meurent...  Soyez  pratique, 
enfin  ! 

La  Muse   s'enfuit  de  la  ville  hostile,  la  ville 


PRESQUE  UN  CONTE  DE  FÉES         59 

sans  âme  et  sans  fleuve,  où  ses  beaux  cygnes 
avaient  pensé  mourir.  Elle  dépassa  les  ban- 
lieues, atteignit  les  premiers  champs,  oii  sont 
des  maisons  de  campagne,  des  châteaux  blancs. 
Elle  recommença  à  se  sentir  mieux  d'accord 
avec  le  décor.  Ses  cheveux  rouges  s'appareil- 
laient aux  feuilles  des  vignes  vierges  touchées 
par  octobre...  Pourtant  elle  demeura  en  peine 
de  ses  cygnes.  Ils  étaient  de  plus  en  plus 
anxieux  ;  la  poussière  chargeait  leurs  ailes.  Ils 
étaient  devenus  une  grisaille.  Où  trouveront- 
ils  de  quoi  redevenir  eux-mêmes?  Un  canal,  un 
étang,  une  mare  quelconque,  pour  recommencer 
à  appareiller  l'un  vers  l'autre  I  Ils  sont  comme 
des  navires  ensablés,  échoués  dans  une  anse 
que  la  marée  n'atteint  plus.  Et  c'est  la  mort 
prochaine,  la  dislocation  des  ailes  et  des  duvets, 
comme  d'une  coque  blanche,  si  l'eau  ne  re- 
vient pas...  La  Muse  chemine,  désespérée  et 
comme  folle,  dans  le  silence  de  la  campagne. 
Ses  yeux  interrogent  l'horizon.  Nulle  rivière 
n'est  à  espérer,  ni  même  un  de  ces  minces  ca- 
naux d'irrigation  qui  coupent,  çà  et  là,  les 
prairies  vertes,  comme  des  chemins  de  miroirs. 
Rien  que  des  plaines  monotones,  des  moissons 


60  LE   ROUET   DES   BRUMES 

OÙ  le  vent,  parfois,  se  cabre.  Pourtant  un  châ- 
teau blanc  s'entrevoit,  entre  des  rangs  de  peu- 
pliers, au  loin.  Ses  fines  tourelles,  vêtues  d*ar- 
doises,  luisent,  violettes,  de  la  couleur  des 
pigeons  qui  boivent  au  bord  des  gouttières.  Un 
vaste  parc  s'étend,  défendu  par  une  grille 
dorée,  dont  les  barreaux,  là-bas,  étincellent  au 
couchant...  On  dirait  une  haie  de  soleil...  La 
Muse  reprend  espoir,  se  hâte,  pousse  devant 
elle  la  troupe  épuisée  de  ses  cygnes,  les  oriente 
du  bout  de  son  roseau  muet  devenu  un  aiguil- 
lon... Enfin,  elle  arrive,  appelle  au  secours, 
demande  asile...  Les  cygnes,  à  bout  d'efforts, 
ouvrent  leurs  ailes,  heurtent  de  leur  poitrail  le 
sable  des  allées  comme  s'ils  espéraient  le 
creuser  et  aboutir  à  l'eau  nécessaire,  qu'ils 
devinent,  tout  au  fond...  La  troupe  lamentable 
s'avance,  suit  l'allée  tournante.  Soudain  la  Muse 
et  les  cygnes,  tous  à  la  fois,  poussent  un  cri  où 
il  y  a  de  l'espoir,  de  la  détresse,  de  la  sup- 
plique, de  la  joie.  Un  vaste  lac  est  apparu,  de 
l'autre  côté  du  château,  grande  nappe  d'eau, 
glauque  et  moirée...  C'est  donc  le  salut...  Les 
cygnes  fiévreux  veulent  s'élancer.  La  Muse 
s'avance  vers  le  perron,  où  elle  va  intercéder... 


PRESQUE  UN  CONTE  DE  FÉES         61 

La  châtelaine,  à  ce  moment,  apparaît  et,  d'un 
regard,  elle  a  tout  compris...  Va-t-elle  héberger 
cette  mendiante?  Peut-être  qu'elle  pourra  la 
tolérer  en  quelque  coin  du  château,  et  accueillir 
ses  cygnes,  mais  à  condition  qu'ils  acceptent  la 
vie  en  commun  dans  le  grand  étang...  La  Muse 
regarde,  comprend,  se  désole...  Ses  pauvres 
cygnes  !  Va-t-elle  leur  infliger  cette  déchéance  ? 
Ils  sont  fiers.  Ils  ne  veulent  qu'une  eau  oi^i  il 
y  ait  le  seul  reflet  de  leur  blancheur  et  le  voyage 
d'eux-mêmes  au-devant  d'eux... 

—  Ils  seront  très  bien  là,  insiste  la  châte- 
laine. . .  Il  y  a  déjà  des  canards,  des  poules  d'eau, 
des  sarcelles... 

—  Oui!  mais  mes  cygnes  sont  fiers.  Ils 
n'aiment  que  d'être  entre  eux... 

—  On  n'a  pas  le  droit  d'être  si  difficile,  quand 
on  sollicite,  reprit  la  châtelaine  avec  un  peu 
d'impatience. 

—  Soit!  mais  je  les  connais,  mes  grands 
oiseaux.  Ils  mourraient  de  cette  promiscuité.,. 

—  La  belle  affaire,  éclata  la  châtelaine,  défi- 
nitivement irritée.  Mais  qu'est-ce  donc  que 
vous  vous  imaginez?  Vous  voudriez  sans  doute 
un  lac  à  part,  pour  vos  cygnes,  avec  une  mar- 


62  LE   ROUET   DES   BRUMES 

gelle  d'argent...  Se  croient-ils  de  race  divine, 
vos  pauvres  cygnes?  Et  supérieurs  à  tous  les 
autres  oiseaux?  Pourtant  j'ai  là  des  canards, 
des  sarcelles,  des  poules  d'eau,  aux  colorés 
plumages,  cent  volatiles,  qui  acceptent  très 
bien  de  vivre  ensemble  dans  la  même  eau.  Et 
ils  ont  des  ailes  aussi,  cependant!  Et  ils  sont 
agréables,  eux,  plus  agréables  que  vos  cygnes, 
toujours  dédaigneux...  Et  ils  sont  même  utiles, 
puisque  à  la  fin  on  peut  les  manger.  » 

La  châtelaine  ajouta  encore  :  «  C'est  donc 
par  pure  générosité  que  je  consentais  à  ne  pas 
les  chasser,  et  par  pitié  pour  vous,  qui  avez 
faim  et  errez  sans  gîte.  Pour  prix  de  cette  hos- 
pitalité, vous  m'auriez  donné  vos  cygnes  : 
après  tout,  cela  ne  fait  pas  mal  dans  un 
étang...  » 

La  Muse,  comprenant  le  marché  sournois, 
et,  qu'à  condition  de  les  domestiquer ^  elle  et 
ses  cygnes,  on  les  accueillerait  là,  se  remit  en 
route,  navrée  et  fière  quand  même,  marchant 
encore  une  fois  du  côté  de  la  ville. 

Dans  une  rue  déserte,  la  Muse,  qu'escortaient 
toujours  ses  cygnes  exténués,  fut  abordée  par 
un  bel  adolescent  qui  la  suivait  déjà  depuis  un 


PRESQUE  UN  CONTE  DE  FÉES         63 

long  moment,  depuis  la  minute  o\x  elle  avait 
franchi  la  limite  de  la  banlieue,  rentrant  dans 
la  ville...  Il  était  pâle.  Ses  cheveux  longs  trem- 
blaient. 11  la  regarda  de  ses  yeux  grands  et  fié- 
vreux. Il  lui  dit  : 

—  Vous  êtes  belle.  Je  voudrais  vous  aimer. 

—  M'aimer?  Moi  qui  suis  si  pauvre,  et  qui 
ne  pourrais  que  vous  entraîner  à  jamais  dans 
ma  pauvreté... 

—  Vous  avez  des  cheveux  de  reine...  Il  y  a 
tout  For  des  couronnes  dans  vos  cheveux... 

—  Vous  êtes  un  enfant,  reprit  la  Muse.  Que 
ferions-nous,  si  nous  nous  aimions!  Mourir  en- 
semble, n'est-ce  pas?  J'ai  déjà  assez  de  peine 
avec  mes  cygnes... 

—  Je  les  aimerai  aussi... 

—  Mais  qui  êtes-vous  donc? 

—  Un  poète  ! 

La  Muse,  à  bout  de  force  et  d'espoir,  s'atten- 
drit. Elle  sentit  que  celui-ci,  du  moins,  l'aimait 
profondément.  Ses  yeux  se  posaient  sur  elle 
comme  des  caresses... 

—  Viens  avec  moi,  dit  l'adolescent... 

La  Muse  le  suivit,  jusque  devant  une  haute 
maison  noire,  où  ils  s'engouffrèrent  ensemble 


64  LE   ROUET   DES   BRUMES 

dans  des  escaliers  raides,  ascensionnèrent,  par- 
vinrent à  un  logement  nu,  sous  les  toits... 
L'adolescent  frémissait  d'amour,  d'angoisse, 
d'attente  délicieuse... 

—  Je  t'aime,  dit-il.  Il  y  a  si  longtemps  que 
je  t'attends  ici...  »  Et  il  devint  pressant...  Il 
écarta  les  haillons...  Une  gorge  enchanteresse 
lui  apparut.  Alors  il  connut  le  mystère  de  son 
art.  La  Muse  lui  enseigna  le  rythme  par  le  bat- 
tement de  ses  seins  —  pareil  au  battement  de 
la  mer  et  des  astres,  —  lui  enseigna  aussi  les 
rimes  par  les  boutons  jumeaux  de  roses-thé, 
les  couronnant.  Elle  lui  livra  toute  sa  chair 
secrète.  Les  linges  un  à  un  tombèrent...  Oui! 
cette  fois,  on  Faimait,  pour  elle-même.  Pur 
émoi  du  poète  pauvre  qui  ne  veut  que  les 
baisers  de  la  Muse...  Les  cygnes,  autour  d'eux, 
frémissaient,  dans  l'attente  d'on  ne  sait  quoi... 
Alors  le  miracle  s'accomplit.  Tandis  que  la 
Muse  se  montrait  nue  enfin,  cédant  au  sincère 
amour,  les  linges  à  ses  pieds  s'élargirent  en 
une  nappe  blanche,  de  plus  en  plus  fluide...  Ils 
déferlèrent,  devinrent  de  petits  flots  caressants 
et  dociles...  Ce  fut  bientôt,  parla  chambre,  une 
eau  fraîche  et  courante...  Les  cygnes  se  ren- 


PRESQUE  UN  CONTE  DE  FÉES         65 

flouèrent,  se  mirent  à  voguer  avec  des  frissons 
pathétiques  qui  remplirent  le  silence  d'une 
musique  d'argent.  Miracle  de  l'amour!...  La 
Muse  étreignit  l'adolescent  qui  s'extasia  :  «  Je 
savais  bien  que  nous  serions  sauvés...  Qu'il  ne 
me  faudrait  pas  tuer  mes  divins  oiseaux  pour 
livrer  leur  duvet  au  marchand  tentateur,  ni  les 
obliger  à  déchoir  dans  la  promiscuité  de  l'étang 
du  château...  Toujours  il  se  trouve  dans  la 
ville  un  pur  poète  qui  se  met  à  m'aimer  d'un 
amour  assez  pur  et  désintéressé  pour  que  le 
prodige  se  renouvelle,  que  le  linge  soit  changé 
en  eau,  et  pour  qu'ainsi  mes  cygnes  ne  meu- 
rent pas,  que  leur  race  dure  et  que  la  Poésie 
soit  immortelle  !  » 


LA  VILLE 


i 


LA  VILLE 


Ils  étaient  arrivés  depuis  quelques  jours  dans 
la  ville  morte.  Leur  départ  de  Paris  avait  été 
brusque  comme  une  fuite.  Ils  s'étaient  décidés 
tout  à  coup,  las  des  cachotteries,  des  men- 
songes, rapides  échanges,  brefs  baisers  —  toute 
cette  misère  de  l'adultère,  dont  un  vrai  amour 
a  honte,  comme  un  roi  qui,  pour  être  sauf, 
s'habille  en  mendiant.  Leur  passion  était 
noble  et  oserait  s'avouer.  Elle,  elle  quitterait 
son  mari;  lui,  quitterait  sa  femme,  puisque  la 
malchance  avait  voulu  qu'ils  fussent  mal 
mariés  l'un  et  l'autre.  Ils  rétabliraient  leur  des- 
tinée. Et  ce  fut  fait  ainsi. 


70  LE   ROUET   DES   BRUMES 

Maintenant,  ils  se  possédaient,  enfin  ! 

Et  c'était  bien  ce  qu'il  fallait,  un  pays  nou- 
veau pour  leur  vie  nouvelle.  Tout  recommença. 
Oui!  Rien  n'avait  été.  Ils  s'apparurent  déjeunes 
mariés,  couple  assorti,  qui  se  suffit  et,  comme 
dans  toute  passion  absorbante,  veut  autour  de 
lui  de  la  solitude  et  un  silence  où  il  ne  s'en- 
tende plus  que  soi  seul. 

Ils  avaient  choisi  une  ville  morte,  mise  à  la 
mode  par  des  livres  et  des  enthousiasmes  de 
voyageurs,  tout  là-bas,  au  Nord,  dans  des 
brumes.  Cela  semblait  si  loin,  et  c'était  si  près. 
Ils  s'étaient  trouvés  rendus,  après  une  journée 
à  peine  de  chemin  de  fer.  Paris  fut  tout  de 
suite  si  lointain.  Et  si  lointaine  aussi  leur  vie 
quittée?  Ah!  ce  subit  recul  de  l'absence  et  du 
voyage!  Comme  tout  était  différent  ici  :  les 
passants,  les  maisons,  la  couleur  de  l'air,  le 
ciel  au-dessus  des  toits,  un  ciel  bas,  très  rap- 
proché, aux  nuages  modelés,  et  qui  avait  l'air 
d'un  ciel  de  tableau.  Décor  unique,  finesse  de 
l'atmosphère  aux  gris  d'argent,  patine  des 
siècles  sur  les  vieux  murs  —  toute  une  mer- 
veille changeante  pour  des  yeux  de  peintre. 
Lui  s'était   dit  qu'il   travaillerait   là,   dans  la 


LA    VILLE  71 

retraite,  à  transposer  ces  paysages  de  ville, 
incomparables.  Matière  vierge.  Et  quelle  gloire 
d'être  le  peintre  de  tout  cela!... 

Les  amants  s'étaient  installés  dans  une 
vieille  hôtellerie,  sur  la  Grand'Place,  vis-à-vis 
du  Beffroi.  Ils  l'avaient  choisie  à  cause  de  son 
ancienneté,  du  pignon  aux  fins  escaliers  bor- 
dant la  façade  en  briques  roses  rejointoyées 
par  du  plâtre  aux  frais  galons  blancs.  Et  puis 
ils  avaient  lu  que  le  grand  Michelet,  voya- 
geant, y  était  descendu,  il  y  a  soixante  ans. 
Celui  qui  écrivait  sur  l'Amour  et  la  Femme  des 
pages  pleines  d'éclairs  et  de  caresses  y  serait 
là,  invisible,  dans  l'air  des  miroirs,  comme  une 
présence  souriante,  un  bon  patron... 

Douceur  des  premiers  temps  passés  en- 
semble! Ils  s'étaient  conquis.  Ils  prirent  cons- 
cience d'eux-mêmes.  Ils  prirent  conscience  de 
la  ville.  Ce  fut  un  grave  enivrement... 

Les  journées  s'écoulaient  monotones.  Mais 
est-ce  que  le  vrai  bonheur  n'est  pas  monotone  ? 
Ils  allaient,  au  long  des  quais  où  songe  une 
eau  inanimée.  Ils  se  regardaient  parfois,  du 
haut  des  ponts,  dans  cette  eau  des  canaux.  Eau 
vide,  où  il  n'y  avait  qu'eux  deux...  Leurs  vi- 


72  LE   ROUET   DES   BRUMES 

sages  étaient  rapprochés  l'un  de  l'autre,  et  se 
reflétaient,  mais  tout  pâles,  tout  lointains,  dans 
un  recul  pareil  à  celui  de  l'absence  ou  du  sou- 
venir. Mirés,  ils  apparaissaient  si  tristes!  On 
aurait  dit  qu'ils  s'affligeaient  de  n'être  déjà 
qu'un  reflet,  une  image  éphémère  qui  vacille 
et  va  sombrer  jusqu'au  fond... 

Une  grande  mélancolie  planait.  Et  leur 
amour  en  prit  quelque  chose  de  plus  alangui  et 
de  plus  tendre.  Ce  fut  comme  l'amour  qu'on 
éprouve  avant  une  séparation.  Ce  fut  comme 
un  amour  dans  un  pays  où  il  y  a  la  guerre, 
dans  une  ville  oij  il  y  a  des  épidémies.  Amour 
fort,  de  se  sentir  proche  de  la  mort.  Ici  la  mort 
régnait...  On  aurait  dit  de  la  ville  qu'elle  était 
le  Musée  de  la  Mort.  Lui  croyait  chaque  jour 
se  mettre  au  travail.  Mais  à  quoi  bon  faire 
œuvre  de  vie,  créer,  dans  ce  silence  où  tout  se 
décompose?  Il  avait  admiré  avec  une  émotion 
extasiée  les  tableaux  des  Primitifs  conservés 
là  :  triptyques  d'Annonciation  et  de  Crucifie- 
ment, châsses  aux  médaillons  fins  comme  des 
miniatures,  portraits  des  donateurs  agenouillés 
sur  les  volets  —  chefs-d'œuvre  définitifs  des 
vieux   peintres  dont   les  doigts   touchèrent  à 


LA  VILLE  73 

Dieu,  comme  des  prêtres!  Ils  avaient  peint  — 
comme  on  prie. 

Qu'essayer  après  eux?  L'inutilité  de  l'effort 
apparaissait.  Et  aussi  le  leurre  de  la  gloire,  la 
rapidité  des  jours,  la  cruauté  de  la  vie  qui  a 
moins  pitié  des  êtres  que  des  choses,  et  con- 
servait là,  intacts,  tous  ces  visages  peints,  tandis 
que  les  visages  de  chair  étaient  devenus  on  ne 
sait  quelle  boue  et  quelle  poussière  indiscer- 
nable I 

Les  amants  usaient  les  journées  en  de  lentes 
promenades...  11  leur  arrivait  d'entrer  dans 
quelque  église.  Mais  ici  encore  l'obsession 
mortuaire  recommençait...  Le  sol  était  couvert 
de  grandes  dalles  funéraires,  tombeaux  d'évê- 
ques,  de  fabriciens,  de  paroissiens  illustres, 
dont  les  noms,  titres,  dates  de  naissance  ou  de 
décès,  s'étaient  peu  à  peu  effacés  sous  les  pas 
des  siècles...  Et  ils  avaient  l'impression  que 
leur  amour  marchait  parmi  la  mort. 

Même  durant  les  nuits,  leurs  nuits  ponc- 
tuées d'infmissables  baisers,  ils  s'énervaient 
parfois  du  carillon  qui,  du  haut  du  Beffroi, 
en  face  d'eux,  recommençait  tous  les  quarts 
d'heure  à  sonner.  Tintement  lent  et  vague,  qui 


74  LE   ROUET   DES   BRUMES 

semblait  venir  de  si  loin,  du  fond  de  l'enfance 
et  du  fond  des  âges...  C'était  comme  la  chute 
d'un  bouquet  mort,  un  automne  de  sons 
s'eiïeuillant  sur  la  ville...  Les  amants  écou- 
taient, —  inquiets  d'on  ne  sait  quoi.  Leurs  bai- 
sers s'arrêtaient.  Est-ce  que  la  ville  religieuse 
en  voulait  à  leur  amour?  Et  de  trop  vivre,  en 
ces  heures  pâmées,  provoquaient-ils  la  mort 
dont  c'est  ici  l'empire?  Hésitantes,  leurs  lèvres 
se  reprenaient,  après  le  carillon  tu.  Un  long 
moment,  les  baisers  gardaient  un  goût  de  cendre 
morte... 

Le  carillon  aussi  leur  fut  comme  le  voisinage 
décourageant  de  la  mort... 

L'amante  s'ennuyait.  C'est  elle  qui  avait  eu 
l'idée  de  venir  là.  Tous  les  amants  ont  ce  désir 
de  la  solitude  pour  se  mieux  posséder.  Ils  se 
créent  l'un  à  l'autre  un  nouvel  Univers  où  ils 
ne  sont  plus  qu'à  deux.  Mais  ceux-ci  avaient 
compté  sans  la  mort  qui,  ici,  tout  à  coup  s'in- 
terposa... Oui!  leur  amour  marchait  sur  de  la 
mort.  Tout  mourait  sans  cesse  dans  la  ville 
morte.  L'amante,  en  fine  Parisienne  qu'elle 
était,  initiée  par  le  goût  des  parfums,  avait  le 


LA   VILLE  75 

sens  raffiné  des  odeurs,  une  éducation  subtile 
de  l'odorat. 

Ici  tout  sentait  la  mort...  Au  long  des  quais, 
les  murs  séculaires  suintaient...  Odeur  salée 
de  vieilles  larmes  !  Les  antiques  façades  tachées 
d'humidité  faisaient  songer  à  un  tatouage  vé- 
néneux. Dans  les  églises,  il  flottait  un  relent  de 
moisi,  d'encens  aigri,  de  nappes  fanées  dans 
une  armoire  de  la  sacristie  dont  la  clef  est  per- 
due depuis  des  siècles.  Odeur  de  la  mort, 
éparse  et  unanime  dans  tous  les  quartiers  de  la 
ville.  C'était  comme  si  on  avait  ouvert  quelque 
part  des  cercueils  de  momies  —  ou  rouvert  le 
vieux  tombeau  des  siècles  morts... 

L'amante  souffrit  de  cette  senteur  obstinée 
qui  lui  enlevait  chaque  jour  un  peu  plus  la 
joie  de  vivre.  Surtout  que  son  amant  aussi 
semblait  se  déprendre  peu  à  peu  d'elle  et  de 
tout.  Leurs  baisers  s'espacèrent.  Le  carillon,  la 
nuit,  ne  les  importuna  plus.  Ils  dormaient  sans 
s'étreindre,  avec  leur  amour  entre  eux,  déjà 
froid  et  immobile,  comme  l'eau  des  canaux 
entre  les  quais  de  pierre...  Elle  lui  disait,  le 
voyant  ennuyé  et  sans  but  :  «  Pourquoi  ne 
travailles-tu  pas  ? 


76  LE  ROUET   DES   BRUMES 

—  «  Demain.  » 

Il  répondait  toujours  :  «  demain.  »  11  faisait 
des  projets,  choisissait  un  site  favorable,  com- 
mençait une  esquisse,  puis  cessait,  ajournait 
encore.  Il  se  sentait  mal  entrain,  lui  qui  crut  si 
bien  travailler,  ici,  s'enthousiasma  d'abord  pour 
ces  arrangements  d'eaux,  d'arbres  et  de  tours, 
sous  un  ciel  d'argent,  unique.  Rendre  cette  lu- 
mière! Etre  le  peintre  de  cette  ville  morte 
comme  Turner  le  fut  de  Venise. 

Voilà  un  idéal  d'impressionnisme  et  bien  mo- 
derne !  Il  pensait  ainsi  à  l'origine.  Par  quel  sor- 
tilège, en  séjournant  davantage,  se  mit-il  — 
après  avoir  admiré,  adoré,  ces  Primitifs  de  la 
race  —  à  en  subir  peu  à  peu  l'influence?  Les 
tons  s'obscurcirent  sur  sa  palette,  comme  si 
l'ombre  de  ces  morts  s'y  allongeait.  Les  gestes 
de  son  dessin  se  figèrent.  Il  commença  à 
peindre  aussi  des  vierges,  des  peseurs  d'or,  des 
donateurs.  Il  imita  les  vieux  maîtres.  Peu 
après,  il  en  arriva  à  ne  plus  faire  que  les  co- 
pier. Il  semblait  que  tout  autre  idéal  d'art  que 
le  leur  fût  sacrilège  ici.  Dérision  que  de  vouloir 
être  soi,  au  milieu  d'eux  I  C'était  la  pauvreté 
d'un  cierge  qui  brûle  au  soleil...  Le  peintre  fut 


LA   VILLE  77 

vaincu.  Les  morts,  ici  encore,  triomphaient.  La 
mort  avait  raison  de  la  vie...  La  ville  morte 
fana  Fart  nouveau,  comme  elle  avait  fané 
l'amour  nouveau. 

Les  amants  se  sentirent  de  plus  en  plus  dé- 
pris d'eux-mêmes  et  de  tout.  L'homme  apparut 
si  changé!  11  était  morose,  s'ennuyait...  Il  ne 
se  plaignait  pas,  mais  des  regrets  s'éploraient 
dans  ses  yeux.  Sa  vie  ancienne  le  ressaisis- 
sait. Quand  sa  compagne,  parfois,  parlait  de 
Paris,  vite  il  l'interrompait,  comme  pour  éloi- 
gner une  tentation  qu'il  ne  pourrait  pas  conti- 
nuer à  dominer...  Une  grande  froideur  s'accrût 
entre  eux.  Ils  se  semblèrent  détachés  l'un  de 
l'autre,  et  presque  indifférents.  Et  dire  qu'ils 
avaient  tant  désiré,  durant  des  mois  d'amour 
clandestin,  s'appartenir  ainsi,  tout  à  fait,  jour 
et  nuit...  Pourtant  rien  n'était  arrivé,  aucune 
désillusion  l'un  sur  l'autre,  par  une  existence 
confondue  et  l'intimité  totale.  Aucun  heurt  non 
plus,  et  nulle  querelle. 

Qu'est-ce  donc  qui  se  passa  en  eux  ?  L'amant 
maintenant  sortait  sans  cesse  et  toujours  seul... 
Il  s'absentait  des  après-midi  entières,  rentrait 
tard,  se  couchait  sans  parler.  Un  soir  il  an- 


78  LE   ROUET   DES   BRUMES 

nonça  qu'il  avait  reçu  une  lettre  de  Paris.  Son 
marchand  de  tableaux  lui  écrivait  :  une  affaire 
importante  et  qu'il  faudrait  traiter  en  personne, 

—  «  Ne  mens  pasl  Tu  ne  m'aimes  plus.  Et 
tu  veux  partir  »,  dit  l'amante  d'une  voix  rési- 
gnée, qu'aucune  irritation  intérieure  ne  fonçait, 
triste  seulement,  comme  on  l'est  de  l'irrémé- 
diable. 

L'amant  n'essaya  pas  de  nier  : 

—  «  Oui  !  c'est  la  faute  de  la  ville!  » 
La  femme  acquiesça,  pâle  et  morne  : 

—  ((  Ce  n'est  pas  de  notre  faute.  La  Mort  ici 
fut  plus  forte  que  l'Amour.  » 

Et  ils  demeurèrent  dans  un  long  silence,  son- 
geant à  la  ville  morte,  à  leur  passion  morte,  à 
eux-mêmes  qui  se  faisaient  l'effet  de  s'être  sui- 
cidés ensemble  au  paroxysme  de  leur  amour, 
et  de  devoir  maintenant,  ressuscites  comme 
Lazare,  recommencer  à  vivre,  —  chacun  de 
son  côtél 


SUGGESTION 


SUGGESTION 


Il  y  a  tout  un  domaine  mystérieux  et  né- 
gligé, limbes  des  sensations,  clair-obscur  de  la 
conscience,  région  équivoque  où  trempent  pour 
ainsi  dire  les  racines  de  l'être.  Il  s'y  noue  des 
analogies  étranges,  des  rapports  volatils  qui 
lient  nos  pensées  et  nos  actes  à  telles  impres- 
sions de  la  vue,  de  l'ouïe,  de  l'odorat.  Pour 
avoir  rencontré  une  femme  dont  les  yeux  sont 
gris,  l'homme  du  nord,  tout  à  coup  nostal- 
gique, s'en  retourne  au  pays  natal.  De  même 
une  orange  qu'on  épluche,  parfois,  suffit  pour 
susciter  toute  l'atmosphère  d'un  théâtre.  Et 
ceci  encore  :  pour  avoir  respiré,  sur  un  trot- 
toir en  réparation,  l'été,  l'odeur  de  l'asphalte 

6 


82  LE   ROUET   DES    BRUMES 

qui  bout  dans  sa  cuve,  nous  partons  pour  la 
mer,  avides  de  grands  ports  où  le  goudron 
sent  bon  aux  quilles  brunes  des  vaisseaux.  Et 
ceci  :  les  réverbères  ophtalmiques,  dans  le 
brouillard,  font  rêver  d'altruismes,  de  dévoue- 
ments humanitaires,  d'un  legs  pour  un  hospice 
ou  une  clinique  des  yeux... 

C'est  seulement  par  une  suggestion  de  ce 
genre  que  peut  s'expliquer  le  cas  du  peintre  X. .. 
dont  le  crime  stupéfia,  il  y  a  quelques  années, 
ses  amis  et  l'opinion.  Il  déchargea  les  six  coups 
d'un  revolver  sur  sa  femme,  lui  si  fier  et  si 
doux,  et  que  personne  n'aurait  jamais  cru  ca- 
pable de  ce  crime  lâche. 

D'autant  plus  qu'il  n'avait  pas  agi  précipi- 
tamment, au  cours  d'une  querelle,  par  une  de 
ces  brusques  démences  irréfléchies,  qui  déter- 
minent moins  un  meurtre  qu'un  accident...  Il 
avait  projeté,  presque  prémédité,  l'attentat... 
Lui-même  en  prison  ne  démêla  pas  l'obscure 
manigance. 

Il  se  repentit,  pleura,  se  rappela,  espéra.  Car 
la  victime  n'avait  pas  succombé  tout  de  suite. 

Depuis  des  jours,  elle  agonisait,  mais  sans 


SUGGESTION  83 

possibilité  de  salut,  marquée  à  la  gorge  par 
deux  blessures  de  sang  caillé,  qui  semblaient 
déjà  les  scellés  de  la  mort...  Le  prisonnier 
était  tenu  au  courant  par  un  gardien  complai- 
sant, que  renseignaient  le  quotidien  bulletin  de 
santé...  des  gazettes.  Pas  un  jour,  il  n'y  eût  de 
l'espoir.  A  la  fin  de  la  semaine,  la  malheu- 
reuse mourut.  Alors  subitement,  le  prisonnier 
vit  clair,  s'expliqua  son  crime,  remonta  de  l'effet 
à  la  cause,  élucida  la  minute  décisive,  qui, 
soudain,  lui  avait  inculqué  son  criminel  projet... 
Oui  !  il  la  revivait,  cette  minute,  toute  fixée 
dorénavant  et  précise  à  jamais...  C'était  dans 
la  banlieue,  le  soir,  là  où  commencent  les  pre- 
miers champs  ;  un  train  passa,  noir,  avec  la 
terrible  lanterne  rouge  de  la  locomotive...  Le 
prisonnier,  maintenant,  se  rappela  les  circons- 
tances, tout  le  détail...  Oui!  c'était  sa  défense! 
Il  n'était  pas  coupable,  peut-être...  Aussi  fît-il 
choix  d'un  avocat,  en  désignant  un,  qu'il  avait 
connu  un  peu,  autrefois;  et,  dès  le  lendemain, 
il  put  converser  avec  lui  dans  le  parloir  de  la 
prison. 

—  Vous  aimiez  pourtant  votre  femme  ?  inter- 
rogea le  défenseur. 


84  LE   ROUET   DES   BRUMES 

—  Ohl  oui!  je  l'aimais!  Et  je  l'aime  encore! 
Le  prisonnier  pleura.  Un  instant  après,  il  se 
ressaisit,  il  dit  comme  s'il  se  parlait  à  lui- 
même,  d'un  air  de  somnambule  «  :  C'est  étrange, 
ce  phénomène  de  la  mort.  Elle  efface  tout  ce 
qui  est  proche,  immédiat  ;  et  tout  ce  qui  est 
laid.  Elle  met  tout,  de  suite,  dans  un  tel  recul, 
et  ne  laisse  subsister  que  ce  qui  fut  beau  et 
tendre.  Tout  mort  s'idéalise.  Moi  je  ne  vois 
plus  que  nos  bons  jours,  le  temps  où  nous  nous 
aimions,  où  elle  fut  bonne,  passionnée,  affec- 
tueuse. Nos  commencements  !  »  Le  peintre 
éclata  en  sanglots,  si  sincères  et  pathétiques 
que  l'avocat  lui-même  fut  ému.  Il  demanda 
d'une  voix  timide  : 

—  Elle  vous  a  trompé?  Vous  avez  trouvé  des 
preuves  certaines... 

—  Ah!  plût  à  Dieu  qu'elle  eût  pris  un  amant, 
reprit  le  peintre,  tout  à  coup  raffermi  dans  ses 
idées  et  la  voix  nette.  La  femme  est  fragile. 
C'est  le  péril  d'une  minute.  Cela,  certes,  je  lui 
aurais  pardonné.  Car  j'aurais  moins  souffert  de 
ce  grand  coup  de  couteau  que  des  millions  de 
coups  d'épingles  dont  elle  m'a  blessé  à  toutes 
les  secondes  de  notre  vie  en  commun  depuis 


SUGGESTION  85 

ces  dix  dernières  années.  Ah!  certes  nous  nous 
sommes  aimés  ardemment  et  prodigieusement 
pendant  les  premiers  mois.  Puis,  elle  s'est 
déprise  de  moi.  Névrosée  et  détraquée  d'ail- 
leurs, elle  a  conçu  un  agacement  de  moi,  du 
moindre  de  mes  gestes,  de  mes  mouvements, 
de  mes  intonations,  du  bruit  que  je  faisais,  du 
silence  que  je  gardais,  de  la  façon  dont  je  man- 
geais, buvais,  riais,  marchais,  tournais  ma 
moustache,  bâillais  ou  me  mouchais.  Je  ne 
pensais  plus  qu'à  cela.  Je  n'étais  plus  moi. 
J'étais  en  proie  à  elle!  J'en  étais  arrivé  à  devoir 
exercer  sur  moi-même  une  surveillance  de 
tous  les  instants,  contrôlant  et  disciplinant  mes 
mouvements  les  plus  instinctifs,  pour  ne  pas 
provoquer  ses  remarques  ou  ses  colères.  Car 
elle  s'emportait  tout  de  suite,  et  pour  des  riens. 
Quoi  que  j'énonçasse,  elle  me  contredisait,  me 
réfutait  avec  irritation,  me  prenait  en  pitié, 
finissait  en  concluant  à  mon  incurable  sottise. 
J'ai  du  talent  pourtant.  Je  me  suis  fait  un  nom 
dans  la  peinture.  Elle  n'hésitait  pas  à  dire  que 
si  j'étais  quelque  chose,  c'était  grâce  à  elle,  à  ses 
conseils,  à  sa  clairvoyance,  parce  qu'elle  m'apprit 
à  vivre  et  me  sauva  d'être  un  obscur  et  un  raté. . . 


86  LE   ROUET   DES   BRUMES 

Le  prisonnier  s'arrêta  une  seconde,  de  l'air 
las  dont  on  s'assoit  au  milieu  des  ruines.  11 
avait  cheminé  dans  ses  pires  souvenirs... 
L'avocat  écoutait,  cherchant  ce  qui  pourrait 
convenir  à  la  défense. 

—  Vous  comprenez  maintenant,  reprit  le 
peintre,  que  je  lui  aurais  mieux  concédé  un 
amant  que  cet  acharnement  après  moi  ! 

Hélas!  elle  me  fut  fidèle  implacablement! 
Fidèle  à  m'asservir,  à  me  tourmenter,  à  me 
traiter  en  enfant  et  en  captif,  à  m'écraser  de 
son  mépris,  de  ses  colères  déchaînées,  de  son 
orgueil.  Et  cela,  avec  mes  propres  mots,  mes 
anciens  gestes,  mes  idées  simplement  retour- 
nées par  elle  afin  de  me  contredire  —  toute 
ma  personnalité  entrée  jadis  en  elle,  assimi- 
lée, incorporée.  Et  c'était  une  fois  de  plus  la 
monstrueuse  révolte  de  la  créature  contre 
son  créateur.  Car  cette  femme,  c'est  moi  qui 
l'ai  créée.  Je  l'avais  trouvée,  à  l'origine,  intel- 
ligente, mais  sans  culture  ni  pensée  propre. 
Moi  seul,  j'ouvris  son  cerveau,  ses  yeux,  tout 
son  être,  à  la  vie  supérieure,  à  l'art,  aux  hautes 
émotions,  à  la  nature,  de  même  que  j'avais 
ouvert  son  sexe  à  l'amour!   Seul  j'apportai  de 


SUGGESTION  87 

la  lumière,  dans  les  mystérieux  corridors  du 
fond  d'elle-même  que  sans  moi  elle  eût  ignorés 
à  jamais  peut-être.  Seul  je  lui  donnai  les  clés 
qui  ouvrent  les  portes  du  mystère  et  de  l'infini. 
Après  quoi,  elle  me  frappa  avec  ces  mêmes  clés 
magiques,  qu'elle  me  devait!... 

—  Tout  cela  n'explique  pas  votre  crime, 
interrompit  le  défenseur.  Ce  sont  les  ressenti- 
ments d'une  âme  justement  fière,  mais  aussi 
les  petites  misères  de  la  vie  conjugale,  qui  sont 
inévitables  et  communes  à  tous. 

L'avocat,  qui  était  un  peu  lettré,  ajouta  d'un 
air  satisfait  :  «  Balzac  a  même  fait  un  livre  là- 
dessus  ». 

—  V^ous  avez  raison,  reprit  le  prisonnier. 
C'est  insuffisant  pour  excuser  mon  crime, 
même  pour  l'expliquer. 

Mais  il  y  a  autre  chose,  dont  je  ne  me  suis 
pas  rendu  compte  sur  le  moment  même,  mais 
qui  s'est  tout  à  coup  précisé,  imposa  son  évi- 
dence, ici,  en  prison,  le  jour  où  j'appris  le  décès 
de  ma  malheureuse  femme.  Non!  je  ne  voulais 
pas  la  tuer.  Jamais  je  n'avais  songé  à  la  possi- 
bilité d'un  crime  contre  elle. 

J'étais  résigné,  tout  à  fait,  n'attendant  que 


88  LE   ROUET   DES    BRUMES 

de  ma  mort  la  fin  de  ces  minimes   supplices 
quotidiens... 

Même  le  fatal  jour,  pas  une  fois  l'idée  du 
meurtre  ne  traversa  mon  esprit,  avant  la  minute 
décisive  que  je  vais  vous  dire,  où  cette  idée 
m'apparut,  en  un  éclair,  tout  à  coup  despotique, 
inéluctable,  implacable,  comme  née  avec  moi, 
consubstantielle  à  mon  âme  et  déposée  en  elle  de 
toute  éternité!  Certes,  ce  jour-là,  et  plus  que 
jamais,  j'avais  souffert.  Après  de  nouvelles  vio- 
lences, j'étais  sorti,  le  cœur  déchiré,  les  yeux 
noyés  d'insurmontables  larmes.  Ah!  être  seul! 
loin  de  la  ville,  des  hommes,  de  la  réalité,  de 
la  vie!  Je  courus  par  la  banlieue,  loin,  très  loin, 
là  où  les  premiers  champs  commencent...  La 
nuit  venait...  Je  ne  pensais  plus  à  rien,  désem- 
paré, hagard,  veule,  comme  un  homme  échappé 
à  un  incendie,  à  un  coup  de  grisou  dans  la 
mine...  Tout  à  coup  un  train  passa. 

Le  peintre  avait  prononcé  cette  phrase  d'un 
ton  étrange,  sinistre.  L'avocat  sentit  sur  son 
visage  comme  un  grand  souffle  glacé,  le  souffle 
d'une  porte  qui  s'ouvre  et  qui  va  laisser  passer 
le  mystère  qu'on  attend...  Instinctivement,  il 


SUGGESTION  89 

redoubla    d'attention,    tandis    que  son    client 
poursuivait  : 

—  Un  train,  vous  entendez  bien.  Dans  le 
soir  déjà  noir,  un  train,  noir  aussi.  Il  passa 
avec  un  bruit  de  désastre,  poussant  un  cri 
déchirant.  Moi,  je  ne  remarquai  qu'une  seule 
chose  :  la  lanterne  au-devant  de  la  locomotive. 
Elle  était  rouge,  d'un  rouge  affreux  comme 
une  blessure  fraîche,  une  blessure  ronde  et 
énorme...  La  nuit  parut  une  blessée.  C'était  du 
sang,  celte  grande  tache  rouge  !  Oui  !  la  plaie 
saignait,  mais  à  peine;  le  sang  se  caillait;  puis 
soudain  il  sembla  que  le  sang  de  cette  lumière 
débordait;  la  plaie  rouge  s'agrandit,  se  rappro- 
cha, éclaboussa  mes  yeux,  mes  mains,  tout 
mon  corps,  toute  la  campagne.  Plaie  immense! 
Est-ce  que  la  nuit  allait  mourir?  Or,  à  la  même 
seconde,  je  conçus  l'idée  du  meurtre.  Aussitôt, 
je  perçus  que  j'avais  assez  souffert,  que  ma 
femme  était  trop  acariâtre  vraiment,  et  trop 
cruelle  !  En  même  temps  je  la  revis  —  elle  que 
la  campagne  me  faisait  oublier  —  mais  ayant, 
sur  elle  aussi,  une  tache  comme  la  lanterne  de 
la  locomotive.  La  lumière  rouge  m'achemina 
tout  de  suite  au  sang.    Equation  instantanée  1 


90  LE   ROUET   DES    BRUMES 

Je  vis  déjà  la  blessure,  pareille  au  disque  gran- 
dissant... l'instant  d'auparavant,  ce  crime  m'au- 
rait semblé  impossible;  il  m'apparut  inévitable 
et  imminent,  d'ailleurs,.. 

Vous  savez  le  reste,  conclut  le  prisonnier. 
Je  ne  suis  pas  coupable.  Il  y  eut  là  un  effet  des 
plus  insondables  analogies,  des  plus  occultes 
puissances  de  l'inconscience...  Je  n'ai  rien 
prémédité,  ni  même  voulu.  La  faute  en  est  au 
convoi,  dont  la  lanterne  m'a  réellement  sugges- 
tionné. C'est  à  la  lettre  que  j'ai  vu  rouge. 

Car  malgré  tout,  j'aimais  ma  femme,  acheva 
le  peintre  dans  un  nouveau  sanglot.  Et  je  l'aime 
encore!  Ah!  cette  pitié  de  mort  qui  efface  toutes 
les  laideurs  !  Je  ne  la  revois  plus  qu'avec  ses 
robes  du  commencement,  avec  son  âme  du 
commencement! 

L'avocat,  en  se  retournant,  songea  qu'un  tel 
système  de  défense  serait  bien  compliqué 
devant  un  jury  de  bourgeois  positifs.  Les  rai- 
sons mystérieuses  des  actes,  la  fatalité,  l'hyp- 
notisme, la  suggestion,  sont  encore  non  admises 
en  justice,  et  d'une  démonstration,  au  surplus, 
impossible.  Il  plaiderait  la  folie  de  l'accusé,  ce 


SUGGESTION  91 

qui  devenait,  d'ailleurs,  de  plus  en  plus  sa  con- 
viction. Peut-on  admettre  que  le  rouge  d'une 
lanterne  lui  ait  suggéré  le  rouge  d'une  blessure, 
et  qu'il  ait  tué  par  la  faute  d'un  convoi?  Un 
accès  de  démence  était  plus  vraisemblable,  et 
seule  compréhensible  pour  la  justice  des 
hommes.  Le  reste  regardait  les  poètes  —  et 
Dieu  !  L'avocat  sourit.  Il  venait,  fier  d'être  un 
peu  lettré,  de  penser  intérieurement,  et  répéta 
tout  haut,  avec  un  geste  de  cour  d'assises  : 
«  Dieu  aussi  est  un  poète  1  » 


CORTEGE 


CORTEGE 


C'avait  été  un  amour  immense  que  cet  amour 
de  Dorothée.  Quelle  lumière  brusque  dans  sa 
vie  grise,  sa  petite  vie  d'orpheline,  toujours 
seule  avec  son  aïeule  qui  l'éleva,  dans  la  maison- 
nette à  pignon,  proche  de  la  cathédrale!  La 
maisonnette  aussi  était  grise  d'avoir  toujours 
sur  elle  toute  l'ombre  de  la  tour.  Un  moment, 
il  y  avait  fait  clair  à  cause  de  l'amour  entré. 
Mais  l'amour  était  sorti,  si  vite  !  Ce  fut  un  de 
ces  misérables  essais  de  bonheur,  une  de  ces 
tendresses  de  la  dix-huitième  année  où  une  jeune 
fille  se  livre  toute,  dans  un  élan,  sans  savoir. 
Mais  Dorothée  n'était  pas  de  celles  qui  oublient 
et  recommencent  des  expériences. 


96  LE   ROUET   DES   BRUMES 

Inguérissable,  elle  sourit,  pleura,  se  déses- 
péra, espéra  contre  tout  espoir... 

Elle  garda  à  son  doigt  la  bague  des  jours 
d'amour,  comme  si  le  fiancé  n'était  qu'absent 
et  pouvait  revenir.  Jamais  elle  n'avait  songé 
à  l'ôter  fût-ce  une  minute.  Des  années  avaient 
coulé.  Mais  le  fiancé  reviendrait  peut-être. 
L'anneau  continuait  à  luire,  à  peine  un  peu 
pâli.  Elle  y  attachait  un  sens  superstitieux. 
Sa  destinée  était  liée  à  la  bague.  Celle-ci  lui 
demeurait  comme  un  talisman,  un  feu  fidèle,  la 
petite  lueur  d'or  d'un  phare  à  la  grève  de  sa 
main  nue,  qui  pouvait  ramener  l'absent...  Il 
lui  semblait  qu'en  quittant  sa  bague  elle  aurait 
quitté  l'espoir.  Et  elle  voulait  espérer  encore... 

Un  jour,  il  arriva  que  la  foudre  s'abattit  sur 
la  tour  delà  cathédrale,  la  tour  à  jour,  évidée, 
attifant  le  ciel  comme  d'une  dentelle.  Rien  de 
l'architecture  elle-même  ne  fut  atteint.  Le  ton- 
nerre avait  été,  d'un  trait,  s'engouffrer  dans  le 
gros  bourdon  du  clocher,  celui  des  guerres,  de 
l'incendie  et  des  dimanches.  Il  s'y  précipita 
comme  la  foudre  apprivoisée  dans  un  puits. 
La  cloche,  instantanément,  s'était  brisée,  mor- 
celée, déchiquetée,  émiettée.  Aussitôt,  ce  fut  un 


CORTÈGE  97 

grand  effroi  dans  la  ville.  On  y  vit  un  signe  de 
la  colère  de  Dieu.  Déjà,  des  épidémies  avaient 
sévi.  Et,  cette  fois,  des  habitants  du  voisinage 
prétendirent  avoir  entendu,  au  moment  où  la 
cloche  s'était  brisée,  un  vaste  rire,  un  rire  dis- 
persé, comme  si  le  démon  s'en  était  enfui... 
Même  les  gargouilles  du  portail  avaient  semblé 
bouger.  La  cloche  était  maudite.  Il  ne  fallait  pas 
songer  à  en  utiliser  le  bronze  pour  la  refonte 
d'un  nouveau  bourdon.  Et,  en  grande  hâte,  on 
alla  jeter  dans  le  fleuve  les  débris  de  la  cloche, 
dont  la  rouille  et  le  vert-de-gris  parurent  du 
soufre  et  du  feu,  Tévident  tatouage  de  l'Enfer. 

Pourtant,  le  clocher  ne  pouvait  pas  rester 
muet  désormais.  La  cloche  sonnait  l'heure  et 
les  événements  multiples.  La  ville  prenait  par 
elle  conscience  du  temps,  conscience  d'elle- 
même.  La  ville  écoutait  les  pulsations  de  l'heure 
dans  les  rouages  de  la  tour  comme  celles  de  son 
propre  cœur...  Quand  la  cloche  ne  sonna  plus, 
ce  fut,  tous  les  jours  suivants,  comme  si  le  cœur 
de  la  ville  s'était  arrêté.  La  ville  s'apparut  morte. 

Une  grande  tristesse  plana,  et  aussi  un  grand 
effroi.  Il  importait  de  conjurer  le  ciel,  qui  s'était 
manifesté  par  un  tel  éclat  de  colère.  Car  des 

7 


98  LE   ROUET  DES   BRUMES 

épidémies  allaient  recommencer  peut-être.  On 
décida  de  refondre  au  plus  vite  un  gros  bourdon. 
Mais  où  trouver  les  fonds?  La  dépense  était 
considérable.  Alors,  les  chanoines  de  la  cathé- 
drale et  les  magistrats  de  la  ville,  en  ayant 
discuté,  tombèrent  d'accord  sur  une  décision 
qui,  en  assurant  le  bronze  nécessaire  de  la 
cloche,  ferait  en  même  temps  de  celle-ci  quel- 
que chose  d'expiatoire.  Un  avis  annonça  aux 
habitants  que  des  chars  parcourraient  la  ville  et 
qu'ils  étaient  invités  à  y  déposer  toutes  sortes 
d'objets  en  métal,  qu'on  fondrait  ensuite  pour 
l'exécution  d'une  cloche  nouvelle  qui  serait 
ainsi  l'œuvre  de  tous. 

Au  jour  dit,  les  chars  sortirent  .Ils  avaient  été 
bénits  par  l'évêque,  pavoises  aux  couleurs  de  la 
ville.  Des  chevaux  caparaçonnés  les  menèrent, 
escortés  par  des  valets  et  des  hérauts.  Les 
trompettes  déchiraient  l'air  de  leur  cri  d'or. 
Les  clochettes  des  paroisses  tintaient.  Il  y  eut 
dans  toute  la  cité  un  élan  admirable.  On  croyait 
faire  acte  de  civisme  et  acte  de  foi.  Les  uns 
pensaient  apaiser  Dieu  irrité;  les  autres  doter 
la  ville  d'une  cloche  d'un  tel  métal,  d'un  tel 
volume,  qu'elle  en  illustrerait  la  tour,  créerait 


CORTÈGE  99 

dans  l'air  un  si  vaste  cri  qu'il  ferait  mourir  les 
oiseaux  de  mauvais  augure  et  reculer  le  ton- 
nerre. 

Sur  les  places  publiques,  dans  les  quartiers 
riches,  à  travers  les  ruelles  populaires,  les  chars 
passèrent,  assaillis  de  riches  offrandes.  Les 
habitants  attendaient  aux  fenêtres,  sur  les  trot- 
toirs, au  seuil  des  demeures  ;  ils  lançaient  dans 
les  chars  toutes  sortes  d'objets  de  métal;  des 
chandeliers,  des  bassins  de  cuivre,  des  plats 
d'étain.  L'or  et  l'argent  aussi  ruisselèrent  :  de 
l'argenterie,  des  bijoux,  des  hochets,  des  coupes. 
La  générosité  fut  unanime.  Les  patriciennes, 
du  haut  des  balcons,  des  jardins  en  terrasse,  dé- 
faisaient leurs  colliers,  leurs  pendants  d'oreilles. 
On  vida  des  écrins  séculaires.  L'évêque,  du 
perron  de  son  palais,  lança  sa  crosse  dans  un 
des  chars.  Même  les  plus  humbles  se  dépouillè- 
rent. Tout  cela  tombait,  s'entassait,  se  bossuait, 
se  bosselait,  cimetière  de  métaux,  immense 
ossuaire  qui  allait  renaître  sous  une  forme 
auguste  et  capable  de  traverser  des  siècles. 

Elan  unanime  et  contagieux  I  La  foule  par- 
fois devient  une  —  non  seulement  pour  le  crime, 
mais  pour  la  foi,  le  zèle,   la  joie,  l'œuvre.  Et 


100  LE   ROUET   DES   BRUMES 

ceux  mêmes  qui  n'y  songeaient  guère  entrent 
dans  le  projet... 

C'est  ce  qui  arriva  pour  Dorothée. 

Quand  les  chars,  à  la  fin  de  leur  itinéraire, 
passèrent  devant  sa  demeure,  chargés    de  leur 
immense  butin  qu'on  continuait  à  grossir,  elle 
pensa  tout  à  coup  —   et  elle  n'y  pensait  pas, 
une  minute  auparavant  —  qu'elle  devrait  bien, 
elle  aussi,  accorder  quelque  offrande.  Mais  quoi 
donner?  Sans  savoir  pourquoi,  elle  regarda  sa 
bague  qui,  toute  proche,  semblait  s'offrir.   La 
bague  consentait,  était  prête  à  la  quitter.  Vieux 
souvenir,  désormais  inutile!    Dernier  anneau 
d'une  chaîne  perdue  !  Pourquoi  garder  le  cruel 
bijou  qui  lui  remémorait  son  triste  amour  fini  ! 
Les  chars  passèrent.  Des  objets  y  pleuvaient  de 
toutes  parts,  parmi  des  cris,  des  bruits,  toute 
une  griserie  de  foule.  Tentation  brusque  et  vio- 
lente... Dorothée  frissonna,  résista,  se  révolta 
dans  sa  chair  et  dans  son    âme.  Son  attache- 
ment superstitieux  pour  la  bague   réapparut. 
Elle  était  toujours  le  signe    de  son  espoir,  un 
talisman  pour  le  retour  encore  possible.  Donner 
la    bague,   c'aurait   été  renoncer  tout   à  fait, 
acquiescer  à  l'oubli. 


CORTÈGE  101 

La  tentation  insista.  C'était  fini  d'espérer. 
Tant  d'années  avaient  coulé.  Le  fiancé  ne 
reviendrait  jamais  plus.  Aujourd'hui,  c'est  pour 
Dieu  et  pour  la  ville  que  chacun  se  dépouillait. 
Avait-elle  le  droit  de  s'abstenir?  Encore  une 
fois  la  petite  bague  s'offrit,  bijou  inutile,  sou- 
venir douloureux.  Alors,  sans  savoir  comment, 
dans  un  geste  brusque,  involontaire  pour  ainsi 
dire,  tout  à  coup  l'anneau  glissa  du  doigt,  vola, 
s'envola  jusque  dans  le  vaste  char  où,  à  la  même 
minute,  il  se  confondit,  sombra,  comme  la  coupe 
du  roi  de  Thulé  dans  la  mer... 

Instantanément,  Dorothée  comprit  que  c'était 
fini  d'attendre.  Le  recommencement  d'amour 
qu'elle  espérait  encore,  et  qui  pouvait  être,  ne 
serait  plus.  C'est  elle-même  qui  venait  de  se 
supprimer  la  dernière  chance.  Le  fiancé  était 
mort  pour  elle.  Elle  avait  créé  V irrémédiable . 

Et,  comme  la  bague  allait  entrer  dans  la 
cloche,  l'Amour  de  Dorothée  entra  dans  le  Sou- 
venir. 

En  effet,  en  jetant  sa  bague,  Dorothée 
croyait  s'en  délivrer.  La  bague  ne  fit  que 
changer  de  forme.  Son  chagrin  aussi.  Dorothée 
le  vit  bien  quand,   six  mois    après,  le    gros 


102  LE    ROUET   DES    BRUMES 

bourdon   de    14.000   livres  se  mit  en  branle. 

Il  avait  fallu  un  long  temps.  On  creusa  une 
vaste  fosse  dans  le  terre-plein  attenant  à  la 
cathédrale  (ancien  emplacement  du  cimetière)  ; 
on  fît  appel  aux  souffleurs  afin  de  maintenir  une 
température  élevée  pour  la  fonte  du  métal,  et  il  y 
eut  même  un  concours  entre  eux,  où  le  gagnant 
reçut  une  médaille  et  un  chapeau  orné  de  rubans. 
C'est  un  fondeur  renommé  qui  la  coula.  Aussi, 
quels  beaux  concerts  quand  elle  fut  inaugurée, 
avec  une  robe  de  dentelle,  comme  un  enfant  à 
son  baptême,  et  des  parrains  illustres.  Tocsins, 
sonneries,  lentes  volées,  allègre  carillon,  la 
cloche  nouvelle  résuma  toutes  les  destinées  qui 
étaient  en  elle,  tinta  tout  le  jour.  La  maison- 
nette à  pignon  de  Dorothée  en  était  toute 
secouée.  La  Délaissée  écouta,  songea,  se 
revécut...  La  cloche  représenta  tout  son 
amour. 

Elle  fut  gaie  et  pleine  de  soleil  comme  le 
temps  des  premières  rencontres.  Elle  fut  vio- 
lente comme  le  baiser,  lointaine  comme 
l'absence,  inexorable  comme  le  souvenir.  Toute 
sa  vie  s'ébruitait,  là-haut...  La  cloche  savait 
tout.  Est-ce  à  cause  de  la  bague  qui,  fondue, 


CORTÈGE  103 

avait  été  une  petite  larme  d'or  qui  pleurait 
maintenant  dans  la  cloche  et  pleurerait  de  longs 
siècles  ? 

Dorothée  s'attendrit,  entendit  sa  bague  dans 
la  cloche... 

Mais  la  bague  avait  consenti  à  mêler  son  peu 
d'or  à  tout  le  bronze  anonyme  du  bourdon. 
Ainsi  le  chagrin  d'amour  de  Dorothée,  à  cette 
minute,  ne  lui  apparut  plus  distinct  ni  person- 
nel, mais  confondu  avec  l'universelle  tristesse 
de  la  vie. 


LE  CHASSEUR  DES  VILLES 


LE  CHASSEUR  DES  VILLES 


L'autre  jour,  je  reconnus,  de  dos,  marchant 
devant  moi,  mon  ami  X...  qui  descendait 
l'avenue.  On  le  devinait  joyeux,  à  sa  marche 
allègre,  aux  mouvements  vifs  de  sa  canne,  avec 
laquelle  il  dessinait  dans  l'air  des  arabesques, 
conformes  peut-être  aux  lignes  de  sa  main  et 
contenant  sa  destinée...  Au  bout  d'un  moment, 
je  m'aperçus  qu'il  suivait  une  femme.  Quoi, 
lui?  Un  homme  fin  et  sérieux,  intelligent  et 
répandu,  séduisant  encore  et  qui  aurait  pu, 
dans  le  monde  et  les  salons,  s'assurer  des 
bonnes  fortunes. 

Jamais  on  ne  lui  connut  de  liaison,  ni  même 


108  LE   ROUET   DES    BRUMES 

de  flirts.  Il  était  marié,  d'ailleurs,  et  on  le 
croyait  fidèle,  tout  simplement.  Donc  il  s'in- 
quiétait des  passantes.  Je  me  disais  bien  que 
son  cas  devait  être  plus  compliqué.  Cependant, 
avec  sa  nature  subtile,  il  était  difficile  de  lui 
supposer  du  vice  bas,  une  sensualité  sans 
choix.  Au  bout  de  l'avenue,  il  s'arrêta,  comme 
s'il  renonçait,  et  soudain  obliqua  de  mon 
côté...  Nous  nous  rencontrâmes  presque  face  à 
face. 

—  Ah!  je  vous  y  prends,  lui  dis-je.  Vous 
suivez  les  femmes. 

—  Certainement;  et  je  ne  sors  même  que 
pour  cela... 

Mon  visage  trahit  sans  doute  un  peu  d'éton- 
nement  ou  un  air  de  méfiance  devant  la  possi- 
bilité d'une  ironie.  Il  jugea  bon  d'insister, 
comme  si  son  explication  était  plausible  et  qu'il 
fût  nécessaire,  dès  lors,  de  la  produire. 

—  Oui!  reprit-il;  tout  le  monde  chasse  en 
cette  saison.  Moi  je  ne  suis  pas  chasseur.  Je 
chasse  ici.  Les  grandes  capitales  sont  des  forêts. 
Les  femmes  sont  un  gibier  multiforme  et  pul- 
lulant... Chaque  après-midi,  je  sors,  je  pars  en 
chasse.  Je  m'assure  du  bon  état  de  mes  gants, 


LE   CHASSEUR   DES    VILLES  109 

de  mon  chapeau,  de  toute  ma  toilette,  comme 
un  chasseur  de  son  fusil  et  de  ses  chiens...  Et 
j'ai  Fémoi,  la  délicieuse  angoisse  d'attendre,  de 
guetter,  de  suivre,  d'atteindre  —  comme  le 
chasseur.  Et  la  même  variété  que  dans  le 
gibier.  Il  y  a  des  femmes  qui  volètent  dans  la 
rue  avec  des  frissons  de  volatiles,  qui  passent 
dans  leur  robe  colorée  de  faisan,  qui  se  mon- 
trent et  se  perdent  parmi  la  foule  comme  un 
lièvre  parmi  l'herbe,  qui  fonceraient  en  fureurs 
de  sanglier  à  la  première  approche.  Poursuivre 
tous  ces  gibiers!  Suivre  toutes  ces  femmes!  Et, 
comme  le  bon  chasseur,  tout  de  suite  charger 
son  fusil  comme  il  le  faut,  changer  de  muni- 
tions, adapter  le  projectile,  modifier  son  tir. 
Du  petit  plomb  ou  du  gros  plomb,  il  faut  cri- 
bler ou  faire  balle.  Accoster  par  un  mot  admi- 
rable ou  vite  jeter  quelques  mots  courts  et 
prestes  qui  engourdiront  comme  une  aile  la 
voix  qui  voudrait  protester...  Du  coup  d'œil, 
par  conséquent,  un  grand  sang-froid.  Recon- 
naître instantanément  la  qualité  d'une  femme, 
comme  on  reconnaît  la  nature  du  gibier  au 
bruit  de  son  passage,  encore  invisible,  dans  le 
silence... 


110  LE   ROUET   DES    BRUMES 

—  Et  moi  qui  vous  croyais  un  mari  fidèle, 
m'écriai-je,  amusé  et  un  peu  stupéfait. 

—  Je  le  suis,  répondit  mon  ami,  et  très  maté- 
riellement. Ceci  est  une  autre  affaire.  Le  vrai 
chasseur  ne  mange  jamais  le  gibier  qu'il  tue.  Il 
n'aime  pas  le  gibier,  ni  perdreau,  ni  faisan,  ni 
lièvre,  ni  chevreuil.  Moi  je  ne  possède  jamais 
les  femmes  que  je  suis  —  ou  que  je  chasse,  si 
vous  voulez.  La  chasse  est  un  plaisir  cérébral, 
une  joie  nerveuse  qui  se  suffît.  Tout  le  plaisir 
est  dans  ce  qui  précède  et  ce  qui  suit.  S'habiller, 
s'équiper,  partir,  s'embusquer,  dépister  le  gi- 
bier, le  forcer,  le  découvrir,  avoir  toutes  les 
petites  curiosités,  la  tactique,  le  guet,  l'émoi, 
l'incertitude  du  succès,  le  passage  à  portée  qui 
ne  durera  qu'une  seconde  et  d'oii  tout  dépend  ; 
puis,  après,  la  vanité  satisfaite,  le  compte  des 
pièces  abattues,  et  le  récit  exagéré,  à  d'autres, 
de  ses  exploits...  Voilà  les  secrètes  ivresses  de 
la  chasse  et  toutes  pareilles,  qu'il  s'agisse  de 
femme  ou  de  gibier...  L'instant  du  coup  de 
fusil  est  peu  de  chose... 

—  Vous  êtes  très  spirituel,  observai-je  à  mon 
ami.  Mais  cela  ne  me  paraît  que  de  l'esprit  et 
une  fantaisie  ingénieuse. 


LE   CHASSEUR   DES   VILLES  111 

—  C'est  une  réalité.  Je  fais  ce  que  je  vous  dis, 
je  mourrais  d'ennui  à  circuler  seul  dans  la  rue, 
si  je  n'avais  pas  trouvé  ce  sport.  J'occupe  ainsi 
mes  promenades.  Je  ciiasse,  vous  dis-je.  J'en 
aurais,  moi,  des  histoires  de  chasse  à  racon- 
ter!... Et  les  mésaventures,  les  hasards  de  la 
poursuite,  la  volupté  du  petit  danger  quand  on 
force  le  gibier  jusqu'au  gîte!  Gela  m'est  arrivé, 
plus  d'une  fois.  La  poursuite  d'une  femme  aussi 
excite,  enfièvre;  on  ne  s'arrête  plus...  Et  alors 
je  pénétrais,  derrière  celles  que  j'avais  suivies, 
dans  des  maisons  o\i  elles  habitaient  peut-être, 
dans  des  hôtels  où  je  ne  savais  si,  étrangères, 
elles  étaient  descendues  ou  si,  complaisantes, 
elles  m'entraînaient.  Il  y  faut  une  adresse 
souple,  un  flair  subtil.  Tout  de  suite  juger,  et 
agir.  Suivre  tantôt  de  près,  tantôt  de  loin,  un 
moment  bref  ou  lent.  Sourire  ou  prendre  un  air 
langoureux.  S'offrir  sentimental  ou  conqué- 
rant. Poursuivre  jusque  dans  les  escaliers  ou 
attendre  devant  les  fenêtres.  Il  y  a  des  femmes 
à  aborder  dans  des  rues  écartées,  d'autres  dans 
la  cohue  du  boulevard.  Il  faut  entraîner  celle-ci 
dans  un  passage  et  celle-là  dans  un  fiacre.  J'ai 
procédé  ainsi,  avec  des   nuances  savantes  et 


112  LE   ROUET   DES   BRUMES 

efficaces...  Mille  subterfugesl  Et  tout  cela  jus- 
qu'à la  limite  seulement  de  la  certitude,  la 
minute  où  la  femme  suivie  acquiesçait.  Une 
docilité  immédiate,  un  rendez-vous  prochain 
consenti,  ou  seulement  un  enjouement  aimable 
présageant  quand  même  la  réussite  finale, 
c'était  assez,  dans  un  cas  comme  dans  l'autre, 
pour  me  satisfaire.  Aussitôt  je  quittais  la  partie. 
C'est-à-dire  que  je  me  dérobais  à  l'entretien,  à 
la  promesse  de  se  revoir,  ou  à  l'accomplisse- 
ment, selon  les  cas,  qui,  en  somme,  n'étaient 
que  les  trois  étapes  d'une  réussite,  dont  la 
garantie  seule  m'importait,  et  me  suffisait  dès 
qu'elle  m'était  donnée.  Je  vous  ai  déjà  dit  que 
le  vrai  chasseur  ne  mange  pas  le  gibier  qu'il 
tue...  Moi  aussi,  je  ne  tiens  pas  aux  femmes 
que  j'ai  atteintes... 

Mon  ami  se  tut.  Il  regardait  au  loin,  de  son 
œil  gris  déjà  braqué,  comme  si  une  nouvelle 
proie  surgissait.  A  cause  de  ce  qu'il  venait  de 
me  dire,  je  remarquai  pour  la  première  fois 
combien  son  œil  clair  était  gris,  d'un  gris 
d'acier,  du  gris  qu'a  le  canon  d'un  fusil...  En 
même  temps  ses  narines  avaient  frémi.  On  eût 
dit  le  nez  d'un  chien   de  chasse  flairant  une 


LE    CHASSEUR    DES    VILLES  113 

piste.  Il  me  parut  vraiment  qu'il  était  ce  qu'il 
disait.  Tout  un  appareil  de  chasse  résumé  en 
lui.  Au  loin  passaient  des  femmes,  aux  grâces 
de  volatiles,  en  effet,  dans  leur  robe  colorée  de 
faisan  —  tout  un  gibier  offert  1 

Pourtant  le  récit  de  mon  ami  m'avait  troublé 
et  inquiété  pour  lui.  Qu'est-ce  que  cette  exci- 
tation sans  but,  cette  débauche  cérébrale?  Voi- 
lant d'un  sourire  mon  impression  fâcheuse,  je 
la  lui  transmis  un  peu,  cependant  : 

—  Prenez  garde,  lui  dis-je.  C'est  un  plaisir 
qui  peut  devenir  dangereux.  Il  y  a  là  une  manie 
étrange,  une  nuance  de  sadisme,  peut-être. 

—  En  tout  cas,  reprit-il,  je  ne  suis  pas  le 
seul.  Les  grandes  capitales  sont  pleines  de 
chasseurs  comme  moi.  Parfois  quand  j'ai  suivi 
une  femme  depuis  un  moment,  je  m'aperçois 
que  nous  sommes  trois  ou  quatre  à  marcher 
derrière  elle  et  autour  d'elle.  C'est  comme  dans 
une  battue.  Le  gibier  passe  entre  plusieurs 
fusils.  D'ailleurs  toutes  les  sortes  de  chasses, 
et  des  goûts  très  divers.  Il  y  a  des  spécialistes 
aussi.  Les  uns  n'aiment  qu'un  certain  genre 
de  femmes,  des  brunes  ou  des  blondes,  la  svelte 
aux  maigreurs  d'arbuste,  la  grasse  aux  chairs 

8 


114  LE   ROUET   DES    BRUMES 

de  bel  animal.  Il  y  en  a  qui  ne  suivent  que  des 
rousses.  D'autres,  celles  qui  jeunes  ont  déjà 
les  cheveux  blancs.  Les  femmes  en  deuil  ont 
leurs  amateurs,  dans  les  jardins  publics  où 
leurs  crêpes  noirs  s'accordent  si  bien  avec  les 
feuilles  mortes.  Tel  n'est  à  l'affût  que  des 
veuves...  Ce  sont  les  chasseurs  qui  aiment  à 
achever  le  gibier  déjà  blessé.  Car  ici  aussi,  il  y 
a  toutes  les  variétés  de  chasseurs.  Celui  qui 
poursuit  les  jeunes  vierges  correspond  au  chas- 
seur qui  ne  se  plaît  qu'à  chasser  les  canards 
sauvages.  Celui  qui  s'obstine  après  la  passante 
sévère  correspond  au  chasseur  de  sanglier... 

—  Et  combien  de  pièces  au  tableau,  deman- 
dai-je  à  mon  ami?  S'il  y  a  tant  de  chasseurs 
dans  la  forêt  des  grandes  villes,  le  faible  gibier 
féminin  doit  beaucoup  succomber. 

—  Oui!  on  a  fait  une  statistique.  Parmi  les 
femmes  accostées,  et  qui  cèdent,  la  proportion 
est  de  une  sur  quatre.  Il  y  a  dans  ce  chiffre 
une  part  notable  pour  les  provinciales  et  les 
étrangères  que  la  fièvre  de  Paris  affole,  et  qui 
tournoient,  s'aveuglent,  tombent  facilement. 
Du  reste  tout  cela  tient  à  peu  de  chose,  à  un 
mot,  à  une  minute,  à  la  destinée,  à  l'adresse  de 


LE    CHASSEUR   DES   VILLES  115 

l'homme.  Car  c'est  ici  surtout  que  l'analogie 
du  chasseur  est  frappante.  Il  en  est  de  la  femme 
comme  du  gibier  :  on  la  manque  aussi  facile- 
ment qu'on  la  prend. 


UN    SOIR 


i 


UN  SOIR 


Le  Poète  avait  flâné  tout  le  jour,  à  travers 
rénorme  capitale  en  fièvre,  désœuvré  et  seul. 
Dans  le  crépuscule  qui  tombait,  sous  un  ciel 
de  rayons  jaunes  et  qui  s'acidulent,  il  se  sentait 
plus  seul.  Il  n'avait  rencontré  personne.  Il 
n'avait  eu  le  courage  d'aller  chez  personne.  La 
foule  affairée,  rentrant  dans  ses  demeures, 
proches  ou  lointaines,  le  froissait,  l'ignorait. 
Comme  il  s'apparut  abandonné  !  Et  il  allait, 
se  parlant  à  lui-même  :  «  Oui  !  le  Poète  est 
seul.  Qui  de  tous  ceux-là  pense  aux  choses  qui 
m'occupent?  Qui  regarde  en  ce  moment  le  ciel 
de  Passion  et  de  vinaigre  que  je  regarde?  Ah! 
la  Foule  !    la  Foule  !  Elle  est  le  nombre  et  je 


120  LE  ROUET   DES   BRUMES 

suis  l'Elite.  Elle  appartient  aux  faits  ;  moi  à  la 
Loi.  Elle  se  passionne  pour  le  désordre  des 
événements  ;  moi  pour  l'ordre  de  l'Univers. 
Ah  !  comme  je  suis  différent  de  la  Foule,  et 
des  autres,  et  de  tous  !  Je  suis  exceptionnel, 
unique.  Je  suis  seul.  Je  suis  l'être  dépareillé. 
Je  suis  le  grand  célibataire  —  mais  Dieu  l'est 
aussi  !...  )) 

Le  Poète  continua  sa  marche,  heurtée  par 
d'incessants  passants.  Le  soir  s'aggravait. 
Après  le  ciel  de  Calvaire,  l'éponge  des  rayons 
jaunes,  la  suprême  rougeur  d'une  nuée  en  sang 
ouverte  par  la  Lance,  la  nuit  venait,  avec  toutes 
les  épines  de  l'ombre  à  son  front.  Le  Poète, 
plus  morose,  se  demanda  par  quelle  mystifica- 
tion nouvelle  il  pourrait,  ce  soir-là,  distraire 
son  intolérable  ennui  et  se  venger  sur  quel- 
qu'un, enfin,  de  l'incompréhension  universelle 
qu'il  sentait  en  ce  moment  peser  plus  que 
jamais  sur  lui  et  l'isoler  dans  une  île  de  ténèbres 
parmi  ces  houles  humaines  en  remous.  Car  il 
était  devenu  un  mystificateur,  rusé,  inventif,  et 
plein  de  passion  pour  son  vice.  Certes,  c'avait 
été,  à  l'origine,  moins  par  haine  de  la  foule  et 
douloureux  caprice  de  son  spleen.  Ce  fut  sur- 


UN  SOIR  121 

tout  parce  qu'on  ne  le  comprenait  jamais.  11  se 
sentait  en  exil  dans  la  vie.  Il  marchait  vraiment 
parmi  des  étrangers.  Il  ne  parlait  pas  la  même 
langue  que  les  autres.  Sa  conversation  parais- 
sait inintelligible  et  ridicule.  Alors,  il  conçut 
qu'il  fallait  se  mettre  en  garde  contre  la  Bêtise 
qui  pourrait  rire  de  lui,  ne  le  comprenant  pas. 
Car  le  rire  est,  dans  ce  cas,  l'expression  de  l'in- 
compréhension. Donc,  il  fallait  prendre  l'offen- 
sive et,  le  premier,  se  moquer.  Oui  !  c'est  ainsi 
qu'il  était  devenu  un  mystificateur  — par  légi- 
time défense! 

Depuis,  il  y  avait  pris  goût.  C'était  devenu 
un  entraînement,  un  jeu  de  son  ennui,  un  sport 
mental.  Car  il  y  a,  chez  le  mystificateur, 
quelque  chose  de  la  psychologie  de  l'inventeur. 
Il  a  trouvé  un  tour  nouveau.  Réussira-t-il  ? 
Dans  la  pensée,  comme  sur  le  papier,  tout 
s'exécute  à  souhait.  Théoriquement,  c'est  bien. 
Mais  dans  la  pratique?  Réalisera-t-on  son  in- 
vention (et  la  mystification  en  est  une)  ?  Il  faut 
qu'elle  réussisse. 

Alors,  l'accomplissement  seul  importe,  pour 
rien,  uniquement  pour  la  preuve... 

C'est  pourquoi  le  Poète,  après  tant  de  mys- 


122  LE  ROUET   DES   BRUMES 

tifications  laborieuses  vis-à-vis  des  imbéciles 
puissants,  et  qui  ne  furent  que  pour  se  venger, 
se  défendre,  en  arriva  à  des  mystifications  dé- 
sintéressées, plutôt  des  expériences,  pour  les- 
quelles les  inoffensifs  et  même  les  simples  lui 
servaient  d'instruments... 

Ainsi,  ce  soir-là,  sous  ce  ciel  de  Golgotha  où 
des  étoiles  maintenant  enfonçaient  leurs  clous 
de  cruauté,  il  eut  tout  à  coup  une  idée  nouvelle 
qui  inonda  de  joie  son  visage  morne,  tandis 
qu'il  passait  devant  une  humble  vitrine.  C'était 
la  boutique  d'un  marchand  de  charbon,  noire 
comme  un  four  éteint  d'usine...  Mais,  dans  le 
fond,  une  petite  pièce  exiguë  apparaissait  toute 
claire,  claire  de  la  lampe,  de  la  nappe  mise, 
des  verres  et  de  la  vaisselle  d'un  repas,  claire 
aussi  de  l'invisible  rayonnement  des  demeures 
où  il  fait  heureux.  Un  enfant  blond  mangeait 
entre  un  homme  et  une  femme. 

Le  Poète  entra.  Le  marchand  aussitôt  s'en 
vint  vers  lui,  obséquieux,  plus  joyeux  à  cause 
du  client  advenu,  attendant  la  commande.  Le 
Poète  examinait.  Des  analogies  lui  venaient... 
Il  regardait  dans  les  gros  blocs  de  houille  les 
mystérieux  ramages,  pareils  à  ceux  du  givre 


UN  SOIR  123 

sur  les  vitres...  C'était  comme  de  la  gelée  en 
grand  deuil...  Tout  à  coup,  il  demanda  : 

—  C'est  à  vous  tout  ce  charbon  ? 
L'homme  fît  signe  que  oui,  ne  comprenant 

pas. 

—  Et  toutes  ces  bûches  alignées  ? 
L'homme  acquiesçait  encore,  croyant  l'ache- 
teur indécis. 

—  Et  cela,  c'est  du  coke,  c'est  de  la  braise  ? 
Ils  vous  appartiennent  aussi? 

Le  Poète  considérait  avec  soin  toutes  les  mar- 
chandises entassées,  supputant  les  chances  de 
son  invention  nouvelle,  encore  cachée,  tâchant 
de  présager  le  résultat  dont  l'accomplissement 
allait  commencer  à  la  minute  où  il  le  voudrait  ; 
puis,  soudain,  il  se  décida,  dévisagea  le  char- 
bonnier et  dit  : 

—  Comment,  c'est  à  vous  tout  cela?  Et  vous 
ne  vous  asphyxiez  pas  ? 

Le  Poète  était  sorti.  Sur  le  trottoir  d'en  face, 
protégé  par  l'obscurité,  il  épia  un  long  moment. 
Il  put  suivre  la  scène  muette  à  travers  les 
vitres.  Le  marchand  n'avait  plus  bougé,  comme 
cloué  sur  place,  fasciné  par  l'encombrement 
noir  de  la  boutique,  regardant  déjà  le  charbon, 


124  LE   ROUET   DES   BRUMES 

le  coke,  l'anthracite  comme  des  instruments  de 
mort,  avec  une  expression  de  terreur  sur  le 
visage.  Il  repoussa  hors  de  sa  vue  les  bûches 
proches,  comme  si  c'étaient  des  bois  de  justice. 
Au  fond,  la  pièce  exiguë  était  toujours  claire. 
La  femme  attendait,  l'enfant  blond  continuait 
d'appeler  avec  sa  bouche,  avec  ses  yeux  aussi, 
appelants  comme  d'autres  bouches.  Le  mar- 
chand ne  regarda  plus  de  ce  côté.  Il  semblait 
regarder  en  lui-même,  où  des  mots  irrémé- 
diables venaient  d'entrer,  écrivaient  déjà  sa  des- 
tinée. II  se  remit  à  considérer  les  marchandises 
ténébreuses  qu'il  vendait  et  que  le  singulier 
visiteur  avait  énumérées  lentement,  avant  d'in- 
diquer l'usage  meilleur  qu'on  en  pourrait  faire. . . 
Le  Poète  exultait.  Cette  fois  encore,  il  venait 
de  trouver  décidément  un  bien  bon  tour.  Son 
invention  avait  réussi.  Il  continua  à  observer 
du  dehors...  Le  marchand,  visiblement,  se  trou- 
vait déjà  influencé  par  lui.  Il  demeurait  immo- 
bile, dans  la  boutique.  On  eût  dit  qu'il  ne  pou- 
vait plus  rejoindre  les  siens,  se  reprendre  à  la 
joie,  à  la  simplicité  de  la  vie,  à  sa  famille  heu- 
reuse autour  de  la  lampe  et  du  repas  du  soir... 
Le  Poète  ricana  :  —  «  Le  Poète  ennemi  des 


UN   SOIR  1^5 

familles  !  »  —  Et  il  s'éloigna,  parlant  tout  haut 
en  un  étrange  soliloque  :  «  Oui  !  je  lui  ai  com- 
muniqué le  Goût  du  Néant...  »  Et  il  médita 
sur  ce  que  l'idée  de  la  mort  a  d'enivrant.  C'est 
l'attirance  du  gouffre,  la  douceur  homicide  du 
mancenillier.  Dès  qu'elle  a  surgi,  on  n'y  échappe 
plus.  Même  au  sommet  du  bonheur.  Ainsi  les 
amants  :  que,  dans  le  paroxysme  des  baisers, 
l'idée  de  la  mort,  une  seconde,  s'interpose  entre 
eux,  leur  amour  aussitôt  n'aura  désir  que  de 
mourir.  Le  lit  est  déjà  un  tombeau  ;  et  il  n'y  a 
plus  d'hésitation  que  sur  le  mode  de  suicide... 

De  même  le  marchand  regardait  déjà  le  char- 
bon comme  la  mort,  tournant  toujours  le  dos 
aux  siens,  c'est-à-dire  tournant  le  dos  à  la  vie, 
comme  si  instantanément  le  pessimisme  du  pas- 
sant inconnu  lui  en  avait  fait  comprendre  l'ina- 
nité et  l'amertume. 

Et  le  Poète  s'éloigna,  ravi  de  sa  mystification 
nouvelle,  de  cette  plaisanterie  apparente  dont  il 
s'amusa,  dans  le  soir  tombé,  à  dégager  l'idée  et 
le  symbole,  très  profonds. 

Quelques  mois  après,  le  Poète  flânait  par 
hasard  du  même  côté,  à  l'heure   douloureuse 


126  LE    ROUET    DES    BRUMES 

du  crépuscule,  qui  était  son  heure  favorite.  11 
reconnut  la  petite  boutique  où  il  était  entré  un 
soir,  mais  toute  changée,  semblait-il.  Les  volets 
de  la  devanture  étaient  clos.  Elle  avait  l'air 
inoccupée.  Une  ancienne  affiche,  collée  sur  la 
porte,  avait  jauni,  s'était  déchiquetée,  offrait 
maintenant  la  ressemblance  d'un  visage  dé- 
coupé et  qui  grimace.  Le  marchand  de  charbon 
n'habitait  donc  plus  là  ?  Le  Poète  se  remémora 
sa  conversation,  le  conseil  ironique  qu'il  avait 
donné.  Est-ce  que,  vraiment,  il  lui  avait  com- 
muniqué, jusqu'au  bout,  le  Goût  du  Néant?  Il 
fallait  savoir.  Le  Poète  sonna.  Personne  ne  vint 
ouvrir.  Alors,  il  s'adressa  aux  voisins,  inter- 
rogea adroitement.  Les  uns  ne  savaient  rien. 
D'autres  se  taisaient.  A  la  fin,  une  vieille 
femme,  qui  fut  liée  avec  le  marchand  et  sa 
famille,  raconta  tout.  Les  pauvres  gens!  Ils 
furent  bien  malheureux.  Un  beau  jour,  sans 
qu'on  sût  pourquoi,  le  marchand  se  mit  à  négli- 
ger ses  affaires.  Toujours  des  humeurs  noires  ! 
Gela  lui  avait  pris  tout  d'un  coup.  Il  sortait  sans 
cesse,  passait  des  heures  chez  le  marchand  de 
vin,  buvait,  buvait.  Il  rentrait  ivre.  Et,  alors, 
c'étaient  des  querelles.  11  frappait  sa  femme. 


UN   SOIR  127 

Nul  client  n'osait  plus  entrer  chez  eux.  Et  ce 
furent  des  dettes,  la  saisie,  la  grande  misère. 
Dans  ses  moments  lucides,  le  marchand  disait  : 
«  Oui!  on  m'a  jeté  un  sort.  Je  croyais  qu'il 
n'y  en  avait  plus  que  chez  nous,  à  la  campagne, 
des  jeteurs  de  sorts,  et  pour  les  bêtes  seule- 
ment. Il  y  en  a  maintenant  dans  les  villes.  Je 
le  reconnaîtrais  bien,  le  mien,  mais  il  ne  re- 
viendra plus.  » 

—  Et  la  fin?  interrogea  le  Poète  haletant, 
avec  l'angoisse  de  l'inventeur  qui  ne  sait  pas 
encore  si  l'expérience  a  réussi  complètement. 

La  femme  répondit  : 

—  Il  s'est  asphyxié  avec  son  dernier  boisseau 
de  charbon... 

Le  Poète  fut  satisfait  de  la  logique  du  destin, 
n'éprouva  nul  remords,  puisqu'il  n'avait  fait 
que  rejeter,  au  hasard,  sur  quelqu'un  —  qui 
représente  la  Foule  —  une  des  innombrables 
malédictions  dont  celle-ci  l'a  chargé. 

Il  reprit  sa  marche,  parmi  ce  nouveau  soir 
de  rayons  jaunes  et  de  Crucifiement,  un  soir 
tout  pareil  à  celui  o\i  il  avait  déjà  passé  ici.  Et 
ce  soir  lui  rappela  Jésus  à  qui  la  foule  préfère 
toujours  Barrabas. 


L'INCONNU 


L'INCONNU 


Ce  fut  une  grande  et  extraordinaire  nouvelle 
qui  éclata  un  dimanche  dans  ce  village  du 
Nord  :  «  Ursule,  la  folle,  est  enceinte  !  » 

On  se  la  raconta  de  porte  en  porte.  La  plu- 
part n'y  croyaient  point.  Gomment  ?  l'idiote 
du 'village?  La  pauvre  grotesque,  au  visage 
hébété,  au  corps  difforme,  moins  femme  qu'a- 
nimal et  se  dodelinant  comme  un  ours,  éter- 
nelle vagabonde  des  rues  et  des  champs?  C'était 
impossible.  Nul  homme  n'aurait  voulu.  Pour- 
tant, on  affirmait  le  fait.  La  bonne  histoire! 
Ce  furent  des  rires  sans  fin,  des  plaisanteries 
obscènes.  Les  voisins  allaient  s'interroger  les 


132  LE    ROUET   DES   BRUMES 

uns  chez  les  autres.   Les  passants  s'interpel- 
laient en  de  joyeux  cris  : 

—  Est-ce  par  l'opération  du  Saint-Esprit? 

—  Non  !  c'est  le  diable  assurément. 

En  effet,  instantanément,  le  village  tout  en- 
tier avait  pensé,  dans  la  même  minute,  la 
même  chose  :  «  Qui  est-ce?  »  —  Les  uns  par 
simple  curiosité  ou  méchanceté.  C'était  un  ali- 
ment tout  trouvé  pour  le  désœuvrement  et  la 
malignité  publique.  Un  mystère  à  éclaircir,  et 
un  mystère  qui  fleurait  le  scandale!  Une  his- 
toire ténébreuse,  à  coup  sûr,  et  où  chacun 
pourrait  nourrir  l'espoir  de  compromettre  son 
ennemi,  de  répandre  contre  lui  le  soupçon  et  la 
dénonciation  anonyme  !  Joie  de  faire  du  mal  ou 
de  se  venger  !  Cruel  plaisir  de  remuer  des 
linges  sales!  Mille  cancans  allaient  enfiévrer 
les  monotones  veillées. 

—  Qui  est-ce?  —  Tout  le  monde  se  posa  la 
même  question,  quelques-uns  non  par  goût  du 
scandale,  mais  par  réelle  indignation  contre  un 
événement  si  honteux.  Il  fallait  trouver  le  cou- 
pable et  le  punir  par  la  réprobation  unanime, 
car  c'était  bien  un  coupable,  et  un  infâme, 
puisque  la  pauvre  folle,  après  tout,    avait  la 


l'inconnu  133 

simplesse  désarmée  des  enfants  et  la  sorte  d'in- 
violabilité des  choses  de  la  nature... 

A  la  sortie  de  la  grand'messe,  des  groupes 
se  formèrent,  conversèrent  longtemps  sur  la 
Place,  parmi  des  chuchotements,  des  rires,  des 
grivoiseries,  des  airs  effarouchés. 

Soudain,  quelqu'un  cria  :  «  Tiens!  la  voilà 
qui  arrive.  » 

En  effet  elle  descendait  la  rue  en  pente  qui 
conduit  à  l'église,  forme  indécise  entre  les  mai- 
sonnettes basses  aux  tuiles  d'un  rouge  de  géra- 
niums, aux  volets  blancs  et  verts,  elle-même 
tout  en  grisaille  dans  ce  décor  criard. 

Chacun,  cette  fois,  la  dévisagea  plus  attenti- 
vement et  au  point  de  vue  de  ce  que,  mainte- 
nant, on  savait...  Le  corps  était  anormal,  une 
hanche  relevée,  ce  qui  lui  donnait  la  marche 
déshabituée  des  marins  et  l'air  un  peu  ivre.  La 
face  était  bestiale,  de  par  le  nez  écrasé,  la 
bouche  qu'un  mouvement  nerveux  tirait  sans 
cesse,  comme  une  ficelle.  Seuls  des  yeux  clairs, 
humides  et  vastes,  demeuraient  comme  un 
reste  d'humanité,  une  pitié  du  destin,  dans 
cette  ébauche  de  visage...  Elle  s'appuyait  sur 
son  habituel  bâton,  car,  quand  les  enfants  du 


434  LE   ROUET   DES   BRUMES 

village  lui  jetaient  des  pierres  —  comme  à  un 
oiseau  —  elle  le  brandissait,  faisait  mine  de 
vouloir  courir  et  les  battre,  mais,  impuissante, 
elle  continuait  ses  pas  mous  et  sans  cesse  tré- 
buchants dans  l'écheveau  brouillé  de  sa  vo- 
lonté. Ce  jour-là,  sa  marche  parut  plus  clopi- 
nante encore  à  cause  d'un  des  pieds  qui  allait 
sans  chaussure.  Elle  avait  perdu  en  route  un 
soulier,  sans  s'en  apercevoir.  Et  elle  en  sem- 
blait plus  incomplète  encore... 

Elle  approcha.  Il  y  eut  des  remous  parmi  les 
groupes,  des  rires,  des  appels,  tout  un  hour- 
vari...  Chacun  regarda  avec  des  yeux  inquisi- 
teurs. En  effet,  la  robe  élimée  apparut  plus 
courte,  par  devant,  et  se  relevant  sur  les  pieds 
dépareillés... 

Pourtant,  personne  ne  voulut  y  croire.  Elle 
était  trop  horrible,  vraiment.  Une  vieille  femme 
observa  d'un  air  entendu  :  «  C'est  une  tu- 
meur. »  Un  homme  se  détacha  d'un  des 
groupes,  disant  :  «  Je  vais  lui  parler.  » 

On  vit  Ursule  tomber  en  arrêt,  prise  de  peur. 
La  ficelle  invisible  tira  la  bouche  dans  une  gri- 
mace pire.  Le  corps  trembla,  du  tremblement 
épileptique  de  l'ours. 


l'inconnu  135 

L'homme  demandait  :  «  Eh  bien,  c'est-il  vrai? 
Dis-moi  qui  est  le  père...  je  te  donnerai  des 
sous.  » 

Elle  ne  répondit  rien.  Il  insista  :  «  Qui  est- 
ce  ?  »  Mais  la  folle  sembla  ne  rien  comprendre. 
Seuls,  les  yeux,  un  peu  humains,  supplièrent. 
Elle  se  dégagea  de  l'entretien  comme  s'il  fal- 
lait rompre  des  entraves  et  s'éloigna,  indécise, 
découpant  son  corps  caricatural  en  ombre  vio- 
lette sur  la  Place  du  village  pleine  de  soleil, 
tandis  que  les  enfants,  interrompant  leurs  jeux, 
recommençaient  à  lui  jeter  des  pierres,  comme 
à  un  oiseau  ! 

Quelques  mois  après,  Ursule,  la  folle,  ac- 
coucha, en  effet.  Jusque-là,  on  avait  ri,  incré- 
dule, d'ailleurs,  et  ne  trouvant  que  matière  à 
quolibets,  à  plaisanteries,  à  histoires  grasses 
et  propos  graveleux  dans  cette  maternité  para- 
doxale. Quand  on  vit  l'enfant,  l'instinct  humain 
de  la  foule  s'éveilla  —  et  la  pitié.  Les  voisins 
accoururent.  Tout  le  village  arriva,  remplit  la 
maisonnette  où  Ursule  vivait  avec  Marie  Nimy, 
une  vieille  tante  septuagénaire,  qui  l'avait  re- 
cueillie. Chacun  voulut  voir  l'enfant.  Tous  les 


136  LE   ROUET   DES    BRUMES 

habitants  collaborèrent  à  la  layette.  Pauvre  in- 
nocent! Il  reposait  rose  et  doux.  On  ne  pouvait 
rien  savoir  maintenant,  sinon  qu'il  était  con- 
formé de  façon  normale.  Aucune  difformité; 
mais  cela  se  manifeste  plus  tard,  à  l'époque  de 
la  croissance,  comme  il  advint  pour  sa  mère. 
Chose  lamentable  :  celle-ci,  pas  une  minute, 
n'avait  pris  garde  à  l'enfant.  Aucune  lueur 
n'avait  traversé  sa  cervelle  de  nuit,  réveillant 
l'instinct  maternel.  On  lui  montrait  l'enfant,  on 
le  lui  donnait  à  baiser,  on  essayait  de  le  poser 
sur  ses  genoux,  mais  vite  il  fallait  l'en  retirer. 
Elle  l'aurait  rejeté,  comme  un  paquet  de  chif- 
fons. Hérédité  terrible  et  presque  inévitable 
que  celle  d'une  telle  mère  !  Le  pauvre  enfant, 
endormi  là,  serait  sans  doute  un  jour  pareil  à 
elle.  Ah!  c'est  un  crime  d'avoir  donné  la  vie  à 
ce  qui  ne  pouvait  être  qu'un  monstre.  Quel 
est  le  coupable?  Maintenant,  on  ne  plaisantait 
plus.  On  s'indignait.  On  éprouvait  une  sorte 
de  remords.  La  folie  est  une  enfance.  La  folle 
vivait  sous  la  protection  du  village,  pour  ainsi 
dire.  Elle  fut  la  toute-faiblesse.  Et  quelqu'un 
en  avait  abusé. 

—  Qui  est-ce?  —  L'interrogation  revenait 


l'inconnu  137 

toujours,  tourmenta  tout  le  monde.  On  cher- 
cha, on  questionna  le  voisinage.  On  interrogea 
la  vieille  Marie  Nimy.  Est-ce  que  des  hommes 
y  étaient  reçus?  Quelles  relations  avait-elle? 
Ursule  ne  livra-t-elle  aucun  indice,  nulle  piste 
possible?  On  l'interrogea  elle-même.  Mais  elle 
ne  comprenait  guère.  Les  mots  n'avaient  pas 
de  sens  pour  elle.  C'étaient  des  sons,  si  confus, 
aboutissant  à  son  esprit  comme  les  bruits  sans 
paroles  du  vent  dans  les  arbres  ou  de  l'eau 
contre  les  arches  des  ponts. 

Et  elle  tâchait  d'imiter  le  son  des  mots.  On 
lui  montrait  l'enfant.  Puis,  espérant  une  asso- 
ciation d'idées  dans  son  chaos,  on  demandait  : 
((  Qui  est-ce?  »  Elle  répondait  par  des  cris 
inarticulés,  quelque  chose  qui  n'a  rien  d'hu- 
main et  n'est  qu'un  bruit  d'objet  :  grincement 
de  clé,  tic-tac  d'horloge,  glou-glou  de  bou- 
teille... 

Il  fallait  savoir  pourtant. 

On  alla  chez  le  curé.  —  «  C'est  un  crime  », 
dit-il.  Il  en  parla  du  ton  qu'il  aurait  eu  si  on 
avait  assassiné  quelqu'un  dans  le  pays.  Mais  il 
jugea  le  malheur  irréparable,  inconnaissable. 
On  parlementa  auprès  de  lui  pour  qu'il  inter- 


138  LE    ROUET   DES   BRUMES 

vînt,  aidât  les  recherches.  C'était  un  prêtre 
mystique  et  visionnaire.  Les  choses  humaines 
l'intéressaient  peu.  Il  répéta  :  «  C'est  un  grand 
malheur  »,  et  déjà  sa  voix  semblait  lointaine, 
ses  yeux  regardaient  ailleurs. 

La  curiosité  publique,  elle,  ne  renonça  pas 
si  vite  à  savoir.  Il  y  eut  maintenant,  dans  le 
village,  une  foule  de  gens  sans  cesse  occupés 
à  chercher,  à  interroger,  à  rejoindre  des  in- 
dices, à  vérifier  des  renseignements,  à  établir 
une  enquête.  Un  point  était  acquis.  D'abord  : 
ce  n'était  pas  un  passant  de  hasard,  car  nul 
étranger  n'avait  été  signalé  au  moment  voulu. 
C'était  donc  un  homme  du  village,  qui  se  ca- 
chait, bénéficiait  des  circonstances,  narguait  la 
conscience  publique,  lâche  et  infâme...  Pour- 
tant, on  ne  le  découvrait  point... 

Un  jour,  Ursule  faillit  elle-même  éclaircir 
l'affaire.  On  l'avait  vue  se  diriger  tout  à  coup 
vers  un  jeune  homme  qui  passait,  l'air  clair- 
voyante, extasiée;  elle  avança  les  mains  vers 
lui,  elle  voulut  prendre  les  siennes,  essaya  de 
sourire,  ébaucha  des  gestes  obscènes,  comme 
si  elle  le  reconnaissait.  Aussitôt,  l'incident  fut 
connu.  Son  nom  courut  de  porte  en  porte.  Le 


l'inconnu  139 

misérable  !  On  l'épia.  Le  lendemain  et  les  jours 
suivants,  Ursule  recommença  son  manège, 
enhardie  et  provocante.  Elle  le  suivit,  l'atten- 
dit devant  sa  demeure.  Le  village  jubilait.  On 
avait  enfin  découvert  le  secret.  Il  fut  décidé 
d'organiser  un  charivari  contre  le  coupable. 
Or,  voilà  qu'au  même  moment,  Ursule  tourna 
ses  obsessions  vers  un  autre,  un  homme  jeune 
aussi,  qu'elle  guetta,  accompagna  d'une  pauvre 
mimique  indécente.  Puis,  peu  après,  ce  fut  un 
troisième,  et  un  autre,  un  autre  encore.  Ursule 
se  mit  à  assaillir  tous  les  hommes  de  ses  aga- 
ceries amoureuses.  Elle  les  dévisageait,  es- 
sayait des  attouchements,  leur  riait  de  son 
triste  rire  cassé  comme  celui  d'un  visage  dans 
une  eau  oh  on  a  jeté  des  pierres... 

Étrange  phénomène  !  Partiel  déchirement  de 
ses  ténèbres  intérieures  !  Elle  resta  insensible 
à  la  maternité,  et  elle  avait  perçu  l'amour;  elle 
ne  comprit  pas  l'enfant,  et  elle  avait  senti 
l'homme...  A  présent,  dans  son  instinct  réveillé 
de  femme,  elle  allait  à  ceux  qui  sont  jeunes  et 
qui  sont  beaux... 

Le  village  ne  chercha  plus.  La  folle  était  une 
folle.  Il  ne  fallait  attacher  aucune  importance 


140  LE    ROUET   DES   BRUMES 

à  ses  simagrées.  D'autant  plus  qu'à  ce  moment 
l'enfant  mourut.  Ce  fut  tout  de  suite  comme  si 
rien  n'avait  été.  On  s'était  indigné  surtout  à 
cause  de  lui.  Tout  était  rentré  dans  l'ordre. 
L'effervescence  d'Ursule  elle-même  n'avait 
duré  qu'un  moment.  Elle  ne  sortit  presque 
plus,  retombée  à  l'apathie,  à  une  vie  presque 
animale,  sauf  ses  grands  yeux  tristes,  encore 
un  peu  humains,  mais  inutiles  et  qui  n'avaient 
même  pas  vu  son  amant  d'un  seul  soir  de 
pleines  ténèbres... 

Aussi,  quand  quelque  voisine,  plus  tard, 
s'obstinait  encore,  par  hasard,  à  interroger,  sur 
l'événement  passé,  la  vieille  tante  Marie  Nimy  : 
((  Qui  est-ce?  »  celle-ci,  branlant  la  tête,  ré- 
pondait de  sa  voix  usée  :  «  Ce  n'était  le  bâtard 
de  personne.  » 


HORS  SAISON 


HORS  SAISON 


Cet  automne-là,  Mme  Cantin  fut  toute  sur- 
prise et  extasiée  de  ce  qui  se  passa  en  elle.  Oc- 
tobre était  doux,  d'une  grâce  finissante,  tiède 
encore.  Des  marronniers  avaient  refleuri  parmi 
le  parc  entourant  sa  demeure,  une  sorte  de 
château,  dans  la  banlieue  d'une  petite  ville 
industrielle.  0  joie  d'un  grand  jardin  qui  vous 
rend  à  la  nature,  à  l'herbe,  aux  feuilles,  à  l'eau, 
à  toutes  les  choses  élémentaires  I  Mme  Cantin, 
maintenant  surtout,  se  trouva  d'accord  avec  le 
jardin.  Elle-même  venait  d'avoir  quarante  ans, 
mais  au  lieu  de  lui  sonner  le  déclin  et  l'appro- 
che de  l'hiver,  cet  anniversaire  lui  fut  comme 
une    reviviscence.     Des    roses     remontantes 


144  LE   ROUET   DES   BRUMES 

refleurissaient  aux  rosiers;  elle  se  sentit  au 
cœur  un  épanouissement  pareil.  Les  couchants 
étaient  vermeils  durant  ces  soirs.  Est-ce  d'eux 
que  sa  bouche  fut  plus  rose,  comme  si  elle 
l'avait  fardée  avec  leur  pourpre  rajeunie?  Le 
jardin  s'exaltait.  Dans  l'étang,  les  nuages  ver- 
satiles jouaient,  changeaient  de  robes...  Les 
fruits  mûrs,  dans  les  arbres  riaient,  mettaient 
des  nudités  rouges  d'enfants.  Mme  Gantin,  dans 
ce  temps-là,  ne  vécut  plus  qu'au  jardin.  Elle 
attendait,  avec  une  impatience  qu'elle  ne  con- 
naissait plus,  l'arrivée  du  soir,  l'heure  où  ren- 
trerait son  mari.  Jadis,  elle  avait  ainsi  guetté 
chaque  soir,  avec  impatience,  même  avec  fièvre, 
ce  retour.  Comme  c'était  long  d  être  sans  lui! 
Et  tous  les  jours,  invariablement.  Il  se  rendait, 
chaque  matin,  à  son  usine,  qui  était  la  fortune 
pour  eux,  mais  l'absorbait  trop,  décidément. 
La  jeune  mariée  —  après  un  tel  mariage,  qui 
fut  tout  d'amour  !  —  aurait  voulu  l'avoir  à  elle, 
sans  cesse,  à  toutes  les  minutes.  Pour  abréger 
l'absence,  elle  allait  à  sa  rencontre,  jusqu'à 
l'usine,  presque.  Ensuite,  elle  s'était  résignée, 
assagie,  aimant  toujours  son  mari,  mais  d'une 
tendresse  calmée,  répartie  aussi.  Car  elle  avait 


HORS   SAISON  145 

maintenant  trois  filles,  trois  grandes  filles, 
toutes  pareilles,  du  même  teint  frais,  de  la 
même  chevelure  blonde,  d'un  blond  de  miel  ou 
d'ambre,  si  ressemblantes  qu'après  avoir  appelé 
la  première  :  Rose,  parce  qu'il  semblait  impos- 
sible de  ne  pas  la  nommer  ainsi,  on  baptisa  les 
suivantes  des  noms  analogues  de  Rosine  et  de 
Rosette.  Elles  étaient  comme  trois  heures,  se 
suivant,  d'une  même  journée.  Elles  marchaient 
sans  cesse  ensemble,  se  tenant  enlacées.  Elles 
semblaient  n'être  qu'une  seule  vie.  Surtout 
qu'elles  eurent  ce  caprice  tendre  de  vouloir 
toujours  être  habillées  de  même,  avec  la  cou- 
leur d'étofTe,  la  façon  des  robes,  la  forme  et  les 
fleurs  du  chapeau,  textuellement  semblables. 
Elles  allaient,  côte  à  côte...  On  ne  savait  pas  où 
chacune  commençait  et  finissait... 

Mme  Cantin  avait  aimé  ses  filles  avec  une 
tendresse  passionnée.  Ce  fut  autant  de  moins 
pour  le  mari.  Or,  voilà  qu'elle  venait  tout  à 
coup  d'éprouver  on  ne  sait  quels  effluves  nou- 
veaux, une  reprise  de  trouble  en  sa  présence, 
des  frissons  ressuscites  dans  sa  chair,  une 
impatience  de  l'attendre,  le  soir,  comme  les 
premiers  mois  de  leur  mariage.  Gela  coïncida 

10 


146  LE    ROUET    DES    BRUMES 

avec  une  absence  de  quinze  jours  qu'il  avait 
faite,  un  voyage  à  l'étranger  pour  un  chemin 
de  fer  dont  son  usine  devait  fournir  le  matériel. 
Ce  fut  long  comme  un  siècle.  Elle  se  sentit 
seule,  malgré  ses  filles.  La  nuit,  elle  ne  dormit 
pas,  dans  le  lit  vide...  Au  retour,  éclata  ce 
renouveau  d'amour  qui  maintenant  brûlait, 
durait,  s'attardait  comme  le  tiède  automne  dans 
le  jardin.  Elle  comprit  la  complicité  de  la  saison. 
Elle  se  trouva  de  connivence  avec  les  roses 
remontantes.  Ivresse  des  recommencements! 
C'est  la  joie  des  amants  qui  se  reprennent  après 
s'être  querellés!  C'est  la  joie  de  ceux  qui  se 
retrouvent  à  la  fin  de  l'absence  !  Mais  est-ce 
qu'on  ne  se  quitte  pas  toujours  un  peu?  On  se 
quitte,  dès  qu'on  se  désenlace.  Or,  entre  tous 
les  recommencements,  le  plus  enivrant  est  celui 
qui  annule  les  années,  illusionne  sur  l'âge,  res- 
suscite entre  deux  êtres  l'émoi  initial,  l'électri- 
cité des  sens  qu'on  croyait  blasés,  le  mystère 
d'eux-mêmes,  qui  est  comme  l'obscure  alcôve 
excitante  de  l'Amour.  Mme  Cantin  éprouva  de 
nouveau  les  tressaillements  profonds...  Décou- 
vertes incessantes  de  l'amour,  qui  dure,  tant 
qu'il  se  renouvelle... 


HORS   SAISON  147 

Après  vingt  ans  de  mariage,  tout  à  coup, 
comme  dans  une  aventure,  son  mari  s'étonna, 
s'extasia,  se  rassasia  d'elle.  Et  leur  octobre  fut 
comme  un  second  printemps.  Même  il  arriva 
qu'une  rose  remontante  s'annonça  aussi  pour 
leur  foyer.  Rose  tardive,  rose  de  ce  bel  automne 
lascif  et  complice,  une  rose  de  plus,  après  Rose, 
Rosine  et  Rosette,  une  fleur  imprévue,  et  qu'on 
rattacherait  —  comment  ?  —  au  bouquet  uni 
et  harmonieux  des  trois  jeunes  filles  déjà 
grandes  ? 

Mme  Gantin  avait  d'abord  douté  encore,  mais 
l'évidence  se  fit  pour  elle-même.  Rientôt  elle 
se  ferait  pour  les  autres.  Alors,  elle  songea  à 
ses  filles,  elle  s'inquiéta.  Elle  interrogea  son 
mari  :  «  Faudra-t-il  le  leur  annoncer?  » 

Mme  Gantin,  à  la  pensée  de  ses  filles,  se  sen- 
tait prise  d'on  ne  sait  quelle  pudeur,  d'une  gêne, 
d'un  peu  de  confusion.  Elle  rougit  désormais 
en  leur  présence,  comme  si  son  cas  était  anor- 
mal et  que  ce  fût  honteux,  à  son  âge,  de  céder 
encore  à  ces  sensualités.  L'amour  a  sa  saison. 
Elle  était,  à  rebours,  comme  la  jeune  fille  à 
peine  pubère  et  déjà  enceinte  qui  défaille  devant 


148  LE   ROUET    DES    BRUMES 

l'honnêteté  de  sa  mère.  Elle,  elle  souffrait 
devant  l'innocence  de  ses  filles.  La  même  ques- 
tion lui  revint  sans  cesse,  indécise  de  savoir 
s'il  valait  mieux  se  taire  jusqu'au  bout. 

—  Elles  le   comprendront    d'elles-mêmes, 
disait  le  mari. 

—  Qui  sait?  répondait  Mme  Cantin.  Elles 
sont  restées  si  innocentes  ! 

Si  innocentes,  en  effet.  Aucune  n'avait  été 
mise  en  pension.  Toute  leur  instruction  s'était 
faite  à  la  maison,  sous  les  yeux  de  leur  mère, 
par  des  institutrices,  des  professeurs  spéciaux. 
Aucun  contact;  nulle  de  ces  promiscuités  qui 
souvent  initient  et  souillent.  Une  atmosphère 
de  réserve  et  de  religion  les  avait  entourées. 
Elles  avaient  la  pudeur  des  jeunes  roses  aux- 
quelles elles  ressemblaient  et  qui  servirent  à 
les  nommer  :  Rose,  Rosine,  Rosette,  si  res- 
semblantes entre  elles  qu'on  n'aurait  presque 
pas  pu  les  distinguer  sans  leur  âge  inégal  : 
Rose  avait  dix-huit  ans;  Rosine,  seize  ans; 
Rosette,  la  dernière,  la  petite  Rose,  treize  ans 
seulement.  Mais  toutes  pareilles,  néanmoins; 
habillées  identiquement  ;  avec  des  cheveux 
blonds  qui    semblaient    les  trois  parts  d'une 


HORS  SAISON  149 

même  chevelure  indivise.  Le  même  caractère 
aussi,  tendre,  franc,  sensible.  Elles  allaient,  se 
tenant  toujours  enlacées,  les  bras  passés  à  la 
taille  l'une  de  l'autre.  Groupe  unique,  et  si 
harmonieux  !  On  aurait  dit  qu'un  même  res- 
sort les  faisait  marcher.  C'étaient  les  trois  voiles 
d'un  même  navire.  Elles  étaient  toujours  d'ac- 
cord, sentaient  de  la  même  manière,  aimaient 
les  mêmes  musiques,  mettaient  tout  en  com- 
mun. 

Ce  fut,  dans  ce  temps-là,  le  petit  tourment 
de  Mme  Gantin  d'ignorer  si  ses  filles  se  doutaient 
de  quelque  chose.  Car  sa  situation  était  devenue 
apparente...  Maintenant,  elle  rougit  davantage 
en  présence  de  ses  filles.  Elle  s'en  tint  à  des 
peignoirs  flottants,  imagina  des  gestes  envelop- 
peurs,  comme  si  c'était  une  honte  qu'elle  devait 
leur  cacher,  un  péché  dont  il  ne  fallait  pas 
troubler  leur  innocence.  Oui  !  Elles  étaient 
innocentes.  Mais  innocence  n'est  pas  ignorance. 
Savaient-elles  quelque  chose  du  mystère  des 
sexes  et  de  la  maternité?  Se  rendaient-elles 
compte  de  l'événement  prochain?  Ou  fallait-il 
les  en  avertir?  A  coup  sûr.  Rosette,  qui  n'avait 
que  treize  ans,  devait  être  restée  ignorante  de 


150  LE   ROUET   DES    BRUMES 

tout.  Mais  l'aînée,  Rose,  avait  dix-huit  ans. 
Pouvait-elle  la  supposer  ingénue  comme  Agnès  ? 
Elle  avait  dû  voir  souvent,  dans  ses  prome- 
nades, même  parmi  leurs  relations,  des  femmes 
enceintes,  et  faire  des  réflexions.  La  grossesse, 
après  tout,  est  une  chose  voyante.  La  seconde, 
Rosine,  avait  seize  ans.  A  cet  âge-là,  Fesprit 
travaille;  elle,  non  plus,  ne  devait  plus  ignorer. 
D'ailleurs,  ces  trois  sœurs  si  ressemblantes,  si 
unies,  pensaient  de  même,  se  disaient  tout. 
Rose  devait  savoir;  par  conséquent  Rosine. 
Mais  alors  Rosette,  la  plus  jeune,  devait  savoir 
aussi?  Cette  pensée  fit  mal,  sans  qu'elle  sût 
pourquoi,  à  la  mère.  Comment?  Sa  petite 
Rosette  troublée  à  cause  d'elle,  dans  le  calme 
de  son  âme  non  déveloutée,  de  sa  pudeur 
intacte!  Et  comme  elle  ne  comprendrait  pas 
tout,  elle  en  concevrait  pour  sa  mère  une  sorte 
de  dégoût  et  d'horreur,  comme  s'il  lui  était 
révélé  qu'elle  eût  des  parents  sans  pudeur, 
touchant  à  ces  choses  honteuses  du  corps  sur 
lesquelles  elle-même  fermait  les  yeux,  pour 
les  ignorer,  quand  elle  changeait  de  linge. 

Mme    Cantin    s'alarmait    douloureusement. 
Surtout    que,    à  ce   moment,    Rosette    parut 


HORS    SAISON  151 

inquiète,  triste,  plus  pâle.  Elle  l'interrogea  : 
((  Qu'as-tu?  » .  Elle  questionna  ses  sœurs.  Toutes 
répondirent  qu'il  n'y  avait  rien.  La  mère  sentit 
bien,  cependant,  que  l'événement  était  en  jeu, 
troublait  ces  jeunes  esprits.  Mais  à  quel  point? 
Encore  une  fois,  elle  voulut  tout  avouer,  le  pro- 
posa à  son  mari. 

«  Mais  non!  laisse  les  choses  aller.  Tout  se 
dénoue  de  soi-même.  » 

Un  soir,  Mme  Cantin  s'attardait  sous  une 
tonnelle  du  jardin,  après  la  journée  chaude... 
Il  faisait  bon,  en  ce  coin,  sous  la  voûte  de  ver- 
dure qui  y  mettait  la  fraîcheur  et  la  lumière 
glauque,  —  la  lumière  d'éclipsé  —  d'une  nef 
d'église.  A  cause  des  feuillages  épais,  on  y  était 
comme  invisible.  Elle  rêvassait  là,  renversée 
dans  un  fauteuil  de  jonc,  lasse  du  poids  grandi 
de  son  amour,  son  amour  du  dernier  automne 
né  dans  ce  jardin,  sa  rose-remontante  complice 
de  celles  du  jardin.  Elle  pensait  à  son  accouche- 
ment, qui  était  proche.  Elle  songeait  à  ses 
filles,  à  Rosette  surtout,  dont  le  chagrin,  qu'elle 
n'osait  pas  éclaircir,  et  lié  sans  doute  à  sa  situa- 
tion, empirait.  Tout  à  coup,  elle  vit  apparaître, 
au  bout  de  l'allée,  ses  trois  filles  marchant  sur 


152  LE   ROUET   DES   BRUMES 

un  rang,  se  tenant  l'une  l'autre  par  le  bras 
enlacé  à  la  taille,  comme  à  l'habitude.  Le  même 
mouvement  les  animait.  On  aurait  dit  une  seule 
vague,  déferlant  un  peu  plus  d'un  côté,  à  cause 
de  la  taille  plus  haute  de  l'aînée.  Elles  cau- 
saient d'un  ton  de  confidence,  allaient  et  venaient 
dans  le  chemin.  Elles  ne  virent  pas  leur  mère 
qui,  espérant  se  renseigner,  se  tint  coite,  abritée 
par  les  feuilles  compactes  de  la  tonnelle.  Des 
bouts  de  conversation  arrivèrent  jusqu'à  elle. 
Rosette,  la  cadette,  pleurait.  Elle  disait  : 

—  Si!  je  suis  sûre  que  maman  est  malade! 
Vous  ne  voulez  pas  me  le  dire.  Elle  a  une 
grave  maladie.  J'ai  bien  vu  son  ventre.  Et  elle 
est  laide  ainsi!  Je  n'aime  pas  que  maman  soit 
laide... 

Rosette  eut  des  sanglots  ;  Rose,  l'aînée,  la 
consolait  : 

—  Mais  non,  je  t'assure.  Ce  n'est  rien.  Ce  sera 
bientôt  fini.  Attends  quelques  semaines...  mère 
sera  comme  auparavant.  Mais  ne  lui  en  parle 
pas,  surtout. 

Rosine,  la  seconde,  confirma  : 

—  Rose  a  raison.  Ne  pleure  plus,  Rosette. 
Et  le  groupe  harmonieux  allait,  venait  d'un 


HORS   SAISON  153 

même    mouvement    unifié    de    vague    qui  se 
déplace,  qui  se  défait  et  se  refait. 

Mme  Cantin,  muette,  retenant  son  souffle, 
pleura  de  joie,  d'émotion,  d'émerveillement  sous 
la  tonnelle.  Ainsi  Rose  et  Rosine  savaient; 
Rosette  ignorait.  Avec  quel  exquis  scrupule, 
les  aînées  avaient  tu  le  mystère  pour  la  plus 
jeune.  Désormais,  Mme  Cantin  rougit  davan- 
tage devant  ses  filles^  de  savoir  qu'elles  se  ren- 
daient compte. 

Elle  s'absorba,  s'isola  avec  Rosette  qui,  elle, 
ne  soupçonnait  rien. 

Heureusement  que  l'événement  se  précipita, 
abrégea  ce  vrai  supplice  quotidien  pour  la  mère, 
de  se  sentir,  devant  ces  grandes  filles,  cette 
sorte  de  honte,  un  malaise  d'âme,  une  gêne 
physique  que  chaque  jour  accroissait. 

Mais  dès  que  le  nouveau-né  fut  là,  il  ne  lui 
coûta  plus  rien  de  le  montrer  à  ses  trois  filles, 
d'en  parler,  de  s'en  extasier,  de  s'en  enor- 
gueillir. L'enfant  avait  pris  tout  le  péché. 


L'ORGUEIL 


L'ORGUEIL 


Le  vieux  comte  Jean  Adornes  venait  de 
mourir.  Ce  fut  grande  désolation  dans  le  pays 
de  Flandre.  En  toutes  les  métairies  les  femmes 
firent  s'agenouiller  leurs  enfants  aux  cheveux 
de  blé  et  prier  un  Ave  pour  son  âme  devant  la 
statuette  de  la  Madone,  en  plâtre  blanc  sur  le 
badigeon  bleu  des  murs.  Les  cloches  tintèrent 
de  village  en  village,  traçant  dans  l'air  comme 
des  chemins  de  tristesse,  des  chemins  noirs  qui 
se  rejoignaient.  Les  vassaux  apportèrent  aux 
grilles  du  château  toutes  les  roses-trémières, 
les  tournesols  de  leurs  jardins,  et  aussi  les 
branches  fleuries  de  leurs  vergers. 

Le  comte  Adornes,  dans  la  contrée  entière, 


158  LE   ROUET    DE?   BRUMES 

était  populaire.  Aucune  tache  n'avait  souillé  sa 
noble  vie.  Il  fut  bon,  bienfaisant,  chaste,  fidèle 
à  Dieu  et  à  son  nom.  Nom  glorieux,  allumé  dès 
le  seuil  ténébreux  des  annales!  C'est  un  de  ses 
ancêtres  qui  se  distingua  dans  la  première  croi- 
sade, fut  à  l'assaut  de  Jérusalem  et,  en  sou- 
venir, édifia  à  Bruges  cette  chapelle  portant  le 
nom  de  la  ville  sainte,  et  oh  il  repose.  Quant 
à  son  château-fort  de  Saint-André,  il  en  était 
déjà  question  aux  archives  dans  des  pièces 
datant  de  1200  et  1220.  Une  partie  subsistait, 
en  pierres  de  taille  d'une  épaisseur  énorme, 
avec  une  tour  carrée  et  une  tour  ronde.  Il  y 
avait,  autour,  un  canal  de  vingt  pieds  de  pro- 
fondeur et  des  ponts-levis  qui,  en  ce  moment, 
n'étaient  pas  abaissés,  comme  s'ils  s'étaient 
relevés  sur  l'entrée  divine  de  la  mort. 

Mais  pour  le  jour  des  funérailles,  qui  auraient 
lieu  le  dimanche  suivant  (afin  que  tous  ceux  du 
pays  y  pussent  assister),  les  ponts-levis  seraient 
abaissés  de  nouveau.  Les  grilles  seraient  ou- 
vertes et  aussi  les  portes  d'entrée,  les  portes  de 
toutes  les  salles.  Le  château  appartiendrait  au 
peuple.  Car  il  fallait  procéder,  avant  le  départ 
du  convoi,  à  la  cérémonie  séculaire  dont  l'usage 


l'orgueil  159 

subsiste,  c'est-à-dire  le  jugement  du  mort  dans 
la  grande  salle  du  château,  devenue  un  prétoire 
de  justice.  Tradition  immémoriale,  à  laquelle 
tous  les  seigneurs  du  pays  de  Flandre  se  prê- 
tèrent dès  les  plus  lointains  âges,  si  sûrs  de 
l'intégrité  de  leur  vie  qu'ils  la  laissaient  dis- 
cuter par  leurs  gens.  Tous  les  parents  se  réu- 
nissaient en  conseil  avec  les  vassaux,  les  tenan- 
ciers, les  fermiers,  les  serviteurs.  Ce  conseil 
devenait  un  tribunal.  On  plaidait  pour  ou 
contre  le  défunt,  dont  le  corps  attendait  dans 
la  chapelle.  Les  témoignages  étaient  recueillis 
impartialement.  Si  la  somme  du  bien  l'empor- 
tait sur  celle  du  mal,  le  cercueil  était  porté  avec 
toutes  sortes  de  déférences  et  de  laudations 
dans  le  caveau  d'honneur;  si,  au  contraire,  la 
mémoire  du  trépassé  était  entachée  de  quelque 
faute  un  peu  grave,  surtout  s'il  n'avait  pas 
scrupuleusement  obéi  aux  lois  de  la  religion, 
s'il  avait  donné  lieu  à  un  scandale  quelconque, 
on  l'emportait  sans  pompe  et  presque  clandes- 
tinement dans  une  fosse  isolée  où  nul  ne  s'occu- 
pait plus  de  lui. 

Etrange  coutume!  Justice  du  peuple  égalée 
à  la  justice  de  Dieu!  Toute  une  vie  pesée  dans 


160  LE    ROUET    DES    BRUMES 

les  yeux  de  la  foule  comme  dans  les  plateaux 
d'une  balance. 

Le  jour  arriva.  La  veuve  du  vieux  comte, 
dame  Ursule  Adornes  de  Borlant,  avait  voulu 
que  la  cérémonie  fût  grandiose,  digne  du  mort. 
Et  comme  elle  avait  des  goûts  d'art,  aimait  la 
musique,  elle  fît  installer  un  grand  orgue  dont 
la  mélopée  de  sacre  et  d'éternité  conviendrait, 
dresserait  dans  la  salle  du  jugement  l'apparat 
de  la  mort  et  comme  un  catafalque  de  sons. 
Toutes  les  portes  étaient  ouvertes.  La  foule 
entra.  A  cause  de  toutes  les  roses-trémières,  de 
tous  les  tournesols  des  jardins,  à  cause  aussi 
de  toutes  les  branches  fleuries  des  vergers, 
envoyées  sans  cesse  au  château,  celui-ci  avait 
moins  la  tristesse  obscure  du  deuil  qu'une 
parure  des  Rogations.  La  veuve  pleura  plus 
fort  de  toutes  ces  choses  fleuries  et  riantes, 
mais  elle  pleura  moins  amèrement.  Elle-même 
avait  désiré  ce  cérémonial  poétique.  Et,  avant 
les  voix  graves  qui,  sur  l'appel  du  maître  des 
cérémonies,  allaient  parler  du  mort,  louer  sa 
vie  ou  la  discuter,  des  chœurs  d'enfants  prélu- 
dèrent, suivant  sa  volonté,  doux  motets,  hymnes 


l'orgueil  161 

angéliques  solfiées  au  hasard  par  les  maîtrises 
des  villages.  Dame  Ursule  de  Borlant  versa  des 
larmes  abondantes  mais  plus  douces  en  écou- 
tant ces  douces  voix...  C'étaient  des  voix 
comme  celles  de  ses  enfants,  quand  ils  étaient 
petits,  au  commencement  de  son  mariage. 
Temps  d'amour  évanoui!  L'époux  gisait.  Ah! 
ces  voix  pures  des  soprani...  Il  lui  sembla 
qu'elles  allaient  vers  le  mort  couché  dans  la 
chapelle,  en  son  cercueil  clos,  et  qu'elles  lui 
étaient  rafraîchissantes  dans  son  sommeil  altéré 
peut-être  par  les  feux  du  Purgatoire. 

Le  chant  cessa.  L'orgue  replia  ses  lourds 
velours.  Alors,  dans  le  silence,  un  maître  des 
cérémonies  interpella  la  foule  qui  se  massait 
là  :  les  proches,  les  parents,  les  amis,  les  ser- 
viteurs, les  vassaux,  les  fermiers,  tout  le  peuple 
de  la  contrée,  admis  à  prendre  la  parole  pour 
louer  le  défunt  ou  discuter  sa  vie,  critiquer  ses 
actes,  dévoiler  quelque  manquement  ou  péché 
restés  cachés.  Personne  n'osa  parler.  Il  y  eut 
un  silence  auguste  qui  sembla  s'approfondir 
comme  un  caveau  où  le  mort  descendait  déjà, 
et  de  plus  en  plus.  Alors,  le  sire  de  Borlant, 
beau-frère    et   ami   tendre  du  comte    décédé, 

11 


162  LE   ROUET   DES   BRUMES 

énonça,  pour  faciliter  le  jugement  populaire, 
une  sorte  de  questionnaire  énumérant  les  péchés 
capitaux  qui  sont  le  résumé  des  grandes  fautes 
contre  Dieu,  contre  les  hommes  et  contre  soi- 
même.  ((  L'Orgueil?  »  A  ce  mot  tout  le  peuple 
chuchota  :  «  Non  !  non  !  » .  Et  ce  fut  un  mur- 
mure contagieux,  frisson  unanime  du  blé  qui 
s'incline  dans  le  même  sens  avec  le  vent  qui  a 
passé. 

Il   continua   la  liste   des    péchés    capitaux. 

L'Avarice?   »    La   même    nésration  fit  une 


« 


O' 


rumeur  propagée...  Chacun  songeait  à  la  bien- 
faisance du  vieux  comte. 

«  La  Luxure?  »  A  ce  mot,  par  un  admirable 
élan  de  l'instinct  populaire,  la  foule  se  tourna 
vers  Ursule  de  Borlant,  la  veuve,  la  noble  com- 
pagne uniquement  aimée  par  le  défunt,  dans  la 
pudeur  et  la  fécondité  des  justes  noces.  Tous 
s'inclinèrent  vers  elle.  Ce  fut  auguste  et  atten- 
drissant. Elle  poussa  un  cri  de  douleur,  où  il 
y  avait  de  la  fierté...  Nulle  autre  femme  ne  lui 
fut  une  tentation.  Fidèle  à  l'épouse  comme 
elle-même  fut  fidèle  à  l'époux,  ils  avaient  tous 
deux  respecté  le  sacrement... 

L'énumération  s'acheva  :  «  L'Envie,  la  Gour- 


l'orgueil  163 

mandise,  la  Colère,  la  Paresse?  »  avec  chaque 
fois  un  murmure  négatif,  le  recommencement 
du  frisson  dans  le  blé. 

Il  y  eut  un  grand  silence,  ensuite.  On  en- 
tendait un  peu  les  souffles,  les  voiles  et  les 
robes  de  crêpe  qu'un  mouvement  fait  grincer, 
les  arbres  du  parc  dont  le  frisson  entrait 
par  les  portes  ouvertes,  la  foule  du  dehors, 
car  une  partie  seulement  avait  pu  pénétrer. 
Soudain,  dans  un  espace  demeuré  libre  de 
la  grande  salle,  s'avança  le  vénérable  Jean 
Biscop,  curé  du  village  depuis  près  d'un  demi- 
siècle.  Il  paraissait  hésitant,  confus,  tenait 
les  yeux  fixés  à  terre,  et  jamais  son  visage 
n'avait  paru  plus  triste.  Il  commença  à  parler 
du  ton  qu'il  eut  en  chaire  les  jours  qu'il  lui 
avait  fallu  dénoncer  quelque  scandale  de  la 
paroisse.  «  Certes,  dit-il,  le  comte  Jean  Adornes, 
baron  du  Saint-Empire  et  des  Croisades,  sire 
de  Saint-André,  fut  un  puissant  et  charitable 
seigneur.  Il  eut  bien  des  mérites  devant  les 
hommes  et  devant  Dieu.  L'avarice,  la  luxure, 
Tenvie,  la  gourmandise,  la  colère  et  la  paresse, 
en  effet,  ne  l'ont  point  connu.  Quant  à  l'or- 
gueil, c'est  vrai  encore  que  nul   ne  fut  plus 


464  LE   ROUET   DES    BRUUES 

simple,  plus  familier  avec  les  humbles...  Mais, 
mes  frères,  je  dois  à  mon  sacerdoce,  à  ma  cons- 
cience, à  la  sincérité  de  ce  jugement  public  des 
morts  qui  est  une  de  nos  plus  antiques  et  pré- 
cieuses coutumes  de  Flandre,  d'avouer  devant 
tous  qu'il  ne  fut  pas  simple  vis-à-vis  de  Dieu. 
Il  a  péché  par  orgueil,  et  son  orgueil  alla  jus- 
qu'au sacrilège.  Moi  seul,  le  sais  —  et  Dieu. 
Il  faut  donc  que  je  vous  le  révèle,  puisque  je 
suis  ministre  de  Dieu,  en  ce  jour  de  justice. 
J'ai  hésité,  mais  je  sens  que  c'est  mon  devoir. 
Déjà,  du  vivant  du  comte,  j'avais  voulu  résister; 
je  n'osai  pas.  Je  fus  lâche;  je  fus  de  moitié  dans 
son  péché  d'orgueil.  Aujourd'hui,  en  le  dévoi- 
lant, c'est  presque  ma  confession  publique  que 
je  fais...  Donc,  le  comte  Jean  Adornes  fut 
orgueilleux  devant  Dieu...  Infatué  de  sa  no- 
blesse, de  ses  titres,  de  ses  armoiries,  il  voulut 
s'en  prévaloir  jusque  dans  les  actes  de  la  piété. 
«  Figurez-vous  que,  non  content  d'occuper, 
dans  le  chœur  de  notre  église,  la  place  préémi- 
nente et  le  prie-Dieu  pareil  à  un  trône  que  je 
lui  avais  concédé  par  faiblesse  et  en  échange 
de  ses  largesses,  il  poussa  plus  loin  ses  aris- 
tocratiques   exigences.    C'est   ici   le   sacrilège 


l'orgueil  165 

auquel,  hélas!  j'ai  trop  participé.  Même  pour 
cette  chose  toute  divine  et  de  céleste  bonté  éga- 
litaire  qu'est  la  Sainte  Table,  toujours  dressée, 
il  entendit  se  distinguer  du  commun  des  fidèles. 
Est-ce  qu'un  comte  Jean  Adornes,  descendant 
direct  de  celui  qui  fut  à  la  première  croisade  et 
repose  à  Bruges  en  la  chapelle  de  Jérusalem 
qu'il  fonda,  pouvait  communier  comme  les 
autres  paroissiens?  Donc  il  me  remit  un  sceau, 
figurant  le  dessin  de  son  blason  séculaire,  c'est- 
à-dire  la  couronne  comtale,  avec  des  attributs 
et  une  tour  crénelée,  parmi  des  feuilles  orne- 
mentales. 

«  Et  je  dus,  sur  son  ordre,  empreindre, 
chaque  fois,  de  ce  sceau,  l'hostie  qui  lui  était 
destinée.  Péché  d'orgueil.  Sacrilège  dont  j'ai 
honte.  Dieu  dans  l'hostie  ne  lui  suffisait  pas. 
Il  ajoutait  ses  armoiries  à  Dieu!  Ah!  comme 
elles  me  brûlèrent  souvent  les  doigts,  ces  hos- 
ties blasonnées  et  consacrées,  quand  je  les 
approchais  de  la  tête  orgueilleuse  du  comte!  Il 
regardait,  il  s'assurait  que  le  blason  bosselait 
la  blancheur  du  pain  azyme.  Et,  alors,  il  dai- 
gnait la  recevoir,  plein  de  foi,  d'ailleurs...  Moi, 
je  souffrais.  Jésus  aussi  souffrait,  sans  doute.  Il 


166  LE   ROUET    DES   BRUMES 

me  semblait  le  voir,  visage  captif,  derrière  la 
forme  ajourée  de  la  couronne  comtale,  comme 
aux  créneaux  d'une  prison.  Il  était  enchevêtré 
dans  tous  ces  attributs,  dont  l'hostie  s'encom- 
brait, et  qui  lui  laissaient  à  peine  de  la  place. 
Je  suis  sûr  que  Jésus  fut  moins  présent  dans 
ces  hosties-là  que  dans  les  autres...  » 

Il  y  eut  une  stupeur  dans  l'assistance.  Oui  ! 
le  péché  d'orgueil,  un  orgueil  du  nom  qui  avait 
osé  s'accoler  au  nom  même  de  Dieu!  Espèce  de 
sacrilège  qu'il  fallait  faire  expier  au  mort  par 
quelque  pénitence  qui  fût  l'humilité  même. 

Alors  le  prêtre,  les  seigneurs,  la  foule  déci- 
dèrent, selon  la  coutume,  qu'il  ne  serait  pas 
inhumé  dans  le  caveau  d'honneur  de  la  famille. 
Et  le  comte  Jean  Adornes,  baron  du  Saint- 
Empire  et  des  Croisades,  sire  de  Saint-André, 
fut  conduit,  le  lendemam,  sans  apparat,  vers 
le  cimetière  du  village,  descendu  dans  la  terre, 
et  pas  une  pierre  ne  marqua  la  fosse  anonyme. 


4 


UN  INVENTEUR 


UN  INVENTEUR 


Chenue  se  trouvait  très  malheureux.  Il  ve- 
nait encore  de  déménager,  après  toutes  sortes 
d'enquêtes,  d'interrogatoires,  de  renseigne- 
ments sur  les  habitudes  de  la  maison  où  il 
entrait,  espérant,  cette  fois,  une  installation 
quiète,  des  voisins  tranquilles  avec  des  tapis  et 
des  étoffes,  une  atmosphère  de  paix.  A  peine 
mstallé,  il  se  rendit  compte  que  toutes  ses  pré- 
cautions furent  vaines.  Les  affirmations  du  con- 
cierge n'étaient  que  mensonges.  Les  locataires 
d'au-dessus  piétinaient  sur  un  parquet  sonore. 
Aucun  tapis,  pas  même  des  carpettes  pour  em- 
brumer un  peu  leurs  pas.  Ils  avaient  l'air  de 
marcher  tout  contre  lui,  à  même  sa  tête.  Et  nul 


170  LE   ROUET   DES   BRUMES 

moment  de  répit  !  On  les  aurait  dit  pourchassés, 
comme  si  un  fou  avait  pénétré  chez  eux  ou  qu'ils 
fussent  toujours  à  la  minute  d'un  départ  et 
d'un  voyage.  Le  supplice  allait  donc  recom- 
mencer ;  cette  vie  aux  aguets  d'un  passage  de 
pas  ou  du  moindre  choc,  qui  lui  faisaient  un 
mal  vraiment  physique,  comme  un  attouche- 
ment ou  un  coup. 

Chenue  se  désolait.  Il  avait  toujours  eu  cette 
horreur  des  bruits,  ce  maladif  amour  du  silence. 
Il  se  rappelait  que,  tout  enfant,  dans  la  maison 
de  ses  parents,  proche  d'une  vieille  église,  il 
souffrit  à  cause  de  la  cloche,  crispé,  violenté, 
brimballé  avec  elle,  pour  ainsi  dire,  attendant 
dans  une  vraie  angoisse  que  la  sonnerie  cessât 
—  frontière  indécise,  confins  du  silence,  minute 
de  clair-obscur  du  son.  Quand  tout  s'était  tu, 
c'était  comme  la  fin  d'une  douleur,  la  fin  d'une 
blessure  refermée  dans  l'air  et  dans  lui. 
D'autre  part,  les  bruits  violents  l'affolaient.  Il 
se  remémorait  des  soirs  d'orages...,  la  peur, 
non  de  l'éclair  qui  soufre  toute  la  chambre  et 
aveugle,  mais  du  coup  de  tonnerre.  Ah!  la  com- 
motion I  La  foudre  avait  l'air  de  le  traverser; 
il  se  voyait  à  nu,  rouge  et  disséqué,   comme 


UN   INVENTEUR  171 

une  planche  d'anatomie.  Il  en  éprouvait  une 
épouvante  si  intolérable  qu'il  s'enfermait  dans 
des  placards,  se  bouchait  les  oreilles  avec  les 
mains  et  de  la  ouate. 

Aujourd'hui,  les  bruits  minimes  lui  faisaient 
aussi  mal...  C'était  comme  un  supplice  détaillé, 
que  ces  bruits  indéfinissables,  ces  craquements, 
ces  grignotements,  ces  cheminements,  ces  res- 
pirations, ces  voix,  ces  pas.  Tourment  plus 
cruel  d'être  émietté,  plus  insupportable  d'être 
intermittent!  Inquisition  maligne,  que  ces 
piqûres  et  ces  brûlures  au  bord  de  l'ouïe,  pires 
qu'un  grand  coup  décisif.  Il  aurait  préféré  en- 
tendre en  une  fois  la  toiture  s'écrouler  qu'écou- 
ter sans  répit  ces  allées  et  venues  au-dessus  de 
sa  tête,  ces  chocs,  ces  bruits  de  pieds  et  de 
meubles,  ces  bousculades,  ces  chutes,  ces  rires, 
ces  pianos,  toute  une  vie  étrangère  dont  il  ne 
percevait  que  les  bruits  et  qui  s'imposait,  pour- 
tant, totale  et  impérieuse,  au  point  que  les 
autres  semblaient  vivre  chez  lui  et  qu'il  semblait 
vivre  chez  les  autres.  Il  ne  s'appartint  plus. 

Chenue  songeait  que  cette  vie  d'appartement 
à  Paris  constitue  une  organisation  barbare, 
dont  il  était  bien  inconcevable  qu'une  popula- 


172  LE   ROUET   DES    BRUMES 

tion  fine  et  sensitive  s'accommodât,  sans  re- 
commencer immédiatement  une  de  ces  révolu- 
tions qu'elle  avait  faites,  jadis,  pour  beaucoup 
moins.  Ailleurs,  chacun  vit  chez  soi.  Les  plus 
pauvres  habitent  une  maisonnette.  Ici,  il  faut 
des  rentes  pour  occuper  le  plus  petit  hôtel. 
Chenue,  qui  ne  possédait  que  des  ressources 
limitées,  se  voyait  condamné  pour  toujours 
à  cette  existence  d'appartement  qui  faisait  son 
supplice,  à  vivre,  jusqu'au  bout,  dans  ces 
vastes  immeubles  où  on  est  cantonné  comme 
des  abeilles  dans  une  ruche.  Mais,  du  moins, 
celles-ci  sont  conformes,  se  livrent  à  des  be- 
sognes parallèles,  ont  des  habitudes  identiques 
dans  leurs  alvéoles.  D'être  voisines,  elles  ne 
font  que  se  ressembler  un  peu  plus,  ajouter 
leurs  deux  ailes  au  travail  collectif,  et  mieux, 
unifier  l'essaim.  Au  contraire,  les  hommes  sont 
si  différents,  de  mœurs  et  de  genre  de  vie. 
Quelle  barbarie  de  les  rassembler,  de  les  rap- 
procher, de  les  séparer  à  peine  par  des  cloisons 
oîj  les  destinées  voisines  transparaissent  comme 
des  filigranes  dans  le  papier. 

Chenue,  dans  sa  nouvelle  installation,  souf- 


UN    INVENTEUR  173 

frit  davantage  à  cause  de  ses  voisins  —  ceux 
d'au-dessus  comme  ceux  d'en  dessous  —  éga- 
lement troublants  et  qui  menaient  une  exis- 
tence par  trop  différente  de  la  sienne.  Toutes 
les  heures  se  heurtèrent,  leurs  habitudes  furent 
un  perpétuel  conflit. 

Et,  avec  cela,  des  murailles  minces,  des  pla- 
fonds sonores...  Chenue  ne  se  posséda  pas  plus 
lui-même. 

Ce  furent  les  autres  qui  vécurent  chez  lui  et 
il  vécut  chez  les  autres.  Pourtant,  il  avait  pris 
ses  précautions,  cherché  des  voisins  sans  en- 
fants, pour  éviter  les  excès  de  bruit.  Et,  en 
effet,  à  l'étage  en  dessous  habitait  un  céliba- 
taire, et  à  l'étage  au-dessus  un  couple,  seule- 
ment. Mais  le  célibataire  était  débauché, 
ivrogne,  recevait  sans  cesse  des  femmes  chez 
lui,  avait  une  maîtresse  criarde,  faisait  des  or- 
gies qui  duraient  une  partie  de  la  nuit.  D'autre 
part,  le  couple  était  jeune,  tout  récent,  amou- 
reux... Chenue  vivait  entre  ces  deux  intérieurs 
dont  il  emmagasinait,  malgré  lui,  les  aspects, 
comme  un  miroir  des  reflets.  Tous  les  cris,  les 
disputes,  les  rires  épais,  les  bousculades  de 
meubles  des  convives   avinés   et  attardés   lui 


174  LE   ROUET  DES   BRUMES 

arrivaient  en  même  temps  que  les  baisers,  les 
secousses,  le  chuchotement  continu  du  couple 
ardent.  Chenue  avait  sommeil,  voulait  dormir. 
Chaque  soir,  dans  son  lit,  les  mêmes  bruits  re- 
commençaient à  assaillir  ses  oreilles.  Son  ouïe  se 
tendait,  s'affolait.  D'une  sensibilité  déjà  innée, 
elle  s'affmait  d'être  à  l'affût.  Elle  en  arrivait  à 
percevoir  les  nuances  du  bruit,  l'âge  des  voix, 
toutes  les  contradictions  de  ces  deux  tableaux 
de  la  vie  entre  lesquels  elle  se  trouvait  ti- 
raillée... Chenue  s'énervait  à  en  mourir,  les 
oreilles  suppliciées  sur  l'oreiller  que  son  in- 
somnie saccageait.  Il  guettait  les  bruits,  comme 
on  doit  guetter  les  pas  du  bourreau.  Tous  ses 
sens,  bientôt,  s'en  mêlèrent,  s'affectèrent  de  la 
même  fièvre.  Ses  yeux  correspondirent  avec 
son  ouïe...  Et  tandis  qu'il  attendait,  couché, 
sans  pouvoir  s'endormir,  la  fin  des  orgies  d'en 
bas  ou  des  pâmoisons  d'en  haut,  les  ombres 
mouvantes  de  la  veilleuse  le  tourmentaient 
aussi,  mettaient  au  plafond  tantôt  une  masse 
anonyme  et  qui  trébuche  comme  dans  l'ivresse, 
tantôt  la  mimique  haletante  de  la  possession. 

Chenue  voulut  s'appartenir  enfin  I  II  en  avait 


UN   INVENTEUR  175 

assez.  Une  vivait  plus  sa  vie;  il  vivait  les  leurs. 
Plus  une  seule  de  ses  sensations,  de  ses  pen- 
sées n'était  sienne.  Il  rentrait,  las,  essayait  de 
lire  un  livre  grave.  Voilà  le  couple  amoureux 
qui  l'obligeait  à  penser  à  la  sensualité,  dont  il 
avait  réduit  le  plus  possible  l'importance  dans 
sa  propre  vie...  Et  des  femmes  s'interposaient, 
de  la  nudité  riait  dans  le  blanc  des  pages,  à 
cause  de  ceux  d'au-dessus.  Une  autre  fois, 
quelque  matin  d'heureux  soleil,  s'il  s'éveillait 
avec  la  douce  sensation  d'une  joie  sans  cause, 
comme  on  s'éveille  durant  l'enfance,  aussitôt 
en  dessous,  des  querelles,  une  bataille  entre 
l'ivrogne  et  sa  vieille  maîtresse  lui  rappelaient 
la  laideur  de  la  vie  et  comment  presque  tous 
les  bonheurs  finissent. 

Il  fallait  trouver  un  remède  au  supplice 
double  de  sa  vie,  qui,  du  reste,  recommencerait 
partout  ailleurs,  sous  quelque  autre  forme.  Il 
chercha.  La  science  en  avait  trouvé  bien 
d'autres.  Les  inventeurs  en  physique  et  en 
chirurgie,  vainquirent  de  pires  difficultés,  re- 
médièrent à  des  ennuis  autrement  compliqués. 
Chenue  serait  un  inventeur.  C'était  peu  de  chose 
de  découvrir  le  moyen  d'étouffer  les  bruits,  en 


176  LE   ROUET  DES   BRUMES 

comparaison  de  celui  qui  inventa  d'apprivoiser 
le  tonnerre.  Même  le  paratonnerre  le  mit  sur 
une  piste.  Il  conçut  qu'il  fallait  le  combiner  avec 
le  téléphone...  On  pourrait  ainsi  confectionner 
un  appareil  élémentaire,  de  petite  dimension, 
facile  à  installer  ou  à  transporter  avec  soi,  qui 
absorberait  et  évacuerait  tous  les  bruits.  Bientôt, 
il  se  mit  à  l'œuvre,  acheta  des  instruments,  un 
établi,  du  bois,  du  verre,  des  métaux,  des  ré- 
flecteurs, des  aimants...  Il  commença  la  confec- 
tion de  sa  ((  Machine  à  silence  » . 

Bientôt,  les  ardoises  n'y  suffisant  plus,  il 
acheta  un  tableau  noir  et,  inlassablement,  d'une 
craie  menue  et  qui  laissait  derrière  elle  un  sil- 
lage blanc  de  limaçons  dans  l'obscurité,  il 
accumula  les  calculs,  les  opérations,  les 
preuves,  tout  un  fourmillant  paysage  de  chiffres, 
une  architecture  de  géométries  et  de  figures 
qui  devaient  aboutir  au  profil  de  sa  machine. 
Oui,  il  réussirait.  Il  suffisait  de  combiner  deux 
choses  :  le  paratonnerre  et  le  téléphone.  Le 
téléphone  est  une  oreille  ouverte  qui  écoute 
toujours,  s'impressionne  de  la  moindre  émis- 
sion de  voix.  Il  fallait  trouver  une  oreille  sem- 
blable,  non  seulement  ouverte  à  la  voix  qui 


UN   INVENTEUR  177 

parle,  très  proche,  mais  ouverte  à  tout  bruit, 
une  oreille  qui  monopolise,  accapare  la  moindre 
rumeur,  le  moindre  heurt,  jusqu'à  un  vol  d'in- 
secte ou  a  un  craquement  du  hois. 

Mais  il  fallait,  ensuite,  pouvoir  détruire  tous 
ces  bruits.  Ici,  l'idée  du  paratonnerre  interve- 
nait. Chenue  se  dit  qu'il  suffirait,  après  avoir 
pratiqué  une  imperceptible  communication  avec 
les  voisins  pour  introduire  les  bruits  divers  de 
chez  eux  dans  son  appareil,  d'établir  une  com- 
munication avec  le  dehors  oh  ces  mêmes  bruits 
s'anéantiraient  dans  l'espace  comme  la  foudre 
dans  l'eau  d'un  puits...  Donc,  capturer;  et, 
aussitôt,  évacuer...  C'était  simple,  et  admi- 
rable!... Et  soi-même,  dans  les  appartements, 
on  jouirait  d'un  silence  total,  oii,  vivant,  on 
aurait  presque  la  délicieuse  sensation  de  l'Eter- 
nité. 

Chenue  acheta  un  appareil...  Il  l'expérimenta. 
Il  y  avait  encore  quelques  lacunes...  Mais  il 
recommença.  Sa  foi  était  complète.  Et  sa  joie 
aussi.  Pas  une  minute  il  ne  douta  de  lui  et  du 
triomphe.  Toute  la  journée  il  pensait  à  son 
œuvre.  Et  après  les  fastidieuses  besognes 
auxquelles  la  vie  le  contraignait,  vite  il  ren- 

12 


178  LE   ROUET   DES    BRUMES 

trait  au  logis,  se  remettait  à  l'établi,  sciait  des 
planchettes,  fondait  des  métaux,  tendait  des 
fils,  alignait  de  nouveaux  calculs  qui  devaient 
l'acheminer  à  la  certitude  et  au  résultat  infail- 
lible. 

Il  vécut  joyeux,  tout  accaparé,  frémissant  de 
fièvre  et  d'attente.  Il  fut  pleinement  heureux  à 
cause  de  son  idée  fixe.  De  poursuive  un  rêve, 
il  ne  souffrit  plus  de  la  vie.  Il  n'entendit  même 
plus  les  bruits  importuns  de  ses  voisins,  ni  les 
baisers  du  couple  ardent,  le  soir,  ni  les  que- 
relles, à  l'aube,  de  l'ivrogne  et  de  sa  criarde 
maîtresse.  Il  s'était  exaspéré  la  vue  à  perfec- 
tionner sa  minutieuse  invention.  Et  comme  le 
total  sensoriel  est  toujours  le  même,  son  ouïe 
en  baissa  d'autant.  Il  n'entendit  plus  les  bruits, 
trop  absorbé.  Et  cette  «  machine  à  silence  » 
qu'il  rêvait  lui  fut  comme  réalisée,  puisqu'il  la 
portait  en  lui.  (Et  n'est-ce  pas  la  même  chose 
pour  la  gloire  ?) 


L'ACCOMPLISSEMENT 


I 


•^ 
A 


L'ACCOMPLISSEMENT 


Les  fous  ne  sont  pas  à  plaindre.  Souvent  ils 
ne  font  ainsi  que  se  réaliser.  Ils  deviennent  ce 
qu'ils  rêvaient  d'être  et  n'auraient  jamais  été. 
Ils  voient,  enfin,  ce  qu'ils  attendaient.  Leurs 
projets  arrivent.  Ils  vivent  leurs  songes.  C'est 
comme  leur  intime  avènement,  car  leur  manie 
est  conforme  à  ce  qui  fut  leur  désir  le  plus 
aigu,  leur  plus  secrète  nostalgie.  L'ambitieux, 
dans  le  délire  des  grandeurs,  atteint  vraiment 
ses  hautes  visées  :  il  possède  des  richesses  sans 
fin,  il  commande  à  de  vastes  peuples,  il  ne 
correspond  plus  qu'avec  des  souverains.  Celui 
que  trop  de  pitié  exalta  parvient  tout  à  coup, 
s'il  tombe  en  démence,  à  l'état  mystique  très 


182  LE   ROUET   DES    BRUMES 

parfait;  et  la  monomanie  religieuse  lui  rend 
effective  la  présence  de  Dieu,  la  possession  des 
paradis...  Ainsi  toujours  la  folie  réalise  le  but 
choisi  par  chacun.  Elle  pousse  jusqu'au  bout, 
dans  le  sens  où  on  inclinait.  Elle  intervient 
comme  une  pitié  pour  ceux  dont  la  destinée 
trop  exigeante  ne  pouvait  aboutir.  Et,  par  elle, 
souvent,  on  s'accomplit  soi-même. 

Ceci  est  devenu  une  conviction  pour  moi  de- 
puis cette  étrange  histoire  à  laquelle  je  fus  mêlé, 
durant  une  villégiature,  en  une  région  de  forêts 
et  de  montagnes  où  j'aimais  à  passer  l'été.  En- 
droit solitaire  jadis  mais  aujourd'hui  envahi  par 
la  foule.  A  proximité,  il  y  avait  un  village  où 
de  petites  hôtelleries  et  pensions  de  famille 
s'étaient  inaugurées,  depuis  l'ancienne  année 
où  j'avais  déjà  vécu  là.  Maintenant  les  chemins 
n'étaient  plus  tout  à  fait  vides.  Il  y  avait  par- 
fois des  promeneurs  sous  les  hautes  futaies. 
Un  jour,  je  rencontrai  une  jeune  femme  que  je 
connaissais  pour  l'avoir  un  peu  fréquentée,  à 
mon  premier  voyage.  Elle  s'appelait  Mlle  d'An- 
gis.  Elle  était  du  pays  et  en  habitait  une  des 
villes.  Elle  aussi  aimait  ces  sites  presque  in- 
tacts encore,  sans  chemins  de  fer,  d'une  beauté 


l'accomplissement  183 

sauvage,  avec  des  torrents,  des  mélèzes,  aux 
bras  de  suppliants,  des  rochers  où  il  y  a  des 
visages.  Nous  causâmes  un  peu.  Elle  était  ins- 
tallée avec  sa  vieille  mère  dans  une  des  petites 
hôtelleries  du  village.  Presque  chaque  jour  elle 
venait  peindre  à  l'endroit  oCi  je  la  trouvai, 
assise  devant  un  chevalet,  la  palette  à  la 
main  : 

—  Gela  vous  amuse,  la  peinture?  lui  deman- 
dai-je. 

—  Oui!  Et  puis  cela  aide  à  vivre. 

Mlle  d'Angis  avait  eu  un  petit  soupir,  une 
vague  tristesse  montée  d'elle,  vite  expirée, 
comme  ces  bulles  que  je  vis,  dans  le  même 
moment,  crever  à  la  surface  d'une  mare  con- 
tiguë,  et  qui  montent  d'on  ne  sait  quel  trouble 
du  fond  de  l'eau. 

Je  l'examinai.  Gomme  elle  avait  changé 
depuis  l'époque  de  mon  premier  séjour  !  Quel- 
ques années  suffisent  pour  faner  les  visages  les 
plus  suaves...  Dans  ce  temps-là,  sans  être 
belle,  elle  était  charmante.  Peut-être  avait-elle 
la  grâce  de  ce  qu'on  sait  fragile  et  éphémère. 
Rousse,  elle  possédait  ce  teint  diaphane,  cette 
chair,  d'une  subtile  nuance  un  peu  verte,  des 


184  LE    ROUET   DES    BRUMES 

rousses,  ton  d'une  azalée  blanche  dans  un  jar- 
din ou  du  linge  qui  blanchit  sur  une  pelouse. 
Et  de  fins  détails  :  un  si  bleu  carrefour  de 
veines,  aux  poignets!  Maintenant  tous  ces 
charmes  frêles  avaient  disparu.  Quoi?  si  vite! 
Elle  devait  à  peine  avoisiner  la  trentaine.  Pour- 
tant elle  donnait  déjà  la  sensation  de  la  vieille 
fille.  L'azalée  blanche  avait  jauni,  avait  bleui 
par  places.  Le  carrefour  de  veines  s'embrouil- 
lait. Seuls,  les  cheveux  restaient  magnifiques, 
et  si  d'accord  avec  le  proche  octobre  de  la  forêt 
où  nous  étions  !  Nuance  intermédiaire  entre  le 
soleil  de  l'été  et  les  feuilles  mortes  de  l'au- 
tomne. Toison  d'or  rouge,  splendeur  qui  s'at- 
tarde. 

Je  la  revis  souvent,  dans  tous  les  coins  de 
cette  forêt,  oi!i  je  passais  moi-même  mes  jour- 
nées, sous  la  fraîcheur  des  vieux  ombrages. 
Elle  était  toujours  devant  un  chevalet,  assise 
sur  un  pliant,  peignant  infatigablement  de  pe- 
tites toiles  qui,  souvent,  offraient  un  tableau 
différent.  Elle  enlevait  un  paysage  en  quel- 
ques séances. 

—  Ne  regardez  pas!  c'est  horrible!  Jisait- 
elle,  quand  je  m'approchais  —  c'est  du  com- 


l'accomplissement  185 

merce.  Il  faut  vivre  I  Je  n'ai  pas  de  quoi  faire 
de  l'art. 

En  effet;  j'avais  appris  le  douloureux  ro- 
man :  le  suicide  de  son  père,  quand  elle  avait 
vingt  ans,  mourant  ruiné,  endetté,  par  suite  de 
spéculations  malheureuses  et  d'une  grande  in- 
dustrie mal  gérée.  Il  avait  voulu  se  sauver  de  la 
banqueroute  et  de  la  prison.  Mlle  d'Angis, 
après  une  adolescence  de  luxe  et  de  plaisirs, 
resta  seule  avec  sa  mère.  Celle-ci  était  inapte 
à  tout,  la  santé  détruite,  d'ailleurs,  par  une 
telle  catastrophe.  Alors  la  jeune  fille  mit  à 
profit  les  arts  d'agrément  qu'on  lui  avait  en- 
seignés. L'hiver,  elle  donnait  des  leçons  de 
musique,  à  la  ville.  L'été,  elle  venait  peindre, 
en  cette  forêt,  des  tableautins,  dont  la  vente 
assurait  leur  existence.  Elle  vieillit  vite  à  ce 
métier,  avec  l'usure,  en  plus,  de  leur  déchéance 
qui  avait  brisé  son  avenir.  Charmante  et 
distinguée,  mais  pauvre  et  un  peu  décon- 
sidérée dans  l'esprit  bourgeois  par  la  chute 
du  père,  personne  ne  songea  jamais  à  la  de- 
mander en  mariage...  Elle  avait  longtemps  es- 
péré, malgré  tout.  Aujourd'hui  elle  n'espérait 
plus.   Voilà  pourquoi  elle  avait  tant  changé  ! 


186  LE    ROUET    DES    BRUMES 

Seuls  ses  cheveux  d'or  survivaient,  eût-on  dit. 

—  Gomme  ils  sont  beaux,  vos  cheveux,  ha- 
sardai-je  un  après-midi.  Et,  en  effet,  ils  flam- 
boyaient devant  moi,  ils  éclataient,  parmi  ses 
mélancolies,  comme  le  soleil  dans  les  ruines. 

—  Vous  vous  moquez  de  moi,  dit-elle.  Je 
suis  une  vieille  femme  ou,  pis  encore,  une 
vieille  fille. 

Elle  avait  prononcé  ce  mot  :  «  vieille  fille  », 
d'un  ton  soudain  glacé  et  sinistre,  du  ton  dont 
un  malade  dit  :  «  Je  suis  perdu.  » 

—  Mais  non,  repris-je;  vous  êtes  très  jeune  ; 
vous  vous  marierez. 

Elle  éclata  en  un  sanglot. 

Depuis,  nous  nous  revîmes  souvent.  Moi,  je 
suis  grave  devant  la  vie.  Elle,  elle  était  triste. 
Une  noble  amitié  nous  lia.  Nous  en  étions  ar- 
rivés à  causer  très  intimement,  à  nous  dire  les 
choses  les  plus  sincères  de  nous-mêmes,  à  nous 
ouvrir  Tun  à  l'autre  cette  dernière  chambre  de 
l'âme  où  d'ordinaire  chacun  vit  seul. 

Mais  toujours  notre  conversation,  après  des 
détours,  aboutissait  au  même  point,  c'est-à- 
dire  à  elle-même,  à  sa  vie  manquée  et  close, 
au  rêve  d'un  foyer  qui,  déjà  mort,  s'obstinait 


l'accomplissement  187 

en  elle,  devenait  une  idée  fixe...  Plus  d'une 
fois,  elle  avait  cru  réussir...  Il  y  eut  des  ren- 
contres, des  amourettes,  une  grande  passion 
même,  qui  échoua  aussi.  Est-ce  qu'on  épouse 
une  fille  sans  dot?  Elle  me  raconta  tout,  me 
cita  les  noms,  me  précisa  les  lieux  et  les  cir- 
constances, pour  que  je  n'en  pusse  pas  douter. 
Elle  y  mettait  un  amour-propre,  le  reste  d'une 
coquetterie  rallumée  au  passé.  Chaque  fois,  à 
ces  souvenirs,  elle  s'exalta.  Sa  voix  devenait 
stridente,  ses  gestes  tumultueux,  ses  yeux 
troubles  comme  si  elle  regardait  au  loin,  trop 
loin!  Je  ne  remarquai  pas  d'abord  l'étrangeté 
subite  de  son  allure.  Un  soir,  comme  elle  ran- 
geait toile  et  pinceaux  pour  le  retour,  elle 
m'interrogea  brusquement  : 

—  L'autre  jour,  vous  m'avez  dit  que  je  me 
marierais!  Me  connaissez-vous  un  parti? 

Elle  en  arriva  à  ne  plus  me  parler  que  de 
mariage  :  ceux  qu'elle  avait  dû  faire,  celui 
qu'elle  attendait,  et  le  plus  vite  possible.  Elle 
se  complut  dans  ce  sujet  unique,  avec  un  émoi, 
une  fébrilité  qui  décidément  me  parurent  in- 
quiétants. 

Un  soir,  comme  je  la  ramenais  vers  le  vil- 


188  LE   ROUET   DES   BRUMES 

lage  où  elle   résidait,   elle   s'exalta  avec  une 
amertume  et  une  frénésie  définitives. 

—  Oui!  vous  ne  savez  pas,  vous  ne  pouvez 
pas  comprendre,  ce  que  j'ai  souffert,  ce  que  je 
souffre.  Vous  avez  eu  des  maîtresses,  à  votre 
guise.  Maintenant  vous  êtes  marié...  Mais  le 
célibat!  N'avoir  personnel  N'être  à  personne! 
Moi,  j'attends,  j'ai  toujours  attendu;  j'ai  la 
folie  d'attendre  encore...  Je  suis  vierge.  Et 
c'est  horrible!  C'est  trop  fatigant,  à  la  fin.  Ma 
chair  n'en  peut  plus  d'être  seule...  Je  me  suis 
embrassée  moi-même  dans  les  miroirs  pour 
avoir  l'illusion  de  rencontrer  une  bouche.  Le 
soir,  dans  mon  lit,  j'ai  étreint  mon  oreiller 
comme  si  c'était  un  corps.  Mourrai-je  sans 
savoir  le  frisson  du  baiser,  qu'on  reçoit  —  et 
des  baisers  qu'on  donne.  Il  semble  que  ma 
bouche  en  fourmille,  de  baisers  !  Ils  m'étouf- 
fent  parfois...  Et  je  baise  mes  mains,  mes  bras, 
ma  poitrine,  tout  ce  que  je  peux.  Je  me  re- 
garde... Je  regarde  la  solitude  de  mon  corps... 

J'avais  fait  un  mouvement  involontaire 
d'émoi,  de  surprise,  devant  l'audace  de  cette 
confidence,  rendue  plus  étrange  par  la  mimi- 
que exaltée  de  Mlle  d'Angis  et  la  fièvre  brusque 


l'accomplissement  189 

qui  farda  ses  joues.  J'éprouvais  une  gêne.  Je 
voulus  changer  de  conversation.  «  Quel  beau 
soir!  »  fis-je,  montrant  les  sapins  de  cette 
extrémité  de  la  forêt,  entre  lesquels  la  brume 
montait  déjà.  «  Ils  rêvent  dans  de  Fencens!  » 
Mlle  d'Angis  ne  m'avait  même  pas  entendu. 
Elle  continua  son  idée,  scandant  les  mots  : 
((  Comprenez  bien  où  j'en  suis  ;  je  regarde  la 
solitude  de  mon  corps  I  » 

Quelques  jours  après,  on  vint  me  chercher. 
Mlle  d'Angis  était  devenue  folle,  brusquement. 
Elle  courait,  toute  nue,  dans  la  forêt.  On  espé- 
rait que  mon  influence  pourrait  l'amener  à  se 
rhabiller,  à  regagner  le  village,  où  on  prendrait 
les  mesures  nécessaires.  Je  me  remémorai 
notre  dernier  entretien,  si  étrange.  Aujour- 
d'hui elle  défaillait  enfin,  de  ce  trop  long  céli- 
bat! Mais  la  folie  en  même  temps  lui  réalisa 
son  rêve  d'amour  et  d'étreintes.  Quand  je  pus 
l'approcher,  elle  me  parla  de  celui  qui  était 
venu,  l'avait  épousée,  la  trouvait  belle,  lui 
rendait  ses  baisers,  admirait  ses  seins,  dont  les 
grappes  désormais  pourraient  mûrir,  admirait 
aussi  son  corps,  tout  son  corps...  Ainsi  la  folie. 


190  LE   ROUET   DES    BRUMES 

encore  une  fois,  fut  pour  elle  la  réalisation  de 
son  plus  profond  rêve,  et  comme  l'accomplis- 
sement d'elle-même,  dans  le  sens  qu'elle  choi- 
sit. Car  comment  expliquer  autrement  que 
cette  jeune  femme  distinguée,  pudique  —  et 
vierge!  —  se  soit  mise  nue,  sinon  parce  que  la 
folie  lui  fit  croire  qu'elle  s'était  mariée,  enfin  ! 
—  et  alors  elle  se  déshabilla  comme  dans 
l'amour... 

En  somme,  les  fous  ne  perdent  peut-être 
que  la  raison  des  autres  choses  pour  s'adonner 
exclusivement,  et  jusqu'au  paroxysme,  à  celle 
qui  leur  importe  le  plus. 


UNE   PASSANTE 


UiNE    PASSANTE 


Dronsart,  en  traversant  le  jardin  du  Luxem- 
bourg, s'attarda  un  moment,  conquis  aux  splen- 
deurs d'octobre,  aux  vieux  arbres  parant  l'hori- 
zon de  rousses  tapisseries,  au  ciel,  par-dessus, 
où  s'écroulaient  des  palais  d'apothéose,  des 
escaliers  de  verre,  une  vaste  cendre  rose.  Le 
soir  venait,  pourpre  et  gris,  auguste  comme  la 
lin  d'un  règne.  Dronsart  se  sentit  atteint  par 
cette  nostalgie  de  l'automne  et  du  jardin.  Il 
s'arrêta  devant  le  bassin  dont  le  jet  d'eau 
retombait  sans  cesse,  désir  incontenté  ! 

Son  esprit  surexcité  noua  d'autres  analogies. 
Le  cuivre  des  feuilles  mortes,  craquant  sous 
ses  pas,  lui  évoqua  celui  des  cors  dans  la  forêt 

13 


194  LE   ROUET  DES   BRUMES 

aux  feuillages  rouges.  Et,  à  cause  de  l'antithèse 
des  couleurs,  il  eut  l'attention  plus  attirée  sur 
une  femme  en  noir  —  et  parce  qu'elle  était  en 
noir  —  parmi  ces  dorures  et  ces  enluminures 
du  vieux  jardin,  qui  se  continuaient  en  lui. 
Toilette  sobre  et  sombre,  sans  pourtant  qu'elle 
fût  en  deuil. 

On  aurait  dit  qu'elle  avait  pris  soin  d'élaguer 
toute  couleur  claire.  Pas  un  ruban  gai.  Nul 
bijou.  Ni  même  une  fleur  à  son  chapeau.  Il 
semblait  impossible  que  ce  ne  fût  pas  intention- 
nel, et  afin  d'être  vêtue  selon  ses  pensées.  Car 
elle  apparaissait  pensive,  pâle  dans  ses  étoffes 
obscures  comme  la  statue  du  Demi-Deuil  au 
bord  d'une  allée.  Elle  était  assise  sur  un  des 
bancs  de  pierre.  Elle  regardait  au  loin,  les 
arbres,  le  couchant,  plus  loin  encore,  on  ne  sait 
où,  au-delà  de  la  vie...  Dronsart  s'était  senti 
tout  de  suite  attiré,  conquis  à  son  air  las.  Etait- 
elle  triste  d'un  chagrin  réel,  ou  subissait-elle 
seulement  les  veuvages  de  l'heure? 

Il  y  a  des  nerfs  qui  s'apitoyent,  sont  des  fils 
sensitifs  ob.  s'enfilent  toutes  les  larmes  des 
choses...  Dronsart  avait  fixé  un  regard  hardi, 
encore  que  tendre,  sur  la  jeune  femme.   Elle 


UNE   PASSANTE  195 

détourna  les  yeux.  Il  insista,  tournoya  autour 
du  banc,  se  décida  enfin,  vint  s'asseoir  à  côté 
d'elle.  De  près,  elle  se  révéla  plus  émouvante. 
Le  ciel,  les  escaliers  de  verre,  la  cendre  rose 
étaient  dans  ses  grands  yeux.  Elle  offrait  une 
bouche  au  dessin  sinueux  et  comme  modelée 
dans  un  fruit.  Sa  fine  oreille  avait  des  compli- 
cations de  coquillage.  Ses  cheveux  cuivrés 
résumaient  la  splendeur  jaune  du  jardin  d'au- 
tomne. Et  ci,  et  là,  des  taches  de  rousseur  sur 
les  joues,  premières  feuilles  mortes  en  fuite... 
Très  pâle,  d'un  teint  frêle  et  blanc,  derrière 
lequel  il  y  avait  comme  une  lumière,  la  lu- 
mière qui  brûle  dans  l'intérieur  des  veil- 
leuses. 

Dronsart,  très  excité,  la  regarda,  considéra 
ses  mains  fines  aux  carrefours  de  veines,  sa 
taille  mince  d'où  bombait  une  gorge  sans 
accalmie.  Elle  montait  et  redescendait  comme 
le  jet  d'eau,  en  face  d'eux,  inquiète  aussi... 
Dronsart,  un  moment,  rencontra  ses  yeux,  les 
retint,  s'y  appuya.  Les  yeux  de  l'inconnue 
acquiescèrent.  Car  les  yeux  parlent,  se  font 
comprendre  comme  les  bouches.  Alors  Dron- 
sart, pardonné  d'avance,  osa  lui  parler.  Timide 


196  LE   ROUET   DES    BRUMES 

essai.  Balbutiements.  Paroles  qui  traînent. 
Lèvres  attardées,  quand  déjà  les  cœurs,  noués 
par  la  destinée,  se  sont  rejoints  et  reconnus  ! 
Dronsart  parla  du  beau  soir,  de  ses  grands 
yeux,  des  solitudes  de  la  jeunesse... 

—  Vous  avez  l'air  triste  aussi?  demanda-t-il 
à  la  jeune  femme. 

—  Oui  ! 

—  Et  où  allez-vous,  ce  soir? 

—  Nulle  part. 

—  Vous  n'avez  pas  d'amour? 

—  Oh  !  surtout  ne  me  parlez  pas  d'amour  ! 
Ne  prononcez  plus  ce  mot-là! 

Elle  eut  l'air  bouleversée. 

—  Vous  retournez  chez  vos  parents,  alors? 

—  Ne  me  questionnez  pas,  je  vous  en 
supplie,  dit-elle,  plus  triste. 

Une  brume  monta  dans  ses  yeux.  Sa  gorge 
sans  accalmie  accéléra  son  battement.  Elle 
ajouta  : 

—  Je  ne  m'en  retourne  nulle  part.  Je  ne 
connais  plus  personne.  Si  vous  voulez,  nous 
passerons  la  soirée  ensemble.  Mais  vous  ne 
m'interrogerez  pas.  Vous  parlerez  ;  vous  direz 
des  choses  belles  et  tristes,  très  doucement.  Et 


UNE   PASSANTE  197 

VOUS  ne  me  demanderez   plus    rien  sur   moi- 
même. 

—  Votre  nom,  seulement,  il  faut  bien  que  je 
vous  nomme  de  votre  nom,  puisque  déjà  je 
voudrais  vous  tutoyer.  C'est  étrange!  On  dirait 
qu'il  y  a  longtemps,  de  longs  mois,  que  nous 
nous  connaissons. 

—  Mon  nom!  Je  n'en  ai  plus.  Je  voudrais 
avoir  un  nouveau  nom  pour  vous,  un  autre 
nom,  rien  que  pour  nous  deux  et  entre  nous 
deux...  Donnez-moi  vous-même  un  nom, 
comme  si  je  naissais  ! 

Elle  eut  une  pause  et  se  reprit  avec  mélan- 
colie :  «  Comme  si  je  renaissais!  » 

A  ce  moment,  des  fillettes  passaient,  jouant 
dans  Fallée,  se  renvoyant  des  volants.  L'une 
appela  l'autre  :  «  Nel  !  Nel  !  » 

—  Tiens,  il  est  joli,  ce  nom-là,  dit  brusque- 
ment l'inconnue.  Nel,  c'est  Nelly  sans  doute... 
On  ne  sait  pas...  Tant  mieux...  Appelez-moi, 
Nel. 

Deux  années  s'étaient  passées  depuis  le  pre- 
mier soir  où  Dronsart  avait  emmené  l'inconnue, 
sans  résistance,    dans  son  petit  appartement. 


198  LE   ROUET   DES   BRUMES 

Tout  de  suite,  elle  s'y  était  sentie  comme  chez 
elle,  s'installa,  trouva  son  coin. 

Le  temps  avait  coulé.  Dronsart  l'appelait  tou- 
jours Nel.  Ils  se  remémoraient  souvent  ensemble 
le  crépuscule  de  la  rencontre,  les  beaux  arbres 
jaunes,  le  jet  d'eau  montant  et  retombant 
comme  sa  gorge  —  et  le  joli  nom  jeté  par  les 
fillettes  comme  un  volant,  avec  leurs  raquettes. . . 
Nel  avait  perdu  son  air  triste.  Elle  souriait, 
riait,  toujours  un  peu  grave.  Elle  semblait  heu- 
reuse. Dronsart  était  aussi  heureux.  Certains 
jours,  il  se  demandait  comment  finirait  cette 
aventure,  commencée  comme  une  fantaisie  d'un 
soir  et  qui  était  déjà  une  longue  liaison.  N'im- 
porte !  il  ne  se  sentait  pas  la  force  actuellement 
de  briser  ce  lien  cher;  ni  la  force  surtout  de 
rejeter  dans  la  vie  celle  qui  l'avait  quittée  comme 
la  mer.  Avait-elle  bien  l'air  d'une  naufragée,  ce 
premier  jour,  dans  le  jardin  du  Luxembourg  ! 
Mais  de  quels  naufrages?  Depuis  deux  ans  qu'il 
vivait  avec  elle,  il  n'avait  rien  su,  rien  appris, 
rien  deviné.  Nel  sans  cesse  demeura  impéné- 
rable.  Quand  il  risquait  de  la  questionner  encore 
sur  son  passé  : 

—  Non  !  laisse-moi!  suppliait-elle. 


UNE   PASSANTE  199 

Et  elle  paraissait  inquiète,  comme  si  on  vou- 
lait rouvrir  des  blessures  dont  elle  ne  souffrait 
plus. 

Dronsart  ne  connut  rien  d'elle.  Pas  même  son 
vrai  nom. 

—  Je  suis  ta  Nel,  disait-elle  avec  de  tendres 
câlineries.  J'ai  un  nom  rien  que  pour  notre 
amour.  Tu  dois  être  content  que  je  ne  sois  pas 
la  même  pour  toi  que  pour  les  autres.  D'ailleurs, 
il  n'y  a  plus  que  nous.  Tu  m'es  tout  l'univers? 

Nel  l'enlaçait,  frémissante,  tendre,  passion- 
née. Dès  le  premier  soir,  Dronsart  l'avait  décou- 
verte ainsi,  toute  docile  aux  frissons  sensuels, 
ni  trop  experte,  ni  trop  ingénue,  vite  pâmée  en 
de  muets  désarrois  qui  ne  laissaient  rien  deviner 
des  initiations  premières. 

Un  mystère  intact  l'enveloppa.  Jamais  une 
minute  elle  ne  transgressa  ce  silence  strict  oh 
elle  semblait  s'être  oubliée  elle-même.  A  rebours 
des  autres  femmes  qui  s'inventent  des  histoires 
compliquées,  une  enfance  riche,  des  liaisons 
considérables,  mais  mal  abouties,  celle-ci  de- 
meura hermétique. 

Dronsart  n'en  fut  pas  même  à  construire  sur 
des  indices,  des  signes,  des  éléments  épars  et 


200  LE   ROUET   DES   BRUMES 

qui,  rejoints,  prennent  un  sens,  aboutissent  à 
une  figure.  Il  n'apprit  rien,  ne  démêla  aucun 
détail.  Jamais  une  parole  échappée,  un  mot  qui 
est  une  clé,  ouvre  des  portes  closes  vers  les 
corridors  plus  clairs  et  les  grandes  salles  de  la 
certitude...  Il  y  a  des  mots  qui  révèlent  sou- 
dain quelle  enfance  on  eut;  et  quelles  amours. 
Avait-elle  grandi  à  Paris,  à  la  campagne?  Gom- 
ment aima-t-elle?  Certes,  elle  avait  eu  des 
liaisons;  elle  n'était  pas  vierge.  Mais  jusqu'à 
quel  point?  Avec  qui?  Quelles  sortes  d'amants, 
qu'on  aurait  dû  pouvoir  reconstituer  ?  Car  la  plu- 
part des  hommes  ont  des  expressions,  des  habi- 
tudes professionnelles.  Et  les  femmes,  tout  de 
suite,  s'en  influencent.  Nel,  pourtant,  n'avait 
gardé  aucune  trace  de  personne,  ni  de  rien.  Il 
semblait  à  Dronsart  qu'elle  datât  de  lui.  C'était 
comme  si  lui-même  l'avait  créée  dans  l'Eden 
jaune  du  vieux  jardin,  ce  soir  d'octobre.  Nel! 
Elle  était  sa  Nel  !  Elle  avait  pris  ce  nom  pour 
lui.  Et  ce  soir-là,  elle  était  morte  à  son  vrai 
nom,  à  son  passé  à  tout  le  reste... 

Ils  étaient  heureux.  Nel,  pâle  et  délicate, 
tomba  malade,  d'un  fluxion  de  poitrine,  tout 
de  suite  grave.   La  lumière  de  veilleuse,  der- 


UNE   PASSANTE  201 

rière  son  teint  blanc,  baissa.  Elle  apparut  mate, 
du  ton  plombé  de  la  neige  qui  va  fondre.  Nel 
était  en  danger.  Alors,  Dronsart  s'alarma  du 
mystère  jamais  éclairci,  de  son  identité  toujours 
celée.  Elle  avait  des  parents  vivants  encore, 
sans  doute,  puisqu'elle  était  jeune.  Un  mari 
aussi,  qu'elle  quitta,  peut-être?  Ne  fallait-il  pas 
les  informer?  Qui  sait  si  elle-même,  en  ces 
suprêmes  journées  où  on  récapitule  sa  vie,  ne 
songeait  pas  à  les  revoir,  sans  oser  le  dire,  le 
demander?  Dronsart  se  décida  à  l'interroger. 

—  Ne  voudrais-tu  pas  ta  mère  auprès  de  toi 
pour  te  soigner?  As-tu  quelqu'un  que  tu  veuilles 
voir? 

—  Ah!  je  vais  donc  mourir?  s'exclama  Nel 
avec  un  cri  déchirant... 

Elle  se  retourna  du  côté  de  la  muraille, 
n'ajouta  pas  un  mot...  Dronsart  l'entendit,  un 
long  temps,  qui  pleurait  doucement  sous  les 
couvertures. 

Le  soir  seulement  elle  recommença  à  parler  : 

—  Dis  que  je  vais  guérir!  que  je  vivrai 
encore  I  Nous  étions  si  heureux! 

Elle  ajouta,  comme  en  reproche  : 

—  Tu  m'as  encore  interrogée! 


202  LE   ROUET   DES   BRUMES 

—  Mais  non  ;  tu  as  mal  compris. 

— Que  t'importe,  reprit  Nel  d'un  ton  presque 
solennel.  Même  si  je  meurs,  n'est-ce  pas 
mieux  ainsi!  Notre  amour  n'aura  pas  eu  de 
nom,  nul  autre  nom  que  le  nôtre.  Je  ne  fus  cette 
Nel —  c'est-à-dire  moi-même  —  que  pour  toi. 
Et  ce  sera  le  meilleur  de  ta  vie.  Te  rappelles-tu, 
dans  les  musées  où  tu  me  conduisais,  nous 
nous  arrêtions  souvent  devant  les  portraits  sous 
lesquels  il  y  avait  la  mention  :  Inconnu.  Et  nous 
rêvions  longtemps.  Mon  amour  sera  cela,  plus 
doux  d'être  cela... 

Nel  mourut.  Dronsart,  inconsolable,  sanglo- 
tant, ne  sachant  rien  d'elle,  pas  même  son  état 
civil,  ne  put  que  jeter  le  nom  de  Nel,  tout 
mouillé  de  larmes,  à  l'employé  du  bureau  des 
décès,  mécontent  et  qui  exigeait  des  dates, 
l'âge,  la  filiation. 

Car  Dronsart  ignorait  tout  de  celle  qui  fut 
son  amante  durant  deux  années.  Mais,  se  sou- 
venant de  leur  dernière  conversation,  il  marqua 
sa  croix  au  cimetière  de  cette  mélancolique  et 
véridique  inscription  :  «  Inconnue  » ,  comme  si  les 
cimetières  étaient  vraiment  aussi  des  musées, 
les  Musées  de  la  mort  ! 


BUIS   BÉNIT 


BUIS  BENIT 


11  y  eut,  une  année,  un  grand  émoi  et  une 
grande  affliction,  le  dimanche  des  Rameaux, 
dans  un  des  doux  béguinages  de  la  Flandre. 
L'heure  de  la  grand'  messe  approchait.  La 
cloche,  dans  la  tourelle  à  jour,  tintait,  si  frêle 
qu'elle  avait  l'air  de  dérouler  au  vent  comme 
une  fumée  de  sons.  Quelques  fidèles  du  voisi- 
nage, arrivaient  déjà,  doux  vieillards,  femmes 
dont  les  mantes  de  drap  oscillent  aussi  comme 
des  cloches...  Des  béguines  commençaient  à 
sortir  de  leurs  petits  couvents,  s'acheminaient 
aux  offices. 

Or,  à  l'église,  sœur  Dorothée-des-Anges,  la 
sacristine,  allait  et  venait  dans  une  inquiétude 


206  LE   ROUET   DES    BRUMES 

grandissante.  Le  fleuriste  de  la  banlieue,  oii 
depuis  si  longtemps  elle  se  fournissait,  n'avait 
pas  apporté,  ce  matin-ci,  la  provision  de  buis 
habituelle.  Elle  s'était  rendue  chez  lui,  cepen- 
dant, huit  jours  auparavant,  pour  le  lui  rap- 
peler expressément.  Il  n'avait  pas  pu  l'oublier. 
Qu'était- il  advenu?  Un  malheur,  à  coup  sûr, 
pour  lui  ou  quelqu'un  des  siens.  Sœur  Doro- 
thée-des-Anges  était  bien  contrariée.  Elle  dé- 
sespérait maintenant  de  le  voir  arriver.  Il 
fallait,  cependant,  des  branches  de  buis  à  tout 
prix  pour  les  cérémonies  du  rituel  de  ce  jour, 
et  aussi  pour  approvisionner  le  béguinage,  les 
fidèles  d'alentour,  qui  y  comptaient. 

Alors,  elle  s'abandonna  à  une  résolution 
extrême.  Elle  se  rendit  en  hâte  à  la  maison- 
mère  qui  est  le  couvent  occupé  par  la  Grande- 
Dame  à  l'un  des  angles  de  l'enclos.  Elle  lui  fit 
part  du  mécompte  et  de  la  nécessité  urgente;  il 
n'y  avait  qu'un  remède  :  envoyer  l'ordre,  de 
couvent  en  couvent,  de  couper  le  buis  dont 
sont  ornés,  suivant  la  coutume,  tous  les  petits 
jardms  oii,  docile  et  vernissé,  il  ourle  les  sen- 
tiers, forme  des  initiales  de  patronnes,  des 
Sacré-Cœur  percés  d'un  glaive  de  verdure.  Ce 


BUIS   BÉNIT  207 

fut,  d'abord,  une  vraie  désolation;  car  elles  y 
tiennent  à  leurs  jolis  jardins,  ces  béguines!  Ils 
satisfont  leur  goût  d'arrangement  et  d'ingé- 
niosité. Leur  dessin  correspond  au  dessin  de 
leurs  dentelles.  C'est  fait  aussi  avec  des  ro- 
saces, des  transitions  menues,  des  fonds  de 
rêve,  des  corolles  ouvertes  ou  demi-décloses. 
Travail  fragile  et  minutieux,  travail  parallèle... 
Leurs  dentelles  sont  comme  des  vitraux  blancs, 
aux  floraisons  de  givre;  leurs  petits  jardins 
sont  des  vitraux  de  couleur... 

Vite  on  se  résigna,  par  obéissance  et  pour  ne 
pas  déplaire  à  Dieu.  Au  couvent  des  Huit-Béati- 
tudes, au  couvent  de  l'Amour-de-Dieu,  dans 
tous  les  importants  couvent  de  la  communauté, 
l'ordre  fut  exécuté  sans  retard.  On  coupa 
les  plants  de  buis  à  ras  du  sol,  on  les  entassa 
dans  les  corbeilles  d'osier  de  Touvroir. 

Mince  moisson  que  celle  de  chaque  jardinet, 
assez  pourtant  pour  qu'il  apparût  tout  dénudé. 
Alors,  les  béguines  songèrent  à  un  sacrifice 
pareil,  consenti  par  elles-mêmes,  le  jour  où  on 
avait  coupé  leur  chevelure...  Et  leur  petit  jardin 
leur  devint  plus  cher.  Ce  fut  comme  s'il  entrait 
en  religion  ce  jour-là. 


208  LE    ROUET   DES   BRUMES 

Or,  tandis  que  tous  les  grands  couvents 
avaient  fait  le  sacrifice  immédiat  de  leurs  pa- 
rures de  buis,  il  y  eut  un  long  conciliabule 
dans  un  tout  petit  couvent,  le  couvent  de  la 
Miséricorde,  situé  au  bout  d'une  des  ruelles 
tournantes.  C'était  un  des  plus  soignés  de  l'en- 
clos, d'une  propreté  éblouissante.  Les  cuivres 
de  la  porte  luisaient  comme  ceux  qui  sont  à  la 
poupe  des  bateaux  dans  les  canaux.  Les  vitres 
étincelaient,  tendues  de  fraîche  mousseline,  si 
fraîche  qu'on  eût  dit  des  voiles  de  premières 
communiantes.  Le  plâtre  rejointoyant  les 
briques  roses  mettait  des  galons  blancs  sur  la 
façade.  Demeure  presque  irréelle  à  force  de 
patient  entretien.  Petit  logis  conservé  sous  un 
verre  qui  s'évaporait  sans  doute  à  la  venue  de 
chaque  passant.  Couvent  de  féerie  et  de  songe... 
Quand  apparaissait  une  béguine  à  l'une  des 
fenêtres,  on  s'étonnait.  C'était  moins  une  cor- 
nette qu'un  vol  entrevu,  des  ailes  de  linge  en 
route  pour  le  ciel.  Le  miracle  d'un  tel  entre- 
tien était  dû  à  sœur  Monique,  qui  n'habitait  là 
qu'avec  deux  autres  béguines.  Ainsi,  à  trois 
seulement,  le  parfait  rangement  et  la  propreté 
parfaite  étaient  possibles.  C'est  elle  qui  avait  ce 


BUIS   BÉNIT  209 

goût  jusqu'au  scrupule  et  l'inculqua  à  ses  plus 
jeunes  compagnes.  Elle  entretenait  son  couvent 
comme  une  conscience.  La  moindre  poussière 
l'offusquait  comme  le  péché  véniel  des  meubles. 
A  plus  forte  raison  répudiait-elle  le  désordre, 
une  négligence  qui  salit  ou  dérange,  tout 
accroc  modifiant  l'ordre  immuable  de  cette 
demeure  qui  en  avait  pris  un  aspect  d'éternité, 
comme  déjà  hors  du  temps,  sans  trace  de  cor- 
poralité  et  de  vie.  Aussi,  quand  arriva  l'ordre, 
là  aussi,  d'avoir  à  couper  les  buis  du  jardin 
pour  la  cérémonie  de  la  bénédiction  des  Ra- 
meaux, sœur  Monique  fut  atterrée,  d'abord. 
Mais,  une  minute  après,  elle  avait  pris  une 
décision.  Jamais  elle  ne  pourrait  se  résoudre  à 
tout  à  coup  bousculer  et  détruire  son  jardinet 
qui  était  aussi  charmant,  soigné,  correct,  fixé 
pour  ainsi  dire,  que  le  reste  de  l'habitation. 
Elle  se  donna  vite  de  spécieuses  excuses.  Elle 
n'avait  que  très  peu  de  buis,  formant  un  Sacré- 
Cœur  dans  le  parterre  du  centre.  Qu'ajoute- 
raient ces  quelques  branches  au  grand  tas  mois- 
sonné dans  tous  les  autres  jardins  du  bégui- 
nage? C'était  comme  ajouter  un  cierge  parmi 
les  étoiles  du  ciel...   Elle  s'abstiendrait,  sans 

14 


210  LE    ROUET    DES    BRUMES 

dommage  pour  personne.  Nul  ne  s'en  aperce- 
vrait. Donc,  elle  communiqua  aux  deux  autres 
sœurs  qui  vivaient  avec  elle  sa  ferme  intention, 
leur  recommandant  un  secret  absolu...  Ainsi 
leur  cher  jardin  serait  sauvé  du  massacre!  Elle 
l'avait  trop  soigneusement  bêché,  ratissé,  ense- 
mencé, planté,  arrosé  sans  cesse  de  ses  propres 
mains  pour  qu'on  lui  demandât  maintenant  de 
le  dévaster  en  un  instant.  C'était  trop  cruel 
vraiment.  C'était  lui  demander  de  mutiler  son 
enfant.  Et  sœur  Monique,  indignée,  en  se  ren- 
dant à  la  grand'messe,  crut,  sur  les  autres 
portes,  d'un  vert  de  prairie,  voir  une  croix  de 
sang  comme  il  y  en  avait  eu  en  Judée  pour  le 
massacre  des  Innocents... 

A  la  grand'messe,  ce  fut  très  touchant.  Les 
béguines  processionnant,  sous  leurs  longs 
voiles  blancs,  reçurent  chacune  de  l'officiant 
un  rameau  de  buis  bénit.  Elles  exultaient, 
tenant  en  main  la  seule  branche  rendue  du 
jardin  sacrifié,  mais  heureuses  du  don  fait  à 
Dieu,  du  don  fait  aux  autres,  car  des  laïques 
se  mêlèrent  à  leur  cortège,  doux  vieillards, 
femmes  en  mante,  fidèles  du  voisinage,  aux 
mains  de  qui  s'éparpillèrent  leurs  jardins.  Joie 


BUIS   BÉNIT  211 

de  se  donner  ainsi!  Le  curé  du  béguinage  en 
prit  texte  pour  son  sermon;  il  parla  avec  émo- 
tion de  cette  grâce  de  Dieu  qui  voulut  mettre  à 
l'épreuve  leur  bonne  volonté.  Or,  toutes  avaient 
répondu  à  l'appel  céleste,  aucune  n'avait  man- 
qué. Toutes  sacrifièrent  le  buis  de  leurs  jar- 
dins. Beauté  du  sacrifice,  qui  apparaissait  sym- 
bolique! Ce  Sacré-Cœur  de  verdure,  c'était 
aussi  leur  propre  cœur.  Et  Dieu  demande  qu'on 
en  agisse  toujours  ainsi  :  se  créer  un  cœur 
vivace,  puis  le  donner  aux  autres! 

Sœur  Monique  avait  écouté  le  sermon  avec 
un  émoi  grandissant.  «  Aucune  n'avait  man- 
qué! »  Certes,  le  curé  du  béguinage  ignorait, 
mais  Dieu  savait.  La  béguine  comprit  soudain 
la  laideur  de  sa  faute.  Auparavant,  on  se 
donne  de  bonnes  raisons,  on  se  leurre  avec  des 
prétextes  et  des  mensonges.  C'est  une  ruse  du 
démon  qui  colore  le  péché,  qui  farde  son  affreux 
visage.  A  présent,  elle  se  rendait  compte. 
D'abord,  elle  avait  désobéi  à  l'ordre  hiérar- 
chique de  la  Grande-Dame,  ce  qui  est  déjà 
grave.  Mais  surtout  elle  avait  mal  agi  envers 
Dieu.  Elle  refusa  le  buis  de  son  jardin  pour  le 


212  LE   ROUET   DES   BRUMES 

service  des  autels.  Quelle  honte!  Avoir  lésiné 
avec  l'église,  avoir  fraudé  Dieu!  Sœur  Monique 
se  jugea  une  grande  coupable.  La  branche  de 
buis  bénit  qu'elle  avait  reçue  de  l'officiant, 
durant  la  procession  de  la  grand'messe,  lui 
tourmentait  la  main  maintenant  comme  un 
remords.  Elle  n'osa  pas  la  garder,  la  rapporter 
chez  elle.  Elle  s'en  vint  la  déposer  devant  le 
reposoir  de  la  Vierge,  offrande  expiatoire  parmi 
les  bouquets  et  les  vases  en  vermeil.  Elle 
alluma  un  maigre  cierge,  expiatoire  aussi,  sur 
la  herse  de  fer  forgé  où  brûle  sans  cesse  un 
luminaire  intermittent. 

Quand  elle  réintégra  son  petit  couvent  de  la 
Miséricorde,  Finquiétude  de  sœur  Monique  ne 
fit  que  s'accroître  à  la  vue  du  jardinet  sauve- 
gardé où  le  Sacré-Cœur  de  buis  éternisait  ses 
méandres  verts.  Il  allait  falloir  se  cacher  de 
tous  les  yeux,  les  jours  suivants,  défendre  sa 
porte  contre  toute  visite  inopportune,  ne  rien 
laisser  transpirer  du  secret  caché  là.  Pourvu 
que  les  deux  jeunes  béguines  qui  vivaient  avec 
elle  ne  fussent  point  indiscrètes!  Elle  leur  fit 
mille  recommandations,  au  grand  mécontente- 
ment de  ses  compagnes.  Celles-ci  avaient  protesté 


BUIS   BÉNIT  213 

dès  le  début,  ne  voulaient  pas  désobéir.  Main- 
tenant elles  s'ennuyaient  de  la  responsabilité 
commune,  du  remords  à  porter  ensemble.  Une 
aigre  dispute  s'éleva.  Elles  firent  de  dures 
reproches  à  sœur  Monique.  Celle-ci  s'en  faisait 
bien  d'autres  à  elle-même.  Même  son  cher  jar- 
dinet ne  la  consola  pas.  Elle  le  regardait  avec 
horreur,  comme  son  tentateur,  la  cause  et  l'oc- 
casion de  sa  chute.  Le  démon  s'était  habillé  de 
fleurs  pour  perdre  son  âme.  C'est  le  serpent  du 
Paradis  terrestre  qui  ondulait  là,  en  forme  de 
Sacré-Cœur,  avec  toutes  ses  écailles  de  buis. 

Sœur  Monique,  qui  était  vieille  et  souffrait 
d'une  très  ancienne  maladie  de  cœur,  passa 
ce  dimanche  dans  une  grande  angoisse. 
Elle  se  jugea  en  état  de  péché  mortel.  Elle  se 
crut  perdue  aussi  de  réputation,  car  on  appren- 
drait sa  désobéissance  dans  le  béguinage.  Le 
soir,  elle  se  coucha  pleine  de  malaise.  Et  le 
lendemain,  ses  deux  compagnes,  ne  la  voyant 
pas  levée  à  l'heure  habituelle,  la  trouvèrent 
morte  dans  son  lit. 

Quand  la  Grande-Dame,  le  curé,  les  autres 
béguines,  appelés  vite  au  secours,  pénétrèrent, 
ce  fut  une  immense  stupéfaction    de  voir  le 


214  LE   ROUET   DES   BRUMES 

Sacré-Cœur  de  verdure  intact  dans  le  jardinet  ! 

«  Sœur  Monique  n'avait  pas  donné  son 
buis  !   » 

La  nouvelle  causa  un  grand  scandale.  Sœur 
Dorothée-des-Anges,  surtout,  la  sacristine,  en 
fut  indignée.  Toutes  les  sœurs  se  signèrent. 
Cette  mort  subite  était  une  punition  de  Dieu. 
Chacune  répétait  avec  effroi  :  «  Elle  n'avait 
pas  donné  son  buisi  »  On  la  jugea  damnée,  ou 
tout  au  moins,  pour  bien  longtemps,  au  Purga- 
toire. 

Or,  tandis  qu'on  avait  fait  sa  dernière  toi- 
lette, étendu  le  corps  sur  le  petit  lit  aux  rideaux 
de  percale  lilas  pâle,  placé  dans  ses  mains  un 
crucifix  de  cuivre,  on  voulut  mettre  sur  la  com- 
mode, près  d'elle,  suivant  la  règle,  une  branche 
de  buis  trempant  dans  l'eau  bénite.  Sœur  Mo- 
nique, elle,  n'avait  pas  osé  rapporter  son 
rameau  de  l'église.  On  demanda  tour  à  tour  à 
chaque  béguine  voisine  d'offrir  le  sien.  Toutes 
refusèrent,  prises  de  peur  ou  gardant  rancune 
à  celle  que  Dieu  châtia.  A  la  fin,  il  fallut  se 
résigner  à  aller  prendre,  dans  le  jardinet  même 
de  sœur  Monique,  une  branche  de  son  propre 
buis,  qu'on  mit  dans  un  verre  d'eau  à  côté  du 


BUIS    BÉNIT  215 

cadavre.  Elle  n'avait  pas  voulu  toucher  à  son 
jardinet;  c'est  la  mort  qui  y  toucha!  Et  la  place 
où  on  dut  entamer  le  buis,  dans  le  Sacré-Cœur 
du  parterre,  apparut  soudain  béante  comme 
une  blessure,  la  blessure  inévitable  dont  sœur 
Monique  était  morte. 


AU   COLLÈGE 


AU    COLLEGE 


Chaque  fois  qu'octobre  revient,  je  me  remé- 
more presque  avec  effroi  le  moment  pareil  où, 
les  vacances  finies,  je  retournais  moi-même  au 
collège.  Triste  échéance!  Morne  saison  qui,  du 
lointain  des  années,  me  considère,  avec  les 
yeux  blancs  d'une  statue  sur  un  tombeau!  Ceux 
qui  étudièrent  dans  les  lycées  de  Paris  ne 
savent  rien  de  ces  douleurs.  Ici,  par  les  portes 
et  les  vitres,  il  arrive  quand  même  un  peu  des 
bruits  de  la  grande  ville,  un  peu  des  plaisirs, 
des  musiques,  du  vice  aussi  dont  la  curiosité 
adolescente  s'enivre  —  enfin  de  quoi  donner 
envie  de  vivre. 

Mais,  en  province,  là-bas,  les  grands  collèges 


220  LE   ROUET   DES   BRUMES 

religieux,  si  moroses  et  si  gris!  Le  mien  était 
clos  comme  un  séminaire.  Et,  tout  autour,  la 
ville  morte  s'affligeait  dans  le  concert  en  larmes 
de  ses  cloches.  Il  y  avait  une  cour  centrale,  un 
terre-plein  nu  comme  une  grève  où  la  mer 
retirée  a  laissé  sa  tristesse.  Pas  même  l'anima- 
tion de  quelques  arbres.  Seul,  dans  un  pignon, 
le  cadran  implacable  d'une  grande  horloge, 
dont  les  aiguilles  se  cherchaient,  se  quittaient; 
les  sonneries  de  l'heure  tombaient  sur  nous,  si 
plaintives,  quelles  en  semblaient  obscures!  On 
eût  dit  une  pluie  de  fer  et  de  cendres.  Existence 
invariable  et  morne,  sous  les  hauts  murs  de 
cette  cour  interceptant  le  soleil  !  C'est  là  que 
mon  âme,  toute  jeune,  s'est  déprise  de  la  vie 
pour  avoir  trop  appris  la  Mort! 

La  Mort  !  C'est  elle  que  les  prêtres  qui  furent 
nos  maîtres,  installaient  parmi  nous  dès  la 
rentrée.  Nous  arrivions  de  la  maison  paternelle 
avec  nos  jolis  trousseaux  de  linge  neuf  et  frais. 
On  y  mêla  le  poêle  des  catafalques,  son  velours 
noir  aux  ganses  jaunes.  Nous  ne  pensions  qu'à 
tout  à  fait  grandir,  apprendre,  pour  enfin  mar- 
cher seul,  aimer,  conquérir  le  monde,  vivre  ! 


AU    COLLÈGE  ^21 

On  nous   enseigna  à    nous    préparer   à    bien 
mourir. 

Et  tout  était  mortuaire,  comme  à  dessein! 
Même  les  promenades  que  les  pensionnaires 
faisaient  une  après-midi,  chaque  semaine.  Nous 
sortions  en  longue  file,  trois  par  trois,  menant 
une  course  rapide  à  travers  la  ville,  au  long  des 
canaux  d'eau  inerte,  dans  les  quartiers  déserts 
de  rÉvêché,  pour  aboutir  au  plus  vite  à  des 
banlieues  navrées,  oi^i  sont  les  cimetières. 
Presque  chaque  fois  nous  rencontrions  un  cor- 
billard, grande  voiture  drapée,  avec  des  croque- 
morts  coiffés  de  tricornes  noirs  et  sinistres.  Les 
chevaux,  dès  le  faubourg  atteint,  étaient  mis 
au  trot...  La  voiture  filait,  tanguait,  sur  les 
pavés  inégaux.  Ah!  quelle  angoisse  pour  le 
pauvre  mort,  à  qui  ces  durs  cahots  pourraient 
faire  mal!...  De  quelque  côté  que  notre  bande 
d'enfants  se  dirigeât,  aux  quatre  coins  de  la  ville, 
elle  aboutissait  à  des  cimetières,  si  désolés  en 
cette  province  austère  qui  n'a  pas  l'art  d'attifer 
les  tombes.  Nulle  part  ces  fleurs  vives,  ces 
nœuds  de  rubans,  cette  bimbeloterie  funéraire, 
ces  perles  blanches  qui  semblent  des  larmes 
mises  en  bouquet...  Rien  que  les  noires  cheve- 


222  LE   ROUET   DES   BRUMES 

lures  des  saules,  les  sapins  géométriques,  une 
ordonnance  de  fatalité  et  d'abandon. 

J'avais  la  sensation  que  nous  étions  nous- 
mêmes  conduits  en  troupeau  à  la  mort;  la  sen- 
sation obscure  qu'a  peut-être  l'agneau,  marqué 
de  la  croix  rouge,  qu'on  dirige  vers  l'abattoir... 
Et  nous  allions,  chassés  hâtivement  au  long  de 
la  route  du  soir  par  un  long  prêtre  osseux, 
noir  comme  un  chien  de  berger...  C'est  ainsi 
qu'on  nous  vicia  pour  jamais  la  joie  de  la 
Nature.  Les  eaux  vives,  le  vent  qui  s'ébroue 
dans  les  blés,  les  oiseaux,  le  grand  espace,  le 
ciel  aperçu  tout  entier,  les  bêtes  aux  nobles 
lignes,  les  arbres  dont  le  feuillage  fait  un  bruit 
de  foule,  rien  ne  m'enchante,  rien  ne  me 
donne  l'ivresse  de  vivre.  Je  ne  peux  plus  voir 
dans  la  campagne  que  la  terre  finale. 

La  MortI  Plus  encore  qu'en  ces  mélanco- 
liques promenades,  nous  la  sentions  nous  envi- 
ronner durant  les  offices  religieux.  Surtout  au 
temps  de  la  Retraite  annuelle,  qui  avait  lieu 
quelques  jours  après  la  rentrée  d'octobre,  comme 
s'il  fallait  tout  de  suite  remettre  notre  enfance 
en  présence  de  l'Eternité,  qui  seule  importe. 


AU   COLLÈGE  223 

Celte  Retraite  était  prêchée  d'ordinaire  par  un 
prédicateur  étranger  et  consistait  en  quatre 
jours  de  sermons,  de  méditations,  d'exercices 
pieux  terminés  par  une  confession  et  une 
Eucharistie  générales.  Le  prêtre,  en  chaire, 
nous  tenait  des  discours  lugubres  et  véhéments 
sur  la  brièveté  de  la  vie,  la  mort  inévitable, 
l'horreur  du  péché  ;  puis,  avec  des  circon- 
locutions prudentes  que  quelques-uns  enten- 
daient pleinement,  que  d'autres,  demeurés  plus 
chastes,  ne  s'expliquaient  qu'à  peine,  l'orateur 
sacré  parlait  du  sixième  et  du  neuvième  com- 
mandement. Le  sermon  sur  l'Enfer  surtout, 
qui  était  de  tradition,  m'est  demeuré  un  sou- 
venir cruel  :  c'était  chaque  année,  le  soir,  dans 
l'église  déjà  noyée  d'ombre,  que  le  prédicateur 
entamait  le  sujet  redoutable.  Peinture  tragique 
et  rouge  :  on  nous  montrait  un  abîme  tout  à 
coup  entr'ouvert,  un  brasier  éternel,  des  corps 
vêtus  de  feu,  des  bras  tatoués  de  brûlures,  des 
bouches  suppliant  après  une  goutte  d'eau,  une 
larme  de  Dieu,  pour  se  rafraîchir  —  et  qui  ne 
viendra  jamais.  L'obscurité  régnait.  A  peine 
quelques  cierges  allumés  et  qui,  dans  un  cou- 
rant   d'air,    allongeaient    et    déplaçaient    des 


224  LE   ROUET   DES   BRUMES 

flammes.  Nous  étions  terrifiés.  Il  y  avait  déjà 
le  rouge  de  l'Enfer  autour  de  nous.  Et  la  voix 
du  prédicateur  s'entendait  seule...  Lui-même 
était  rentré  dans  les  ténèbres,  faisait  partie  des 
ténèbres...  C'était  comme  si  la  bouche  de 
l'ombre  avait  parlé...  Et  elle  apostrophait,  d'un 
ton  inquisiteur.  Chacun  de  nous  semblait  dési- 
gné, menacé.  Elle  disait  :  «  Voilà  votre  sort, 
si  vous  mourez  !  Vous  n'aurez  plus  que  des 
habits  de  feu.  Or  il  y  a  des  cas  de  mort  subite 
à  tout  âge.  » 

Et  nous  tremblions  déjà  comme  d'un  frisson 
d'agonie... 

A  cause  de  notre  jeunesse,  nous  nous  sen- 
tions peu  menacés,  malgré  ces  incessants 
rappels  de  la  mort.  Pourtant  il  y  avait  des 
malades  souvent,  parmi  nous.  On  les  menait  à 
l'infirmerie,  la  chambre  dont  les  fenêtres 
avaient  des  rideaux  de  coton  blanc,  deux 
fenêtres,  les  dernières  du  haut  bâtiment  lon- 
geant la  cour...  L'infirmerie!  Comme  ce  mot 
nous  sonnait  triste  !  Nous  la  considérions 
comme  l'antichambre  de  l'Eternité.  Nous  regar- 
dions avec  effroi  ses  deux  hautes  fenêtres, 
chaque  fois  qu'un  de  nous  était  devenu  malade, 


AU   COLLÈGE  225 

avait  dû  s'aliter.  Presque  en  tout  temps,  d'ail- 
leurs, on  y  apercevait  quelque  pâle  élève,  pour 
une  migraine,  un  mal  de  dents,  portant  un 
bandeau  blanc  aux  joues  ou  au  front,  qui  s'ap- 
puyait aux  vitres.  De  loin,  d'en  bas,  dans  la 
cour,  quelle  mélancolie  de  voir,  à  des  visages 
jeunes,  ce  bandeau  de  frimas,  ce  pansement  de 
neige  !  C'était  comme  si  la  guerre  avait  passé... 
On  aurait  dit  de  petits  blessés  et  qu'il  y  avait 
du  sang  sous  ce  linge! 

Durant  ces  sombres  années,  il  y  eut  soudain 
une  éclaircie,  une  embellie  merveilleuse,  une 
assomption  de  lune  céleste  entre  les  peupliers 
noirs.  On  voulait  nous  initier  à  la  mort.  Notre 
adolescence  s'mitia  d'elle-même  à  l'amour. 
Gomment  eut  lieu  la  révélation?  Par  un  livre. 
Je  n'en  oublierai  jamais  l'indicible  enchante- 
ment. La  bibliothèque  du  collège  était  sévère, 
soigneusement  triée,  émondée,  puritaine,  irré- 
prochable. Rien  que  des  vies  de  saints,  des 
ouvrages  d'histoire,  des  récits  de  voyage...  Il 
s'y  trouva  aussi,  par  on  ne  sait  quel  hasard,  les 
Harmonies  poétigues  et  religieuses.  On  ne  pou- 
vait lire  qu'une  demi-heure,  le  soir,  à  la  fin  de 

15 


226  LE   ROUET   DES   BRUMES 

l'étude.  Magique  apparition,  au  long  du  mysté- 
rieux livre,  qui  se  mit  à  chanter  entre  mes 
doigts  comme  une  musique...  Lamartine!...  Son 
visage  apparut  dans  le  blanc  des  pages,  beau 
comme  un  dieu...  Un  autre  visage  surgit  près 
du  sien  :  Elvire!  leurs  cheveux  se  mêlaient... 
La  Méditerranée  les  entraînait  sur  sa  grève... 
Les  vers  un  à  un  murmuraient.  Ils  déferlaient... 
C'étaient  des  vagues  bleues.  Moi  aussi  j'allais, 
frôlé  par  ces  vagues...  Où  étais-je?  Le  rêve 
m'emmenait  en  voyage...  Les  grandes  lampes 
de  la  salle  d'étude  versèrent  une  pâleur  de  clair 
de  lune...  Leurs  lourds  abat-jour  eurent  l'air 
d'un  halo.  Elvire!  C'était  donc  elle,  l'amour! 
Ah!  son  visage,  ses  cheveux  du  noir  de  la 
nuit;  sa  chair  brune,  couleur  d'ananas,  comme 
l'ont  les  filles  du  Midi;  et  le  parfum  de  cette 
chair,  qui  devait  fondre  également  sur  les 
lèvres!  Lamartine  le  savait  —  puisqu'il  l'avait 
embrassée. 

C'était  cela  l'amour?  Et  quoi  encore?  Trouble 
ineffable...  Qu'est-ce  donc  qu'ils  nous  parlaient 
de  la  mort,  ces  prêtres  mornes?  Il  y  a  d'abord 
l'amour!  Ah!  quand  viendra-t-il  pour  nous? 
Elvire  était  en  chemin.  Nous  songions  à  des 


AU   COLLÈGE  227 

baisers...  Nous  songions  aussi,  en  tremblant 
un  peu,  à  ce  mystère  des  seins,  mal  connu,  mal 
vu  sur  des  statues,  entr'aperçu  dans  des  pro- 
menades, au  buste  nu  des  nourrices.  Vision 
excitante!...  Nous  en  avions  le  cœur  comme 
arrêté  dans  la  poitrine.  Nous  étions  essoufflés, 
ainsi  que  d'une  course  ou  d'un  grand  saisisse- 
ment. Les  seins  d'Elvire?  Est-ce  que  Lamartine 
les  avait  touchés,  y  mit  les  mains  —  la  bouche 
peut-être,  comme  nous  faisions  à  nos  gourdes, 
Tété?  Elvire!  Nous  lui  comparions  des  jeunes 
filles  entrevues  aux  vacances,  une  petite  cou- 
sine venue  chez  nos  parents  avec  les  siens,  et 
qui  nous  avait  regardé,  en  rougissant.  Elle  était 
rose,  elle.  Elvire  était  brunie.  Mais  elle,  aussi, 
avait  un  corsage  bombé,  que  nous  n'osions 
pas  regarder  —  sans  doute  les  mêmes  seins 
qu'Elvire... 

0  cette  première  révélation  de  l'amour!  La 
petite  fièvre  qui  nous  farda  les  joues...  Nous 
n'avions  plus  conscience  du  temps  ni  du  lieu... 
Nous  rêvions...  Nous  dérivions...  Nous  susci- 
tions des  images  passionnées  mais  non  impu- 
diques. Car  l'imagination  intervenait  seule 
encore.  Nous  étions  demeurés   chastes,  assez 


228  LE   ROUET   DES   BRUMES 

pour  vite  nous  alarmer  de  ces  mirages,  de 
l'amour,  d'Elvire,  de  la  cousine  qui  lui  res- 
semblait. La  crainte  religieuse  vite  réapparais- 
sait, la  crainte  du  péché,  le  péché  par  mau- 
vaises pensées  et  mauvais  désir,  oti  nous 
venions  peut-être  de  glisser,  le  péché  mortel... 
Et  l'idée  de  la  mort  revenait,  la  peur  de  la 
mort,  qui  faisait  bientôt  enfuir  l'Amour!.. 

Car  plus  que  l'Amour  —  un  rêve  trop  loin- 
tain! —  la  mort  fut  une  réalité...  Surtout  qu'un 
de  nos  compagnons  tomba  gravement  malade. 
Il  dut  retourner  chez  ses  parents.  Quelques 
semaines  après,  on  nous  annonça  qu'il  était 
mort.  Instantanément  chacun  pensa  à  la  voix 
du  prédicateur  de  la  Retraite  :  «  On  meurt  à 
tout  âge.  Prenez  garde  d'être  damnés.  Vous 
aurez  des  habits  de  feu  dans  l'Enfer  ».  Est-ce 
que  notre  malheureux  compagnon  était  sauvé? 
Ou  bien  avait-il  déjà  des  habits  de  feu!  Il  avait 
rencontré  Elvire,  alors,  qui  était  morte  aussi... 
Etait-elle  damnée  ou  sauvée,  elle?  Leur  souve- 
nir se  confondit...  Est-ce  elle  ou  lui  qui  man- 
quait à  cette  place  inoccupée,  parmi  les  bancs? 
Personne    ne    consentit    à    la    prendre.    Oh  ! 


AU   COLLÈGE  229 

ce    vide    qui    nous    devint    insupportable  !... 

C'était  comme  si  on  avait  fait  une  ouverture 
à  une  haie  en  fleur  pour  passer  un  cercueil. 
Trou  béant.  N'allait-on  pas  combler  cette  fosse? 
Il  fallait  effacer  l'absence.  Chacun  trembla.  Nul 
ne  voulut  remplacer  le  mort.  Il  sembla  ainsi 
garder  sa  place,  se  continuer  parmi  nous... 

Sinistre  emblème!  Toujours  la  Mort  fut  pré- 
sente au  milieu  de  notre  adolescence.  Ah!  ces 
années  où  il  aurait  fallu  nous  apprendre  à  aimer 
la  Vie  et  où  on  ne  s'occupa  qu'à  nous  familia- 
riser avec  la  Mort.  Collège  trop  religieux!  Et, 
tout  autour,  une  ville  trop  morte  !  A  force  d'avoir 
peur  de  la  mort,  tout  se  transposait,  prit  un 
sens  funéraire,  même  l'Amour  qui  s'en  vint  vers 
nous  avec  la  ressemblance  d'Elvire  morte... 

A  tel  point  que,  dans  ce  temps-là  —  pauvres 
enfants  que  nous  fûmes!  —  même  quand  le 
bourdon  du  beffroi  s'entendait,  que  ses  sons 
vastes  tombaient,  il  nous  semblait  que  c'était 
pour  combler  le  silence  —  à  la  façon  des  pel- 
letées qui  comblent  une  fosse. 


LES  CHANOINES 


LES  CHAINOINES 


L'évêque  était  mort.  Sa  fin  fut  vaillante 
comme  sa  vie.  Sur  son  lit  d'agonie,  après  avoir 
reçu  les  saintes  huiles,  mis  en  paix  sa  cons- 
cience et  prêt  à  paraître  devant  Dieu,  monsei- 
gneur Prat  demeura  ferme,  perspicace  et 
presque  jovial,  en  présence  des  grands  vicaires 
et  chanoines  sévères,  de  ses  domestiques,  de 
son  fidèle  valet  de  chambre,  qui  pleuraient. 
Lui  se  remémorait.  Il  remerciait  la  Providence. 
Sa  vie  avait  été  bonne,  belle,  mouvementée, 
selon  son  rêve.  Il  avait  mené  de  grands  com- 
bats à  coups  de  crosse,  contrfe  les  mécréants 
et  les  libres-penseurs.  Ses  œuvres  avaient  cou- 
vert le  diocèse  d'une  moisson  de  couvents  et 


534  LE    ROUET    DES    BRUMES 

d'hospices.  Il  avait  connu  aussi  la  popularité, 
presque  la  gloire.  Il  se  rappelait  maintenant 
dans  tous  ses  détails  sa  carrière  de  député- 
évêque,  ses  voyages  à  Paris,  la  jolie  «  gar- 
çonnière »  qu'il  avait,  là-bas,  au  faubourg 
Saint-Germain,  et  ses  succès  oratoires,  les 
jours  de  triomphe  à  la  tribune  où  ses 
mains  pastorales  avaient  des  frissons  d'ailes, 
où  ses  mains  pâles  avaient  un  planement  de 
colombe,  la  colombe  du  Saint-Esprit  au-des- 
sus de  l'assemblée  comme  au-dessus  de  la 
mer. 

Monseigneur  Prat  se  ressouvint.  Il  s'exalta, 
exulta,  essaya  encore  des  gestes  oratoires... 
Assis  sur  son  lit,  presque  râlant,  le  corps  étan- 
çonné  par  des  coussins,  il  demeura,  jusqu'au 
bout,  allègre,  joyeux,  presque  combatif.  Il 
tenait  en  main  un  grand  crucifix  d'ivoire;  et  il 
le  maniait,  le  faisait  glisser  et  jouer  entre  ses 
doigts,  le  lançait,  le  rattrapait,  le  balançait, 
en  mille  jeux  inconscients,  comme  ferait,  avec 
un  coupe-papier,  le  liseur  nerveux  d'un  nou- 
veau livre... 

Les  chanoines,  sévères,  s'offusquèrent.  Ils 
auraient  bien  voulu  reprendre  le  crucifix  sacré 


LES   CHANOINES  235 

au  moribond  irrévérencieux.  Mais  ils  n'osè- 
rent pas.  Tenace  et  autoritaire  envers  eux, 
l'évêque  leur  inspirait  encore  de  la  crainte  au 
seuil  de  son  tombeau...  Ses  yeux  s'allumè- 
rent d'éclairs  suprêmes.  Il  parlait  encore,  très 
lucide,  et  vite,  faisant  mille  recommandations. 
Avec  un  sourire  malicieux  dont  ils  ne  com- 
prirent pas,  à  ce  moment,  la  perfidie,  il  fit 
approcher  le  grand  vicaire  et  lui  dit,  à  mots 
haletants  :  «  Testament...  Là...  Tiroir  du  secré- 
taire... Olographe...  Pas  notaire...  Demain... 
Lirez  aux  chanoines  demain  I  »  Et  il  trépassa 
aussitôt,  comme  si,  après  cette  communication, 
il  n'avait  plus  qu'à  se  réfugier  dans  la  mort. 
Et  le  grand  crucifix,  échappé  à  sa  main,  cha- 
vira, tomba  sur  sa  poitrine,  où  il  parut  s'en- 
dormir aussi,  comme  un  ami  sur  le  sein  de 
l'ami. 

Une  grande  douleur  éclata  parmi  le  peuple, 
qui  aimait  monseigneur  Prat  pour  ses  largesses, 
sa  rondeur,  sa  vaillance.  Dans  la  ville  et  tout 
le  diocèse,  il  y  eut  une  réelle  affliction  des 
cœurs.  Les  cloches  des  paroisses  sonnèrent, 
tracèrent  dans  l'air  des  chemins  noirs  qu'on 
eût  dit  encombrés  de  pleureuses... 


236  LE    ROUET   DES   BRUMES 

A  Tévêché,  dans  le  salon  d'apparat,  monsei- 
gneur Prat,  le  corps  embaumé,  revêtu  de  ses 
habits  pontificaux,  fut  exposé  sur  un  lit  de 
parade,  une  sorte  de  vaste  estrade  illuminée  de 
cierges,  où  se  relayaient,  pour  la  veille,  des 
groupesdeséminaristes.  Ceux-ci,  aussi,  aimaient 
leur  évêque.  Il  avait  su  captiver  ces  jeunes  prê- 
tres, lui-même,  insouciant  comme  l'est  la  jeu- 
nesse, ne  doutant  de  rien,  s'en  remettant  au  ha- 
sard et  à  Dieu,  lyrique  et  confiant.  Par  contre, 
les  chanoines  vécurent  en  perpétuel  conflit  avec 
leur  évêque,  irrités  de  le  voir  ainsi  irréfléchi, 
trop  audacieux,  si  bavard,  sans  nulle  diplo- 
matie, et  ne  calculant  pas  plus  ses  pensées  que 
ses  dépenses.  Dans  quel  état  allaient-ils  trouver 
l'administration  du  diocèse? 

Le  lendemain,  conformément  à  la  dernière 
volonté  de  Sa  Grandeur,  le  grand  vicaire 
réunit,  dans  la  salle  du  conseil  de  Tévêché,  le 
chapitre  des  chanoines  de  la  cathédrale  pour 
leur  donner  lecture  du  testament  de  monsei- 
gneur Prat,  trouvé,  en  effet,  dans  le  tiroir, 
qu'il  avait  indiqué,  de  son  secrétaire... 

Dès  les  premières  lignes,  ce  fut  une  stu- 
peur.  L'évêque  avouait  ses  finances  obérées. 


LES   CHANOINES  237 

Ce  testament  était  un  relevé  de  comptes,  très 
précis  vraiment  pour  l'esprit  désordonné  qu'on 
lui  avait  cru.  Il  s'était  trop  engagé,  dans  des 
œuvres  multiples  :  notes  d'architectes,  pour 
des  hospices  de  vieillards  et  d'enfants,  des 
couvents  nouveaux;  emprunts  pour  les  écoles 
diocésaines,  qui  lui  avaient  tant  coûté,  au 
temps  des  luttes  contre  l'enseignement  laïc. 
En  regard,  il  exposait  son  actif  :  trois  cent 
mille  francs  de  fortune  personnelle,  qu'il 
laissait  pour  acquitter  un  peu  les  sommes  dues; 
puis  il  énumérait  son  mobilier,  ce  qu'il  possé- 
dait à  Paris  dans  cette  «  garçonnière  »  du  fau- 
bourg Saint-Germain. 

Le  grand  vicaire  qui  lisait  le  testament, 
s'arrêta...  Il  était  suffoqué...  La  colère  faisait 
trembler  sa  voix;  et  la  honte  aussi  d'un  pareil 
état  de  choses  tout  à  coup  révélé. 

—  «  Quel  scandale!  »  osa  dire  un  des  plus 
jeunes  chanoines,  traduisant  d'un  coup  les 
sentiments  de  tous. 

Alors  les  autres  s'enhardirent.  Les  exclama- 
tions se  croisèrent... 

—  Il  nous  a  dupés  ! 

—  C'était  un  sot! 


2ù8  LE   ROUET   DES   BRUMES 

—  Un  coquin. 

—  Deux  millions  de  dettes  ! 

—  Qu'allons-nous  faire? 

—  La  faillite!  Un  diocèse  en  faillite! 

Le  grand  vicaire  reprit  la  lecture  du  testa- 
ment :  «  Dans  mon  appartement  à  Paris,  il  y  a 
quelques  objets  de  valeur  dont  la  vente  per- 
mettra d'augmenter  encore  un  peu  l'actif  de 
ma  succession  :  c'est-à-dire  les  éditions  rares 
de  ma  bibliothèque,  des  premières  éditions 
de  Bossuet,  de  Racine,  de  Ronsard  ;  et  mes 
œuvres  d'art,  mes  tableaux  :  j'ai  deux  dessins 
de  Latour  qui  valent  bien  trente  mille  francs 
et  un  Delacroix  qui  doit  valoir  le  même  prix.  » 

Là-dessus,  il  y  eut  une  explosion  parmi  les 
chanoines  :  «  Un  Delacroix!  Il  achetait  des 
tableaux,  et  il  ne  payait  pas  les  maçons!  Est-ce 
pour  cela  qu'il  quêtait,  dépouillait  les  fidèles  !  » 
Encore  une  fois,  les  exclamations  se  croisè- 
rent. Le  grand  vicaire  continuait  déjà  :  «  J'ai 
dix  bagues  pastorales  dont  quelques-unes  avec 
des  pierres  rares.  Ceci  suffira  (sans  qu'on  en 
fasse  mention  dans  le  compte  général)  pour 
solder  par  préciput,  le  compte  de  mon  édi- 
teur, qui  publia  en   œuvres  complètes  les  dix 


LES   CHANOINES  S>39 

volumes  de  mes  discours  parlementaires,  man- 
dements et  sermons.  » 

Les  chanoines  s'exclamèrent  de  nouveau  et 
plus  violemment.  Il  y  eut  un  rire  qui  courut 
comme  l'écume  sur  la  mer. 

—  Ses  œuvres  complètes  ! 

—  Pas  un  exemplaire  ne  s'est  vendu... 

—  C'est  plagié  partout... 

—  Oui!  duLacordaire,  du  Bourdaloue... 
Les  rancunes,  la  longue  inimitié,  éclatèrent. 

Le  vin  rouge  des  ambitions,  longtemps  com- 
primé par  l'autoritaire  évêque,  tourné  en  fiel  et 
en  vinaigre,  ruissela  des  cœurs  débondés... 
Une  mare  de  haine  stagna.  Ce  fut  un  grand 
silence  stupéfait. 

Les  ricanements  reprirent  : 

—  Et  ses  bagues  pour  payer  ses  livres! 

—  Dix  bagues,  comme  une  femme  ! 

—  Des  cadeaux,  peut-être... 

—  Qui  sait  la  vie  qu'il  menait,  là-bas,  à 
Paris?  dit  l'un  des  plus  vieux  chanoines,  le 
doyen  du  chapitre,  celui  qui  avait  compté  sur 
le  siège  épiscopal,  quand  monseigneur  Prat  fut 
nommé  à  sa  place,  par  suite  de  quelles  intri- 
gues et  compromissions  dans  les  antichambres 


240  LE    ROUET   DES    BRUMES 

des  ministres  de  la  République!...  »  Et  le  rancu- 
nier chanoine  continua:  «  Un  appartement  !  Est- 
ce  qu'un  saint  évêque  ne  descend  pas  plutôt 
dans  un  couvent,  chez  un  prêtre,  à  la  rigueur 
dans  un  hôtel  d'ecclésiastiques...  Mais  un 
appartement!  » 

—  Une   garçonnière!    interrompit    le    plus 
jeune  chanoine,  avec  une  voix  stridente. 

—  Oui  !  comme  les  viveurs  ! 

—  Qui  sait?  Il  recevait  des  femmes  peut- 
être... 

—  C'est  là  que  l'argent  du  diocèse  aura 
passé... 

Alors  ce  fut  une  tempête  de  cris,  de  rires, 
d'imprécations,  d'ironies,  tout  un  charivari  qui 
remplit  la  salle  du  conseil,  battit  les  murs, 
menaça  d'enfoncer  les  portes  et  d'aller  submer- 
ger, dans  le  salon  voisin,  monseigneur  Prat 
immobile  sur  le  lit  de  parade.  Le  grand 
vicaire,  hypocrite  et  prudent,  fit  le  signe  du 
silence  à  l'assemblée  en  délire  :  «  Prenez 
garde  !  »  Et  les  chanoines  se  méfièrent  des 
séminaristes  proches  qui,  eux,  furent  dupes  de 
leur  évêque  et  le  veillaient  tout  en  larmes. 

Monseigneur    Prat   eut  des   funérailles    so- 


LES    CHANOINES  241 

lennelles.  Tout  le  monde  officiel  y  assista, 
louangea  cette  grande  figure  politique  et 
religieuse  :  évèque  et  député,  il  avait  été  sur- 
tout un  grand  patriote.  Le  peuple  aussi  le 
pleura,  encombra  les  rues  où  les  réverbères 
allumés,  voilés  de  crêpe,  évoquaient  des  cœurs 
d'or,  des  oiseaux  de  lumière  venus  du  ciel  et 
qui  auraient  pris  le  deuil.  Et  quelle  émotion, 
quand  le  mort  passa,  toujours  couché  sur  le 
haut  lit  de  parade  de  l'évèché!  Il  reposait, 
le  visage  découvert,  regardant  le  ciel  d'où 
tombaient  les  tocsins.  Visage  impassible,  et 
moins  beau  de  la  beauté  de  la  mort  que  d'un 
calme  d'éternité...  C'était  lui-même,  devenu 
un  marbre.  Emoi  de  voir  ainsi  promener  le 
mort,  la  face  nue,  de  Févêché  à  la  cathédrale! 
C'était  la  coutume  en  cette  province,  restée 
attachée  aux  vieux  usages.  L'obit  fut  célébré 
en  grande  pompe.  L'orgue  déploya  tous  ses 
velours  noirs  ;  mille  cierges  étincelèrent,  leur 
cire  livide  comme  la  mort;  et  le  goupillon 
des  absoutes  aspergea  l'assistance  de  goutte- 
lettes froides,  un  dernier  éparpillement  de 
larmes. 

Après  quoi,  la  cathédrale  étant  évacuée,  les 

16 


242  LE   ROUET   DES   BRUMES 

lourdes  portes  closes  au  verrou,  les  sacristains 
apportèrent  le  cercueil  de  l'évêque  devant  le 
lit  de  parade  qui,  durant  l'office,  avait  constitué 
le  catafalque.  Et,  selon  la  coutume  aussi,  les 
chanoines  s'apprêtèrent  à  la  mise  en  bière  de 
Sa  Grandeur. 

C'étaient  eux,  et  eux  seuls,  qui  devaient 
remplir  ce  suprême  office.  Ils  enlevèrent  le 
cadavre  et  le  transbordèrent  dans  le  cercueil; 
puis  retirèrent  les  coussins  où  il  s'appuyait 
pour  l'allonger  horizontalement.  A  ce  moment 
un  spectacle  extraordinaire  s'offrit.  L'Evêque 
demeura  assis,  en  suspens  et  d'aplomb  cepen- 
dant, droit  sur  son  séant.  Le  corps,  vite  placé 
dans  cette  position  à  la  minute  de  la  mort, 
s'était  refroidi  ainsi.  Maintenant  il  n'y  avait 
plus  moyen  de  l'étendre,  de  supprimer  cet 
angle,  d'ouvrir  le  compas  effrayant  qu'il  fai- 
sait lui-même.  11  demeurait  assis,  au  bord  de 
son  cercueil...  On  essaya  de  l'incliner,  de  le 
coucher.  Il  résista.  Les  chanoines  se  regardè- 
rent, interloqués,  bientôt  furieux.  Il  semblait 
les  narguer,  les  déher  encore...  Alors  le  plus 
jeune  des  chanoines  se  décida;  il  appuya,  des 
deux  mains,    sur  la  poitrine  du  mort,  le  prit 


LES   CHANOINES  243 

aux  épaules,  le  força  à  loucher,  clés  omoplates, 
le  fond  de  la  bière,  comme  fait  un  lutteur  avec 
son  adversaire  vaincu.  On  entendit  un  craque- 
ment sinistre...  Alors  tous  les  chanoines  inter- 
vinrent... Ils  s'attaquèrent  au  cadavre,  retirè- 
rent, le  bousculèrent,  l'aplatirent  à  même  le 
cercueil  de  plomb...  Ils  plièrent  les  mains 
jointes.  Le  grand  vicaire,  sans  se  baisser,  jeta, 
par-dessus,  la  crosse  en  or  qui  vint  frapper 
le  mort  au  visage.  Enfin  on  rabattit,  à  grand 
bruit,  le  couvercle,  mais  comme  il  fermait 
mal,  comme  le  corps  et  la  tète,  à  cause  de 
la  longue  position  verticale,  se  redressaient 
encore,  les  chanoines,  pesant  d'un  unanime 
effort,  avec  des  rires  étouffés  et  une  grande 
rancune  satisfaite,  tous  ensemble,  sur  le  cer- 
cueil s'assirent. 


LES  GRACES  D'ÉTAT 


LES  GRACES  D'ÉTAT 


Veuve,  elle  se  cloîtra  tout  à  fait.  Et  dans 
risolement,  elle-même  pâle  de  la  grande  pâleur, 
elle  sembla  se  modeler  en  statue  grave,  aux 
yeux  sans  regard,  aux  gestes  immobiles  — telle 
une  statue  funéraire,  gardienne  du  tombeau. 
C'avait  été  brusque  et  effroyable,  cette  mort 
d'un  mari  aimé  passionnément  naguère.  Il 
s'était  suicidé  un  matin  d'automne,  dans  son 
cabinet  de  travail,  avec  un  revolver,  menu 
comme  un  jouet...  Pas  de  drame  bruyant.  La 
détonation  ne  s'entendit  même  pas.  Comme  on 
venait  le  prévenir  à  l'heure  du  déjeuner,  on  le 
trouva  affaissé  sur  la  table  où  il  écrivait  d'ha- 
bitude... Rien  qu'une  petite  mare  de  sang,  déjà 


248  LE  ROUET   DES   BRUMES 

bue,  sur  la  page  non  commencée  et  toute  blan- 
che... Tache  dentelée  et  carminée.  On  aurait 
dit  une  feuille  rouge  des  arbres  de  l'avenue 
touchés  par  octobre,  qui  serait  entrée  par  la 
fenêtre  et  tombée  là.  Ce  fut  une  grande  stupé- 
faction que  cette  mort  volontaire  en  ce  ménage 
jeune,  riche,  sans  calamités  et  qui  semblait 
vivre  uni. 

«  Pourquoi  s'était-il  suicidé?  »  Personne  ne 
pouvait  répondre  à  l'étrange  question.  On 
essaya  des  suppositions,  on  colporta  des  calom- 
nies. Seule  la  veuve  comprenait,  savait  le  motif 
héroïque  et  invraisemblable.  Elle  avait  entendu 
souvent  son  cher  mort  se  plaindre  et  souffrir 
de  ses  insuccès  littéraires.  Il  se  jugeait  mé- 
connu, l'apparition  d'un  premier  livre  ne  l'ayant 
pas  rendu  célèbre  du  coup.  11  disait  avec  amer- 
tume :  ((  Parce  que  je  suis  riche,  on  me  traite 
d'amateur.  »  Parfois,  il  ajoutait  :  «  On  me  rendra 
justice  après  ma  mort!  »  C'est  pour  cela  qu'il 
s'était  tué.  La  veuve  le  sentait  bien,  il  avait 
fait  ce  sacrifice  —  le  sacrifice  de  Ja  vie,  de  la 
fortune,  du  bonheur  et  d'elle-même  —  à  son 
violent  appétit  de  la  renommée.  C'était  cri- 
minel, mais  sublime  aussi,   après  la  première 


LES    GRACES   d'ÉTAT  249 

expérience  qui  fut  fâcheuse,  il  ne  se  sentait  plus 
le  courage  de  publier,  dans  les  mêmes  condi- 
tions, ses  autres  livres,  toute  une  œuvre  com- 
pacte, une  série  de  manuscrits  écrits  avec  des 
effusions  ruisselantes  et  un  lyrisme  qui  piaffa 
sur  le  papier...  Encore  une  fois,  des  mécon- 
naissances annuleraient  son  effort.  Son  œuvre 
était  belle  et  méritait  la  gloire.  Mais  la  gloire 
ne  s'accorde  qu'aux  morts.  Il  accepta  de  mourir. 
La  veuve  s'enferma  dans  le  cabinet  de  tra- 
vail de  l'héroïque  défunt,  toujours  intact... 
L'officiant  était  parti  du  sanctuaire,  mais  un 
dieu  y  demeurait,  le  dieu  créé  par  lui  dans 
l'hostie  consacrée.  Blancheur  du  papier,  pareille 
à  celle  du  pain  azyme,  et  qu'on  transsubstantie 
aussi.  La  veuve  mania  les  précieux  manuscrits, 
les  classa.  Il  y  en  avait  de  tous  les  genres  : 
des  romans,  des  essais  sur  l'amour,  des  pen- 
sées, de  la  philosophie,  voire  des  études  mo- 
rales et  politiques,  des  drames  aussi...  Durant 
des  journées  entières,  elle  les  déchiffra,  en  fit 
des  copies  nettes  et  pompeuses...  Elle  ne  sortit 
plus  guère.. ^  Aussi  pâle  que  son  mort,  elle 
continua  à  vivre  avec  lui.  Ses  portraits  s'accu- 
mulaient autour  d'elle  :  des  photographies  sur 


250  LE   POUET   DES   BRUMES 

tous  les  meubles,  à  tous  les  âges  ;  puis  un 
pastel,  grandeur  nature,  sur  un  chevalet,  avec 
son  teint  olivâtre,  sa  bouche  de  raisin  bleu,  ses 
yeux  nostalgiques.  On  aurait  dit  qu'il  vivait, 
allait  parler,  remercier  la  fidèle  compagne  occu- 
pée à  préparer  sa  gloire  immanquable  et  proche. 
La  veuve  s'exaltait  :  «  C'était  un  génie!  »  Puis 
elle  s'attendrissait,  s'enorgueillissait,  se  répétait 
elle-même  comme  la  meilleure  consolation  : 
«  Oui!  je  suis  la  veuve  d'un  grand  homme.  » 
Elle  se  décida  à  publier  vite  cette  œuvre  admi- 
rable et  immense.  L'écrivain  y  avait  sacrifié 
son  existence.  Il  fallait  tout  de  suite  lui  payer 
ce  salaire  de  la  gloire  qu'il  attendait,  là-bas, 
avec  une  face  affligée  et  des  mains  impatientes, 
de  l'autre  côté  de  la  vie.  Donc  la  veuve  con- 
sulta des  amis,  des  écrivains  aussi,  sur  le  meil- 
leur mode  de  publication  de  ces  chefs-d'œuvre 
posthumes.  Elle  leur  lut  des  fragments,  attendit 
les  éloges,  força  l'admiration  :  «  N'est-ce  pas 
que  c'est  sublime?  »  Jamais  elle  ne  trouva 
qu'on  fût  au  diapason  voulu.  Seul,  un  vieil  ami, 
un  soir  qu'elle  lui  avait  lu  un  chapitre  de  frag- 
ments philosophiques,  la  satisfit,  quand  il  pro- 
clama :  «  C'est  un  nouveau  Pascal.  »  Veuve  de 


LES   GRACES   d'ÉTAT  251 

grand  homme!  Elle  exulta,  voulut  publier  tout 
en  même  temps,  le  même  jour,  afin  qu'éclatât 
l'œuvre  dans  son  ensemble  écrasant...  Cathé- 
drale bâtie  pour  les  siècles  dont  tous  les  écha- 
faudages tomberaient  à  la  fois...  On  la  dissuada 
de  ce  projet...  Une  publication  successive, 
volume  par  volume,  à  intervalles  réguliers 
mais  distants,  vaudrait  mieux  pour  en  imposer 
à  la  foule  oublieuse  de  nos  temps...  11  en  fut 
fait  ainsi;  et  un  premier  livre  posthume  parut, 
dans  une  indifférence  et  un  silence,  d'ailleurs, 
unanimes. 

La  veuve  ne  pouvait  manquer  de  se  reprendre 
à  la  vie.  Elle  était  trop  jeune  pour  demeurer 
l'ange  des  ruines,  trop  belle  et  riche  pour  ne  pas 
susciter  des  convoitises...  Chez  des  parents,  la 
seule  maison  oii  elle  allât  pour  se  reposer  un 
peu  de  ses  absorbants  travaux  de  copies  et 
d'épreuves,  elle  rencontra  plusieurs  fois  de 
suite  un  homme,  élégant  d'ailleurs,  dont  les 
regards  insistants  offraient  l'amour,  la  fin  du 
deuil,  le  recommencement  de  tous  les  espoirs... 
Peu  à  peu  il  déplaça  les  gestes  immobiles  de  la 
statue  funéraire. 

Quand  il  l'avait  regardée,  la  veuve  éprouvait 


252  LE   ROUET   DES   BRUMES 

celte  sensation  d'avoir  soudain  une  rose  rouge 
parmi  ses  crêpes  noirs,  immuables.  Cela  la 
troubla,  gênée  comme  d'une  inconvenance, 
mais  frémissante  aussi  comme  du  printemps 
proche.  Elle  se  surprit,  le  matin,  entraînée  à 
des  rêveries.  Elle  prolongea  le  temps  de  sa  toi- 
lette, s'essaya  de  nouvelles  coiffures,  un  peu 
lasse  de  ses  habituels  bandeaux  rigides...  Et 
toujours  la  sensation  de  la  rose  rouge,  quand 
elle  passait  sa  robe  noire,  la  rose  rouge  revenue, 
de  plus  en  plus  présente... 

Et  elle  pensait  à  la  rencontre  de  la  veille, 
chez  les  parents  où  elle  passa  la  soirée...  Certes, 
cet  homme  se  déclarait  vis-à-vis  d'elle,  par  mille 
nuances  certaines,  quoique  indicibles.  Mais 
c'était  impossible  !  Elle  avait  à  travailler,  à 
veiller  la  mémoire  et  la  gloire  de  son  cher  mort. 
Il  y  fallait  un  long  zèle  pour  lequel  toute  sa 
vie  suffirait  à  peine.  Elle  retourna  s'enfermer 
dans  le  cabinet  de  travail,  honora  les  portraits, 
déchiffra  les  manuscrits  embrouillés,  continua 
le  dépouillement  des  papiers  sans  fin,  ordon- 
nança des  copies  calligraphiées.  Désormais, 
cependant,  elle  eut  des  distractions...  Sa  main 
se  fatigua  plus  vite...   Ses  regards  s'aimante- 


LES    GRACES   d'ÉTAT  253 

rent  aux  fenêtres,  vers  les  arbres  reverdis  de 
l'avenue.  Elle  dériva  en  des  rêveries,  se  remé- 
mora des  conversations  et  des  rencontres, 
songea  à  cet  homme  nouveau  entré  dans  sa  vie 
et  qui  voulait  empêcher  la  fidélité  de  son  culte. . . 
Alors  elle  se  rejeta  à  son  travail,  reprenant  la 
plume,  écrivant;  puis,  s'interrompant,  se  met- 
tant à  lire  tout  haut  la  page  recopiée  :  «  Tiens, 
c'est  moins  bien,  ceci  !  »  Le  texte  la  désillu- 
sionna, maintenant.  La  pensée  lui  en  apparut 
banale,  les  mots  décolorés...  Un  voile  obscurcit 
le  génie.  L'esprit  de  la  veuve,  peu  à  peu,  fut 
habité  par  le  doute... 

Son  trouble  grandit  en  même  temps  que  son 
intérêt  pour  l'homme  qu'elle  rencontrait  chez 
ses  parents.  Elle  l'y  vit  davantage,  de  façon 
plus  familière.  Un  jour  son  hommage  muet  se 
déclara  en  aveux  brûlants,  en  supplique  émue. 

—  Vous  êtes  trop  jeune  et  trop  belle  pour 
vivre  toujours  avec  la  mort  ! 

La  veuve  se  fiança.  Un  seul  scrupule,  à  ce 
moment,  obscurcit  sa  joie  de  renaître  à 
l'amour,  à  la  vie.  Qu'allait-elle  faire  de  tous  ces 
manuscrits  ?  Du  moment  qu'elle  se  remariait, 
il  n'était  plus  convenable,  il  serait  indélicat, 


254  LE   UOUET   DES   BRUMES 

même  inconvenant,  vis-à-vis  de  son  second 
mari,  de  s'occuper  du  premier  et  de  le  rendre 
célèbre.  Surtout  qu'en  quittant  son  nom,  elle 
n'avait  plus  aucun  titre  à  s'y  intéresser,  ni 
même  aucun  droit.  Si  encore  il  eût  eu  vrai- 
ment du  génie!  Mais  elle  commençait  à  voir 
qu'elle  fut  leurrée  par  un  mirage  ;  par  sa  dou- 
leur et  sa  confiance.  Elle  accepta,  sans  con- 
trôle, la  garantie  du  sang,  cette  caution  du 
suicide,  pour  certifier  la  foi  dans  l'immortalité 
de  l'œuvre  laissée.  Mais  le  pauvre  mort  s'exalta 
sans  doute  par  un  orgueil  solitaire.  Elle  aussi, 
dans  la  suite,  s'exalta.  Quel  prisme  que  les 
larmes  !  Elle  avait  lu  ainsi,  et  s'abusa.  A  pré- 
sent le  texte  apparaissait  lui-même.  C'était 
médiocre,  en  somme...  Alors,  sans  scrupule,  et 
puisqu'il  ne  fallait  pas  humilier  son  nouveau 
mari  en  ayant  l'air  d'attacher  du  prix  à  ce  qui 
venait  de  l'ancien,  elle  emporta,  un  soir,  toute 
une  pile  de  manuscrits  et  alla  les  jeter  à  la 
vSeine,  comme  un  petit  cadavre  d'enfant,  comme 
quelque  chose  de  mort  et  qui  n'était  pas  né 
viable. 

Remariée,  la  veuve  se  voua  avec  ardeur  à  la 
réussite   de   son  mari.    C'était   un  savant,  un 


LES    GRACES    d'ÉTAT  ^55 

polygraphe  prolixe,  écrivant  sur  toutes  ma- 
tières, l'histoire,  les  sciences  morales  et  politi- 
ques, collaborant  à  des  revues  graves.  Sa  femme 
jugea  qu'il  lui  faudrait  se  pousser  à  l'Institut. 
Et  tous  deux  s'attelèrent  au  projet  :  on  donna 
des  dîners  utiles,  on  invita  les  académiciens 
influents,  on  fréquenta  les  salons  officiels.  Que 
d'affaires!  Ce  fut  un  tourbillon  organisé.  La 
veuve  se  multiplia,  élabora  des  tactiques  et  des 
combinaisons.  Puis  des  visites  incessantes,  oi^i 
elle  posait  des  jalons  vers  le  but.  Pourtant 
dans  cette  existence  si  occupée,  des  remords, 
par  moments,  lui  vinrent.  Elle  s'en  voulut 
d'avoir  détruit  les  manuscrits  du  mort.  Si,  vrai- 
ment, c'étaient  des  chefs-d'œuvre?  Elle  y  pen- 
sait surtout,  les  jours  où  elle  avait  éprouvé 
quelque  échec  dans  ses  manigances,  quelque 
recul  dans  la  réussite  de  cette  candidature  à 
l'Institut,  si  désirée.  C'était  la  faute  un  peu  de 
son  mari.  Elle,  elle  se  dépensait.  Mais  lui,  s'ai- 
dait si  peu.  C'aurait  été  plus  facile  avec  l'autre... 
Il  se  serait  imposé,  lui  !  Car,  au  fond,  peut-être 
bien  qu'il  en  avait,  du  génie?  Le  remords  d'avoir 
détruit  ses  manuscrits  recommença,  lui  devint 
intolérable.  C'est  un  crime,  dans  ce  cas,  qu'elle 


256  LE   ROUET  DES   BRUMES 

commit.  Un  crime  contre  la  mort  qui  avait 
échangé  sa  vie  contre  la  gloire;  un  crime  éga- 
lement contre  la  société,  qui  a  besoin  du  Beau 
et  du  Rêve  quotidien,  comme  du  pain  I  A  la  fin, 
elle  n'y  tint  plus,  voulut  savoir  à  tout  prix, 
calmer  ses  craintes  et  son  lancinant  regret. 
Elle  avait  gardé  dans  son  secrétaire  quelques 
feuillets  du  mort,  plus  intimes,  des  notes  sur 
l'amour,  et  qui  lui  avaient  semblé,  naguère, 
inspirées  par  elle.  Un  soir,  elle  se  décida  à 
consulter  son  mari,  à  le  prendre  pour  juge,  un 
juge  qui,  en  étant  de  son  avis,  l'absoudrait  d'un 
acte  ignoré  par  lui,  dont  elle  s'inquiétait  trop 
sans  doute.  Elle  alla  prendre  les  feuillets  et  dit 
d'un  air  nonchalant  : 

—  Tu  sais,  il  écrivait...  aussi.,.  J'ai  retrouvé 
quelques  pages,  l'autre  jour. 

—  Ah! 

—  Veux-tu  que  je  te  les  lise?  Cela  ne  t'en- 
nuie pas? 

Elle  lut,  en  effet.  Mais,  sans  le  vouloir,  sans 
le  savoir  sans  doute,  elle  déjoua  tous  les  arti- 
fices de  l'écrivain.  Elle  rusa  avec  le  texte.  Sa 
voix  eut  des  italiques  pour  souligner  les  fautes, 
se  hâta  aux  meilleurs  passages,  dissimula  les 


LES    GRACES   d'ÉTAT  257 

beautés  réelles,  précipita  la  fin  dans  un  débit 
monotone,  où  les  mots  s'en  allaient  en  trou- 
peau hagard  dans  une  brume.  Pourtant  elle  se 
crut  de  très  bonne  foi,  jugea  qu'elle  avait  fait 
de  son  mieux,  s'attendrit  dans  une  hypocrisie 
sincère  dont  elle  fut  dupe  elle-même.  A  la  fin, 
elle  dit  : 

—  N'est-ce  pas?  C'est  franchement  mauvais  I 

—  Oh  !  oui  ! 

Depuis,  la  veuve  vécut  quiète,  libérée  de  tout 
remords,  heureuse  de  son  nouveau  sort,  fîère 
de  son  second  mari  qu'elle  poussait  à  tous  les 
honneurs,  satisfaite  surtout  d'être  débarrassée 
de  l'autre,  dont  elle  songeait,  maintenant,  à 
part  elle  :  «  C'était  un  raté  !  » 


17 


L'IDOLE 


L'IDOLE 


La  fête  rayonnait.  On  pendait  la  crémaillère 
dans  le  nouvel  hôtel  d'un  financier  fameux.  Ce 
gala  était  merveilleux  :  des  toilettes  sans  prix, 
des  bijoux  séculaires,  des  épaules  et  des  gorges, 
comme  un  jardin  de  chair.  Un  orchestre  invi- 
sible, caché  dans  une  sorte  de  bosquet,  épan- 
chait une  musique  voluptueuse  et  fiévreuse. 
Des  clartés  féeriques  !  Car  on  inaugurait,  ce 
soir-là,  de  nouveaux  appareils  pour  la  lumière 
électrique,  commandés  à  un  verrier  célèbre, 
qui  avait  créé  des  globes  comme  des  tulipes, 
des  anémones,  des  gloxinias,  où  la  matière 
embrasée  enfouissait  son  or  de  pistil;  et 
c'étaient  partout,  sur  les  commodes,  les  guéri- 


262  LE   ROUET   DES   BRUMES 

dons,  les  murs,  les  plafonds,  une  explosion  de 
fleurs,  un  feu  d'artifice  qui  s'est  posé  et  s'éter- 
nise. Parmi  l'encombrement  d'une  foule 
énorme,  il  y  eut  tout  à  coup  des  remous;  un 
sillage  s'aperçut;  on  entendit  une  rumeur 
comme  une  écume  qui  chante  à  ras  de  la  mer, 
quand  un  navire  a  passé.  «  La  belle  madame 
Desgenêt!  »  Chacun  voulut  la  voir.  Des  bous- 
culades polies  s'entrechoquèrent.  Elle  apparut 
plus  souveraine  que  jamais,  vêtue  comme  à  l'ha- 
bitude, d'une  toilette  qui  ne  semblait  créée  et 
possible  que  pour  elle.  Elle  allait  toute  à  sou- 
ligner les  lignes  uniques  de  ce  corps.  Par  quel 
prodige  pouvait  tenir  en  équilibre  le  corsage 
retenu  à  peine  par  des  liens  de  dentelle  au-des- 
sus des  épaules.  Ah!  ces  épaules!  C'était  un 
des  détails  inouïs  de  sa  beauté  ;  leur  pente  in- 
sensible, leur  molle  déclinaison,  harmonieuse 
comme  la  courbe  des  collines  sur  l'horizon... 
Sa  gorge  ondulait  en  un  battement  calme.  On 
aurait  cru  voir  respirer  la  mer.  Et  son  rythme, 
quand  elle  marchait!  Sa  tête  surtout  régnait. 
Tout  y  était  sublime,  par  le  dessin  et  la  cou- 
leur :  des  oreilles  aux  complications  de  coquil- 
lages; un  nez  droit,  comme  au  profil  des  ca- 


l'idole  263 

mées,  mais  qui  vivait  d'une  vie  pathétique, 
révélée  par  une  palpitation  de  ses  deux  ailes, 
d'accord,  eût-on  dit,  avec  la  palpitation  des 
seins.  Mais  le  plus  rare  encore  dans  cette  tête 
merveilleuse,  c'était  la  plantation  des  cheveux 
au  front  et  aux  tempes,  leur  façon  brusque  de 
germer  qui  faisait  songer  aux  procédés  de  la 
Nature,  à  la  manière  dont  une  mousse  et  des 
herbes  d'or  sourdent  tout  à  coup  de  certains 
cailloux  blancs. 

La  belle  madame  Desgenêt  passa.  Les 
femmes,  de  l'avoir  vue,  furent  plus  pâles.  Les 
hommes  furent  plus  rouges,  un  peu  conges- 
tionnés d'un  afflux  de  volupté,  car  elle  leur 
avait  divulgué,  à  tous,  le  plus  d'elle  qu'elle 
pouvait,  grâce  au  décolleté  excessif  de  son  cor- 
sage et  à  sa  robe  collante  la  moulant  comme  un 
strict  étui.  L'homme  qui  la  menait  à  son  bras 
était  un  écrivain  connu,  Paul  Noinville,  un  des 
rares  avec  qui  elle  conversât,  car,  dans  les  fêtes, 
elle  répugnait  à  des  présentations  nouvelles, 
ne  se  mêlait  pas  aux  groupes,  s'isolait  avec 
quelques  amis.  Elle  se  contentait  de  paraître, 
de  se  montrer,  un  moment,  et  se  retirait  de 
bonne  heure,  toujours  impassible. 


264  LE    ROUET   DES   BKUMES 

Noinville  l'entraîna  dans  le  jardin  d'hiver,  où 
il  y  avait  moins  de  monde.  Il  y  faisait  frais  et 
délicieux.  Des  glaces  face  à  face  y  créaient  le 
mirage  d'une  salle  sans  fin.  Une  fontaine,  au 
centre,  tissait  un  murmure  mouillé.  On  voyait 
l'eau  bouger  comme  les  fils  sur  un  métier... 
Canevas  d'eau  vive  sur  lequel  Noinville,  bien- 
tôt, broda  une  conversation  enflammée,  les 
fleurs  rouges  de  son  désir... 

—  Ainsi,  c'est  toujours  non?  fit-il  d'une 
voix  d'angoisse,  en  regardant  le  vol  d'hiron- 
delle des  grands  sourcils,  sur  le  front  blanc  de 
la  belle  madame  Desgenêt. 

—  Encore!  Vous  y  revenez!  répondit-elle. 
Je  croyais  pourtant  que  c'était  bien  réglé  entre 
nous.  Je  vous  aime  beaucoup,  je  pense  à  vous 
sans  cesse;  c'est  un  très  doux  et  profond  amour. 
Je  vous  l'ai  avoué  et  ne  me  dédis  pas.  Mais 
pourquoi  vouloir  cela,  la  petite  minute,  si  inu- 
tile, en  somme. 

—  Parce  que  je  vous  aime!  Mais,  vous, 
puisque  vous  m'aimez  aussi,  pourquoi  refuser? 

—  Oh!  ce  n'est  pas  par  pruderie.  Mais  sin- 
cèrement, je  ne  peux  pas... 

—  A  cause  de  votre  mari  ? 


l'idole  265 

—  Il  Test  si  peu  ! 

—  Alors,  vous  n'êtes  pas  comme  les  autres 
femmes,  qui,  elles,  se  donnent  quand  elles 
aiment.  Quelle  femme  êtes-vous  donc? 

La  belle  madame  Desgenêt  redressa  son 
buste  qui  avait  un  peu  fléchi  dans  la  conversa- 
tion pressante.  Elle  immobilisa  son  visage, 
assagit  la  palpitation  de  son  nez  droit  d'impé- 
ratrice, dont  l'intérieur  avait  des  tons  de  cor- 
naline. Elle  eut  une  attitude  d'Eternité. 

—  Comment,  reprit-elle,  d'une  voix  posée 
et  qui  semblait  ne  pas  vouloir  déranger  les 
lèvres,  la  fleur  fardée  de  sa  bouche  —  n'avez- 
vous  pas  compris?  Certes  je  ne  suis  pas  une 
femme  pareille  aux  autres.  Vous  ne  m'avez 
donc  jamais  regardée?  Vous  n'avez  pas  réfléchi 
sur  mon  cas.  Cependant  je  m'étais  abandonnée 
à  vous  davantage,  supposant  que  vous  devine- 
riez vite  et  ne  seriez  pas  importun  comme  les 
autres.  Quoi  !  mon  cher  Noinville,  vous  êtes 
un  romancier  renommé,  donc  psychologue,  et 
aussi  un  poète  exquis,  donc  visionnaire  —  et 
vous  n'avez  pas  reconstitué  exactement  ce  que 
je  suis!  Je  vais  vous  le  dire...  En  effet,  je  ne 
ressemble  pas  aux  autres  femmes.  Je  suis  celle 


266  LE   ROUET   DES   BRUMES 

qu'on  ne  doit  pas  aimer.  Je  veux  être  celle 
qu'on  admire.  Je  souhaite  de  susciter  dans  tous 
les  yeux  une  image  qui  ne  soit  pas  indigne  de 
l'image  surhumaine  qu'on  se  fait  de  la  Beauté. 
Il  y  a  des  visages  qui  régnent  sur  les  siècles  : 
Hélène,  la  Reine  de  Saba,  Dalila,  Récamier. 
L'or  de  leurs  chevelures  sonne  comme  celui 
des  trompettes  de  victoire.  Rien  qu'en  enten- 
dant proférer  ces  noms,  la  foule  tressaille, 
comme  d'une  possession  réelle...  Ces  beautés-là 
ne  furent  pas  pour  un  seul...  Elles  appartien- 
nent à  tous...  Elles  se  donnent  tout  le  temps  de 
leur  immortalité  à  des  hommes  qu'elles  igno- 
rent et  qu'elles  consolent  de  leurs  médiocres 
amours.  Ah  !  être  un  peu  cela  pour  les  vivants 
d'aujourd'hui,  auxquels  je  me  mêle!  Compre- 
nez-vous, à  présent?  Leur  résumer  Hélène,  et 
les  autres,  et  celles  qui  furent  les  modèles  des 
marbres  grecs  et  celles  qui  tentèrent  les  er- 
mites, et  toutes  celles  que  les  rois  et  les  génies 
adorèrent.  Etre  pour  eux  le  songe  de  leur 
songe,  la  déesse  à  laquelle  ils  veulent  croire, 
une  femme  si  parfaite  qu'elle  en  soit  devenue 
œuvre  d'art,  et,  comme  telle,  se  communique  à 
tous. 


l'idole  267 

Est-ce  assez  clair,  maintenant?  Vous  surtout, 
mon  cher  ami,  vous  auriez  dû  comprendre.  Moi 
aussi  j'ai  un  poème  à  parfaire.  Je  suis  mon 
propre  poème.  J'ai  modelé  la  statue  que  je  veux 
être.  Ma  beauté  est  une  œuvre,  de  matière  fra- 
gile, et  j'y  veille.  Ne  faut-il  pas  sacrifier  à  son 
art?  Vous  aussi,  vous  avez  vos  renoncements. 
Vous  répudiez  l'argent,  les  succès  faciles,  que 
sais-je  encore  I  pour  réaliser  un  poème  noble, 
des  romans  de  légende  et  de  rêve.  Moi,  j'ai  des 
renoncements  comme  vous.  Pour  l'œuvre  de 
ma  beauté  et  parce  qu'il  faut,  en  ces  temps  de 
laideur,  qu'un  exemple  décisif  apparaisse,  j'ai 
renoncé  à  l'amour,  à  la  maternité,  même  aux 
baisers,  oui  !  vos  baisers  dont  je  voudrais,  mais 
qui  me  font  peur.  Vous  aussi,  vous  êtes  pru- 
dent; aucun  excès;  pas  d'alcool;  vous  comptez 
vos  cigarettes,  pour  ne  pas  vous  fatiguer  l'es- 
tomac; vous  vous  couchez  tôt  pour  vous 
éveiller  la  tête  libre,  bien  travailler,  accroître 
la  splendeur  grandissante  de  votre  œuvre.  Moi, 
j'ai  besoin  des  mêmes  précautions.  Sinon,  bien 
vite,  je  n'aurais  plus  de  beauté,  comme  vous 
n'auriez  plus  de  talent...  Donc  je  renonce;  je 
me  prive...  Un  soir  d'amour  ruinerait  les  soins 


268  LE   ROUET    DES   BRUMES 

de  bien  des  jours.  Puis-je  laisser  piller  ma 
bouche  dont  le  dessin  est  fragile  et  importe 
tant...  Et  les  gourdes  impassibles  de  mes  seins, 
y  a-t-il  moyen  d'en  désaltérer  des  soifs  d'amour, 
sans  que  bientôt  elles  apparaissent  flasques  et 
comme  vides?  Encore  une  fois,  ma  Beauté  est 
une  œuvre  qu'il  faut  sans  cesse  veiller  et  par- 
faire... J'en  ai  la  force...  Je  couche  avec  des 
bandelettes,  des  ceintures,  des  aromates,  pour 
garder  la  fermeté  des  chairs,  la  solidité  des 
contours.  Je  vis,  chez  moi,  portant  sur  le  visage 
des  masques,  des  linges  pénétrés  de  décoctions, 
des  herbes  et  des  plantes...  Je  mange  à  peine, 
pour  garder  ma  sveltesse  de  jet  d'eau.  Je  parle 
peu,  afin  que  ma  figure  au  repos  demeure  sans 
rides...  Oui!  j'ai  la  joie  de  faire  tout  cela  — 
parce  que  j'en  ai  l'orgueil. 

—  En  effet,  c'est  une  joie  orgueilleuse,  in- 
terrompit l'écrivain  d'un  ton  amer. 

—  Une  joie  amoureuse  aussi,  reprit  la  belle 
madame  Desgenêt.  J'ai  renoncé  à  l'amour  d'un 
seul,  même  au  votre,  qui  me  trouble  pourtant. 
Mais  tous  m'aiment.  Je  suis  désirée,  au  fond, 
par  tous  les  hommes.  Et,  de  le  savoir  infailli- 
blement, c'est  comme  si  j'étais  possédée  par 


l'idole  269 

eux.  Tous  ceux-là  que  vous  voyez,  quand  je 
passe,  me  regardent,  me  déshabillent  des 
yeux...  Je  les  aide  le  plus  qu'il  est  possible.  Je 
leur  donne  tout  ce  que  je  peux...  Je  leur  livre 
ma  gorge  jusqu'à  la  limite  permise;  et  mon 
corsage,  plus  abaissé  encore  par  derrière,  leur 
ouvre  toute  la  vallée  frissonnante  de  mon  dos, 
presque  jusqu'au  bout...  Ainsi  je  leur  donne  de 
l'amour,  et  ils  m'en  rendent.  Tout  à  l'heure, 
en  rentrant  chez  eux,  ils  fermeront  les  yeux 
entre  les  bras  trop  habitués  de  leurs  épouses, 
afin  de  se  créer  le  mirage  de  ma  présence;  et 
c'est  moi  qu'ils  évoqueront,  qu'ils  croiront  en- 
lacer, et  dont  la  chair  inoubliable  enflammera 
la  leur.  Et  moi,  de  le  savoir,  quoique  seule  en 
mon  lit,  j'éprouverai  une  immobile  volupté, 
comme  de  la  caresse  anonyme  d'une  foule. 

Il  se  faisait  tard.  La  belle  madame  Desgenêt 
se  leva  pour  partir.  Au  bras  de  Noinville,  elle 
retraversa  la  fête,  colorée  par  les  tulipes  et  les 
anémones  de  la  lumière  électrique. 

On  dansait  maintenant...  L'orchestre  dé- 
nouait une  valse  ardente.  Les  traînes  défer- 
laient, roulaient  leurs  volutes  sur  le  parquet 
miroitant.    Les   danses    s'arrêtèrent   presque, 


270  LE   ROUET   DES   BRUMES 

quand  passa  la  belle  madame  Desgenêt,  offrant 
encore  un  moment  sa  beauté,  condescendant, 
une  dernière  fois,  à  l'amour  incontenté  des 
hommes  pour  qu'ils  pussent,  ce  soir-là,  après 
l'avoir  vue,  étreindre  en  pensée  l'Idéal. 


L'AMOUR  DES   YEUX 


L'AMOUR  DES  YEUX 


Thérèse  avait  eu,  instantanément,  le  cœur 
pris  par  ce  Jan,  le  jovial  et  fort  marin.  Un 
dimanche  après-midi,  elle  allait,  au  hasard,  le 
long  du  port  de  l'antique  ville.  Elle  suivait  les 
quais,  les  bassins,  les  débarcadères...  Elle  se 
riait  à  elle-même  dans  les  cuivres  des  poupes. 
Elle  comparait  les  voiles  d'un  rouge  de  rouille 
avec  le  rouge  pareil  des  vieilles  tuiles  sur  les 
toits.  Thérèse  était  heureuse.  Tout  enfant,  elle 
rêvait  déjà  là,  de  départs,  de  longues  traversées, 
des  îles,  de  perroquets  fabuleux,  de  fruits  in- 
connus. C'était  la  faute  de  ses  lectures,  his- 
toires de  voyages,  de  naufrages  et  d'aventures 
de  mer.  La  vue  des  navires  créait  la  possibilité 

18 


274  LE   ROUET    DES   BRUMES 

de  ses  grands  songes...  Il  lui  semblait  que  sa 
destinée,  comme  Jésus,  marchait  sur  la  mer,  au 
loin... 

Ce  jour-là,  elle  venait  de  s'arrêter  avec  curio- 
sité devant  un  grand  steamer  à  la  coque  blanche, 
aux  mâts  multiples.  Des  hommes  de  l'équipage 
franchirent  la  passerelle,  abordèrent  au  quai. 
Un  d'eux  regarda  Thérèse,  ralentit  le  pas, 
s'approcha,  louvoya,  tourna  autour  d'elle 
comme  font  les  albatros  autour  de  la  voilure... 
Thérèse  avait  rougi.  Le  matelot  se  décida  : 

—  Vous  voudriez  partir  avec  nous? 

—  Partir?  il  allait  donc  encore  partir.  Sans 
savoir  pourquoi,  ce  mot  résonna  dans  Thérèse, 
lui  fit  mal  tout  de  suite...  C'est  que  tout  de 
suite,  dès  la  première  minute,  elle  avait  aimé 
ce  Jan.  Il  avait  le  visage  de  tous  ses  rêves,  de 
tant  de  rêves  î  Elle  éprouva  aussitôt  une  vaste 
joie  calme,  un  subit  apaisement,  comme  si  ce 
qu'elle  cherchait  depuis  longtemps  était  arrivé. 
Certes  il  semblait  trop  gai,  si  différent  d'elle! 
Mais  elle  ne  vit  rien,  ni  sabouche  sensuelle  dans 
sa  barbe  de  varechs,  ni  ses  oreilles  de  faune 
que  corrigeaient  de  fins  anneaux  d'or  —  rien 
que  ses  yeux,  de  grands  yeux  nostalgiques  da  s 


l'amour  des  yeux  275 

ce  visage  en  fête.  Anomalie  fréquente  chez  les 
marins.  Leurs  yeux  ne  sont  plus  eux.  Ils  sont 
de  dociles  miroirs  où  les  pays  sont  entrés.  Yeux  ! 
Miroirs  !  Ils  ne  vivent  que  de  reflets.  Thérèse 
remarqua  surtout,  de  lui,  ses  beaux  yeux,  ses 
yeux  spacieux.  Elle  l'aima  pour  ses  yeux. 
Elle  n'aima  même,  en  réalité,  que  ses  yeux. 
Ils  étaient  pareils  aux  récits  où  son  enfance 
s'exalta. 

—  Je  lis  tes  yeux,  lui  disait-elle,  parfois, 
d'un  air  de  somnambule,  perdue  en  des  son- 
geries... Jan  ne  comprenait  pas... 

—  Tiens,  les  voilà  de  plus  près.  »  Et  il  en 
profitait  pour  rapprocher  son  visage,  coller  sa 
bouche  ardente  contre  la  bouche  sensitive  de 
Thérèse.  Celle-ci  reculait,  se  refusait.  Elle  ne 
voulait  que  ses  yeux.  Elle  recommençait  à 
voyager  dans  ses  yeux.  C'étaient  de  l'eau  indé- 
finie, les  îles,  les  perroquets,  les  fruits  sans 
nom...  Thérèse  aima  Jan  d'un  amour  immense 
et  extasié.  Quelle  illumination  dans  sa  vie 
grise,  sa  petite  vie  d'orpheline,  seule  avec  son 
aïeule  qui  l'éleva,  dans  la  maisonnette  à  pignon, 
proche  de  la  cathédrale.  Ah!  toujours  l'ombre, 
le  poids  lourd  de  la  tour  sur  son  âme!...  Main- 


276  LE   ROUET   DES   BRUMES 

tenant  elle  avait  l'illusion  de  vivre  sur  un 
navire,  d'une  vie  aérée,  claire,  mobile...  Et 
quand  elle  se  promenait  avec  Jan,  c'était 
encore  comme  une  sensation  de  traversée,  à 
cause  de  cette  marche  des  matelots  qui  tangue 
aussi.  Leur  amour  fut  plus  fort  d'être  exaspéré 
par  la  hâte  et  par  le  sort  inexorable.  Thérèse 
avait  espéré  se  marier  tout  de  suite. 

—  C'est  impossible.  Je  suis  engagé  pour  six 
mois  encore  à  bord  de  mon  navire. 

—  Ne  pars  pas. 

—  J'ai  signé. 

—  Et  si  tu  fais  naufrage?  gémissait  Thérèse, 
se  rappelant  ses  lectures,  Robinson,  les  radeaux, 
les  côtes  désertes,  des  hivernages  au  Pôle... 

—  Non  !  Je  gagnerai  une  belle  somme  et,  au 
surplus,  je  trafiquerai  un  peu,  là-bas  où  nous 
allons,  très  loin,  dans  les  colonies.  Ainsi,  à 
mon  retour,  nous  aurons  un  gentil  ménage. 

Thérèse  écoutait,  se  résignait,  croyait,  se 
berçait  à  sa  voix,  voyait  déjà  dans  ses  yeux  les 
pays  où  il  aborderait... 

En  ces  jours  de  mai  et  de  printemps,  ce  furent 
des  soirées  d'ineffable  enchantement.  Le  marin 


l'amour  des  yeux  277 

ne  partirait  qu'à  la  mi-été.  Thérèse  et  Jan  se 
considéraient  comme  liés.  Après  les  six  mois 
d'embarquement  obligatoire,  ils  se  marieraient. 
En  attendant,  ils  se  rejoignirent  quotidien- 
nement. Thérèse,  obligée  de  mentir,  disait  à 
sa  grand'mère  qu'elle  se  rendait  au  salut  du  soir 
à  la  cathédrale,  salut  du  mois  de  Marie,  en  ce 
mai  propice.  Puis,  pour  prolonger  la  sortie,  elle 
avait  obtenu  la  complicité  d'une  voisine  nom- 
mée Gudule,  qui  était  précisément  liée  avec 
les  parents  de  Jan  et  chez  qui  elle  disait  s'être 
arrêtée,  quand  elle  se  trouvait  en  retard... 
L'aïeule  confiante,  ainsi,  ne  soupçonna  rien. 

Les  amoureux  déambulèrent...  Soirs  tièdes! 
Douces  flâneries  vers  le  port...  Et  la  lune  à 
travers  les  haubans!  Jan  parlait,  racontait  des 
voyages  au  long  cours,  des  tempêtes,  des  abor- 
dages, des  escales  en  des  villes  fameuses  ou 
des  îles  vierges...  Thérèse  regardait  ses  yeux, 
comme  s'ils  illustraient  son  récit...  Elle  y 
voyait  en  images  de  couleur,  des  villes,  des 
côtes,  des  ciels,  une  géographie  changeante... 
Alors  elle  se  haussait  vers  son  visage,  l'enla- 
çait, lui  baisait  les  yeux,  semblait  les  boire,  y 
manger  des  fruits  inconnus,  tout  à  coup  mûrs... 


278  LE   HOUET   DES   BRUMES 

Et  Jan,  lui,  baisait  sa  bouche...  Ils  reprenaient 
leur  marche  plus  ralentie...  Et,  dans  l'obscurité 
accrue,  Jan  s'enhardissait,  entamait  goulûment 
la  bouche  sensitive  de  Thérèse,  Fétreignait 
toute,  serrait  son  frêle  corps  contre  sa  chair  de 
géant.  Ah!  comme  elle  était  maigre.  Et  les 
deux  petits  abricots  de  ses  seins  sur  Tespalier 
de  ce  corps  maigre  !  Le  désir  de  Jan  s'accrut 
de  cette  fragilité.  Il  devint  pressant,  exi- 
geant : 

—  Puisque  nous  nous  aimons  !... 

—  Attendonsjusque-là. 

—  Pourquoi?  Tu  es  déjà  ma  femme...  Qui  le 
saura  ? 

—  Dieu  ! 

Jan,  alors,  s'attacha  à  vaincre  ses  scrupules. 
Oui!  elle  avait  raison.  Mais  si  Dieu  lui-même 
consentait? 

Ils  ne  pouvaient  pas  tout  de  suite  se  marier, 
puisqu'il  avait  signé  et  devait  accomplir  ce 
dernier  voyage,  lucratif  d'ailleurs,  pour  leur 
futur  ménage.  Mais  il  était  possible  de  se 
marier  déjà  devant  Dieu.  Ainsi  ils  seraient 
davantage  l'un  à  l'autre,  liés  irrémédiablement. 
Ils    s'aimeraient    mieux    durant     l'absence... 


l'amour  des  yeux  279 

Et  lui  serait  protégé  contre  les  naufrages  et 
tout  malheur...  Est-ce  que  Dieu  oserait  la 
laisser  veuve? 

Cette  considération  ébranla  Thérèse...  Jan 
avait  tout  manigancé.  Un  soir,  ils  se  rendirent 
au  salut  du  mois  de  Marie  à  la  cathédrale...  La 
mer  de  l'orgue  ruissela,  déferla  autour  d'eux... 
Thérèse  se  sentit  dans  des  vagues  bleues... 
Jan  avait  mis  ses  habits  du  dimanche.  Ce  fut 
une  vraie  noce.  Ils  prièrent  ensemble.  A  un 
moment  donné,  dans  le  clair-obscur  de  l'ab- 
side, Jan  lui  prit  la  main,  lui  glissa  au  doigt 
une  alliance  d'or... 

Ensuite  il  la  mena  dans  un  hôtel,  comme  un 
soir  de  noces,  comme  en  voyage  de  noces.  Il 
sembla  à  Thérèse  qu'elle  s'était  vraiment  mariée 
ce  jour-là.  Ne  s'étaient-ils  pas  unis  devant  Dieu? 
Dans  six  mois,  ils  ne  feraient  que  confirmer  les 
vœux  d'aujourd'hui,  déjà  échangés  pour  s'aimer 
mieux  durant  la  séparation... 

Ils  se  donnaient  l'un  à  l'autre  pour  qu'aucun 
ne  fût  seul,  malgré  l'absence...  Alors  Thérèse 
s'abandonna. 

Les  yeux  de  Jan,  plus  que  jamais,  étince- 
lèrent,  s'approfondirent...  Alcôve  de  miroirs! 


280  LE  ROUET  DES   BRUMES 

Il   sembla    à  Thérèse  que   c'est  là  qu'elle  se 
donnait... 

Jan  était  parti,  revenu.  Des  années  coulèrent. 
Il  n'avait  plus  revu  Thérèse.  Une  seule  fois,  il 
la  rencontra,  mais  fit  semblant  de  ne  pas  la 
reconnaître,  hâta  le  pas.  Elle,  elle  vécut  comme 
une  veuve,  qui  connut  à  peine  son  époux,  de 
même  que,  orpheline,  elle  connut  à  peine  ses 
parents.  N'y  a-t-il  pas  une  logique  dans  cer- 
taines destinées?  Elle  continua  à  s'étioler,  gar- 
dienne de  la  vieillesse,  auprès  de  son  aïeule, 
dans  la  maisonnette  proche  de  la  cathédrale, 
avec  toujours  le  poids  lourd  de  l'ombre  de 
la  tour  sur  son  âme.  Pourtant  elle  espérait 
encore,  contre  tout  espoir.  Jan  avait  bon  cœur. 
Quand  il  aurait  fini  de  courir  les  filles  et  les 
tavernes,  il  s'amenderait,  lui  reviendrait,  peut- 
être...  N'était-il  pas  son  époux  devant  Dieu? 
Elle  ne  cessa  pas  de  l'aimer,  d'aimer  ses  yeux. 
Sans  cesse  elle  se  réembarquait  dans  ses  yeux, 
que  l'absence  agrandissait  encore...  Elle  s'en 
allait  loin,  dans  ses  yeux,  si  loin —  derrière 
leur  ligne  d'horizon! 

Un  jour,  tout  fut  consommé.  L'attente  prit 


l'amour  des  yeux  281 

fin.  Gudule,  la  voisine,  l'amie  complaisante 
aux  rendez-vous  de  naguère,  qui  était  restée 
liée  avec  la  famille  du  matelot,  vint  annoncer 
une  horrible  nouvelle  : 

—  Jan  s'est  noyé. 

—  Ah!  mon  Dieu! 

—  On  l'a  repêché  dans  un  des  bassins  du 
port.  11  sera  tombé  à  l'eau,  étant  ivre... 

D'un  trait,  Thérèse  se  précipita...  Elle  vou- 
lait le  revoir,  le  veiller.  N'était-elle  pas  sa 
femme?  Oh  le  malheureux!  L'ami  aimé!  Gudule 
alla  derrière  elle,  cherchant  à  la  dissuader.  Que 
diraient  les  parents  de  Jan?  Thérèse  n'entendit 
rien,  courut,  entra...  Le  mort  reposait  dans 
une  petite  chambre,  sur  un  lit  bas,  éclairé  par 
deux  bougies  dont  le  feu  rose  donnait  par  mo- 
ments à  son  visage  blême  un  simulacre  de  vie. 

11  n'était  pas  trop  changé...  Tout  de  suite 
Thérèse  avait  regardé  du  côté  des  yeux.  Elle 
s'effara.  Ses  yeux  n'étaient  pas  fermés.  Ils 
regardaient,  grands  ouverts,  très  loin,  ailleurs, 
au  delà  de  la  vie.  Pourquoi  n'avait-on  pas  fermé 
ses  yeux?  Elle  interrogea  avec  stupeur  et 
angoisse... «  —  On  n'a  pas  pu.  Chaque  fois,  les 
paupières   se  sont  relevées.  C'est  à  cause  du 


282  LE   ROUET   DES   BRUMES 

temps  trop   long  écoulé  après  sa  mort.  Il    a 
séjourné  tout  un  jour  dans  l'eau...  » 

Thérèse  s'était  approchée  pour  baiser  sa  face 
morte,  lui  parler,  lui  pardonner...  En  se  pen- 
chant, elle  se  trouva  toute  proche  des  yeux 
grands  ouverts...  Soudain  elle  poussa  un  cri 
affreux.  —  «  Ah!  je  me  vois!  Je  suis  dans  ses 
yeux!  »  Gudule,  les  parents  de  Jan,  des  amis 
qui  étaient  là,  l'entourèrent.  On  crut  qu'elle 
devenait  folle.  Chacun  supposa  bien  que  c'était 
quelque  bonne  amie  du  pauvre  Jan,  pour  qui 
la  peine  était  trop  forte.  Thérèse,  comme 
égarée,  criait  :  «  C'est  à  cause  de  moi  qu'il  ne 
peut  plus  fermer  les  yeux.  J'ai  trop  aimé  ses 
yeux.  Je  suis  encore  dans  ses  yeux!  »  Gudule 
se  pencha  sur  le  lit,  examina  les  prunelles 
mortes  qui  apparaissaient  béantes  et  vides  : 

—  Mais  non!  tu  es  folle.  Il  n'y  a  rien  dans 
ses  yeux.  Tu  t'y  vois  quand  tu  t'y  mires, 
comme  il  arrive  aux  vivants. 

—  Si!  Si!  insista  Thérèse  avec  exaltation. 
Je  suis  pour  toujours  dans  ses  yeux.  C'est 
parce  qu'il  a  pensé  à  moi  au  moment  de  mou- 
rir. Je  savais  bien  qu'il  ne  m'avait  pas  oubliée 
tout  à   fait.    Mon   image   fut   effacée  par  trop 


l'amour  des  yeux  283 

d'horizons,  les  îles  d'or,  les  oiseaux  inconnus, 
tant  de  femmes  à  la  peau  de   couleur... 

Mais  je  lui  suis  réapparue  à  la  dernière 
minute.  J'ai  émergé  de  tout  cela...  Je  n'étais 
plus  dans  son  cœur,  mais  je  demeurais  dans 
ses  yeux...  Et  je  suis  remontée  à  la  surface...  » 

Elle  se  pencha  de  nouveau,  tout  proche  du 
visage  mort  aux  yeux  ouverts... 

—  Oui  !  oui  !  j'y  suis  !  C'est  bien  moi  ! 

Et  elle  s'en  revint  au  cadavre,  s'approcha 
tout  contre  le  visage,  se  pencha  de  nouveau 
sur  les  yeux,  trahit  une  joie  funèbre  à  s'y  voir 
encore,  à  s'y  regarder  elle-même  comme  morte, 
noyée  aussi  dans  ces  yeux  sans  fin  où  toute 
l'eau  avait  passé... 


L'IDEAL 


L'IDEAL 


Montaldo  aimait  à  passer  le  mois  de  sep- 
tembre à  Paris  à  cause  de  la  ville  un  peu 
déserte.  Riche,  désœuvré,  misanthrope,  il  s'y 
livrait  mieux  à  un  dilettantisme  d'une  sorte  très 
particulière  :  la  flânerie,  qu'il  s'était  mis  à  pra- 
tiquer comme  un  art,  un  art  très  subtil,  pré- 
tendait-il, complexe  et  amer,  qui  avait  aussi 
ses  délices,  ses  affres,  ses  trouvailles.  Quel 
émoi  de  diagnostiquer  les  passants,  la  mer  des 
passants,  la  forêt  des  passants,  qui  seuls  pou- 
vaient consoler  de  ne  pas  vivre  près  de  la  vraie 
mer,  près  de  la  vraie  forêt,  et  rendaient  les 
grandes  cités  habitables.  Donc,  en  ses  sagaces 
promenades,   il  prenait    plaisir    à  conjecturer 


288  LE   ROUET    DES    BRUMES 

l'inconnu  sur  les  visages,  à  sonder  l'eau  des 
yeux,  à  ausculter  les  âmes.  Il  y  a  ainsi  bien 
des  drames  intérieurs,  des  mystères  d'existence, 
des  pensées  qui  jamais  ne  se  formuleront,  oti 
sournoisement  s'insinuer  avec  le  crépuscule.  Car 
la  fin  dujour  est  propice  à  ces  menues  enquêtes 
mentales,  comme  l'est  aussi  la  fin  de  l'été. 

Il  faut,  en  effet,  pour  ces  enquêtes,  des  pas- 
sants raréfiés,  un  ordre  dans  le  tumulte,  une 
dose  de  silence  relatif,  assez  pour  isoler  l'im- 
prévu des  sensations  et  des  rencontres.  Aussi 
Montaldo  avait  pris  l'habitude  de  sortir  quoti- 
diennement, vers  le  déclin  de  l'après-midi,  en 
ce  septembre  de  villégiature  unanime  oh  Paris 
lui  était  plus  cher.  Il  déambulait  au  long  des 
quais,  à  travers  les  avenues,  dans  les  Champs- 
Elysées  qui  n'étaient  plus  assourdis  de  trop  de 
voitures,  encombrés  de  trop  de  nourrices  aux 
emphatiques  rubans.  Plus  rien  que  de  nobles 
allées  contournées,  des  parterres  aux  fleurs 
déjà  maquillées  d'automne,  de  grands  arbres 
qui  tournaient  aux  laines  multicolores  des 
tapisseries.  Et  une  solitude  suffisante  :  peu 
d'enfants,  quelques  vieillards  sur  des  bancs, 
des   personnes    songeuses   et   qui  semblaient 


l'idéal  289 

veuves,  tout  ce  qui  s'isole  en  ces  abris  de 
nature  que  Paris  offre  çà  et  là  aux  âmes  bles- 
sées, à  qui  le  bruit  fait  mal. 

Montaldo  flânait,  au  hasard. 

Tout  à  coup  il  aperçut,  marchant  dans  le 
même  sens,  une  femme  qu'il  n'aurait  pas 
remarquée  peut-être  sans  un  détail  qui  brus- 
quement attira  son  attention  sur  elle.  Mais 
n'est-ce  pas  toujours  à  cause  d'un  détail,  à 
cause  d'une  nuance  ou  d'un  signe,  d'une  into- 
nation de  voix,  voire  d'une  déformation,  qu'on 
distingue,  et  même  qu'on  aime  une  femme?  Le 
détail  auquel  il  fut  sensible  ici,  c'est  dans  la  che- 
velure de  cette  inconnue  qu'il  lui  apparut.  Elle 
était  vraiment  extraordinaire  :  rousse,  mais  d'un 
roux  unique,  inédit,  invraisemblable  jusqu'au 
miracle,  un  roux  comme  fait  de  tous  les  roux  les 
plus  héroïques  :  poils  de  lion,  acajou  des  forêts 
en  octobre,  épis  brûlés  où  s'est  transsubstantié 
tout  le  soleil,  cuivre  du  plat  où  saigne  dans  les 
siècles  la  tête  de  saint  Jean-Baptiste.  Auprès  de 
ce  roux-là,  pâles  étaient  les  chevelures  sou- 
venues des  Primitifs  :  toisons  des  Eves  de  Van 
Eyck  ou  des  Vénus  du  Titien,  qui  ondulent  en 
frissons  calmes.  Et  plus  vains  encore  les  quoti- 

19 


290  LE  ROUET   DES    BRUMES 

diens  cheveux  roux  des  passantes,  rougis  au 
henné.  Et  comme  elle  se  nouait  à  ses  tempes, 
lourde,  immense,  en  écheveau  tumultueux,  en 
serpent  charmé! 

Montaldo  n'avait  d'abord  que  considéré,  tout 
ébloui,  cette  prestigieuse  chevelure.  Quand  sa 
curiosité  dériva  vers  la  femme,  quelle  pénible 
impression  de  la  trouver  vêtue  si  misérable- 
ment. Cette  chevelure  comme  une  torche 
royale!  Et  en  dessous,  un  délabrement,  une 
toilette  triste  comme  un  tombeau  sans  nom. 
Sa  robe  d'étoffe  sombre  était  fanée,  verdie. 
C'était  la  misère  du  pauvre  honteux,  la  plus 
navrante,  la  plus  inguérissable  ;  cette  misère 
qui  lutte  avec  l'aiguille,  point  à  point,  triomphe 
dans  les  lés,  accule  l'usure  vers  les  plis,  les 
coutures.  Des  bottines  misérables  aussi,  défon- 
cées, allant  et  venant  dans  la  jupe,  jusqu'au 
bord  seulement,  ayant  peur  de  se  laisser  entre- 
voir, promptes  à  se  cacher  sous  cette  cloche. 
Mais  le  plus  mélancolique,  c'était  son  chapeau, 
par-dessus  la  triomphante  toison  :  un  chapeau 
tout  petit,  noir,  avec  quelques  roses  décolo- 
rées, l'air  d'un  vieux  nid  qu'un  oiseau  senti- 
mental aurait  faufilé  d'un  peu  de  fleurs  dans 


l'idéal  291 

les  saisons  anciennes  et  sur  lequel,  depuis,  il 
avait  longtemps  plu. 

Pourtant  il  fallait  détailler,  analyser,  pour 
arriver  à  ces  constatations  de  misère  définitive. 
Dans  l'ensemble,  grâce  à  d'ingénieux  rafisto- 
lages, à  une  menue  patience  indomptable, 
qu'on  devinait,  elle  conservait  encore  une 
apparence  de  respectabilité,  une  allure  bour- 
geoise, surtout  qu'une  subtile  distinction  l'enno- 
blissait, transfigurait  sa  toilette  en  ruine.  Du 
reste  elle  portait  même  des  gants,  rafraîchis 
par  combien  d'hebdomadaires  benzines. 

Montaldo  tout  de  suite  s'intéressa  vivement. 
Sa  flânerie  aujourd'hui  se  pimentait  d'un  mys- 
tère noble.  Le  problème  paraissait  compliqué. 
Il  la  suivait  déjà,  nouant  les  fils,  rejointoyant 
les  indices,  pour  reconstituer  le  roman  de  cette 
vie.  C'était  peut-être  une  jeune  fille  déchue, 
une  orpheline  se  raidissant  contre  les  coups  du 
sort,  le  déclassement  imprévu.  Il  imaginait  un 
deuil,  un  célibat  sans  issue...  Elle  était  jeune 
encore,  vingt-cinq  ans  environ,  et  d'un  charme 
que  ses  splendides  cheveux  et  sa  mélancolie 
n'étaient  pas  seuls  à  composer.  Elle  offrait  ce 


292  LE   ROUET    DES   BRUMES 

teint  unique  des  rousses  qui  est  moins  de  la 
chair  que  de  la  moelle  de  roseau,  un  miel  frais. 
A  fleur  de  la  peau  si  fine,  la  géographie  des 
veines,  un  réseau  bleu  qui  se  noue.  Elle  regar- 
dait droit  devant  elle,  au  loin,  si  loin  par  delà 
la  vie,  eût-on  dit. 

Attirante  ainsi,  elle  était  donc  restée  honnête, 
puisqu'elle  était  pauvre.  Et  quel  mérite  étant 
si  pauvre!  On  devinait  aussi  qu'elle  avait 
cherché  du  travail,  mais  seulement  —  ce  qui 
est  de  droit  naturel  —  dans  le  sens  de  ses  apti- 
tudes. Evidemment  elle  n'avait  trouvé  nul 
emploi  d'elle-même,  pas  seulement  de  quoi 
vivoter  mieux,  s'habiller  avec  autre  chose  que 
les  défroques  des  années  mortes... 

Et  maintenant  elle  allait  sans  but,  désem- 
parée, à  la  dérive,  parmi  ce  soir  de  septembre 
qui  mourait  dans  ses  yeux. 

Montaldo  n'avait  pas  cessé  de  la  suivre, 
aimanté  à  la  piste...  C'était  chaque  fois,  pour 
lui,  la  petite  angoisse  du  chasseur  qui  file  un 
gibier;  lui  aussi  n'avait  pas  d'autre  but  que 
d'atteindre  une  vie,  de  tuer  le  mystère.  Sa 
poursuite  était  désintéressée.  Il  prenait  en  pitié 
les  libertins,  les  Don  Juan  médiocres  qui  peu- 


l'idéal  293 

vent  avoir  cette  pensée  d'aborder  une  femme 
rencontrée  et  qui  plaît.  Lui  ne  l'abordait  jamais, 
il  la  suivait  seulement,  pour  qu'elle  restât  son 
rêve,  son  désir  marchant  devant  lui. 

Ainsi  la  flânerie  demeurait  pour  lui  un  plaisir 
sans  danger.  Au  lieu  de  vivre  la  vie  des  autres, 
il  préférait  le  plaisir  calme  de  l'imaginer.  Il 
était  seulement  un  constructeur  d'hypothèses. 
Il  avait  l'attirance  de  l'énigme.  11  faisait  de  la 
psychologie  avec  des  indices,  comme  on  re- 
constituerait l'histoire  avec  des  médailles  trou- 
vées dans  le  sol. 

Aussi  s'étudiait-il  dans  ses  platoniques  pour- 
suites à  être  discret  le  plus  possible.  Pourtant 
si  peu  pressant  et  à  distance,  la  femme  aux 
cheveux  roux  l'avait  vite  remarqué.  Toute 
femme  honnête,  qui  est  suivie,  s'en  aperçoit 
instantanément;  c'est  une  impression  de  froid, 
comme  si  elle  entrait  dans  l'ombre  d'une  tour. 
Celle-ci  eut  un  effarement,  le  regard  des  chiens 
doux  à  qui  on  veut  faire  du  mal. 

Mais  Montaldo,  qui  ne  savait  pas  devoir  lui 
être  importun,  coutumier  d'imager  sa  flânerie 
par  ces  brefs  romans,  ces  conquêtes,  ces  mo- 
nographies de  passants,    continua  à  marcher 


294  LE    ROUET   DES    BRUMES 

derrière  elle,  un  peu  plus  à  distance  seulement. 
D'ailleurs,  dès  qu'on  s'est  mis  à  accompagner 
une  femme,  on  s'obstine  machinalement,  peut- 
être  un  fluide,  une  sorte  d'hypnotisme.  Il  faut 
un  grand  effort,  même  quand  on  n'a  nulle 
intention  galante,  pour  s'arrêter,  renoncer, 
bifurquer.  Et  après,  on  éprouve  comme  la 
perte  d'un  grand  bonheur  possible. 

Montaldo  suivit  longtemps  ainsi  cette  femme 
étrange,  à  travers  les  boulevards  plus  tumul- 
tueux où  elle  s'était  engagée,  les  rues  mar- 
chandes au  bout  desquelles  elle  lui  apparais- 
sait, intermittente,  au  loin  ;  tantôt  perdue  dans 
l'ombre  du  soir  imminent,  tantôt  éclairée  sou- 
daine et  précise  sous  le  coup  de  lumière 
des  magasins  dont  le  gaz  s'allumait.  Parfois 
aussi  elle  avait  l'air  de  rebrousser  chemin,  de 
venir  au-devant  de  lui,  mais  c'était  un  jeu 
des  glaces  aux  devantures  où  elle  se  reflé- 
tait. 

Enfin  elle  obliqua,  s'engagea  dans  une  rue 
moins  fréquentée.  Montaldo  hâta  le  pas,  crai- 
gnant de  la  perdre  dans  ce  quartier  s'enchevê- 
trant.  Or,  elle  s'était  arrêtée  là  et  parut  très 
contrariée  en  l'y  voyant  à  son  tour.  Elle  atten- 


l'idéal  295 

dait  au  bord  du  trottoir,  faisant  quelques  pas 
de  long  en  large.  Tiens  !  Est-ce  qu'il  s'était 
trompé?  Avait-elle  un  rendez-vous  dans  cette 
rue?  Elle  n'était  donc  pas  vertueuse  ?  On 
aurait  dit  qu'elle  attendait  quelqu'un.  Un  vrai 
amour,  alors,  tout  désintéressé,  puisqu'elle 
était  si  pauvre?  Il  souriait  d'un  sourire  un  peu 
sceptique,  prêt  à  détruire  en  lui  ce  portrait 
trop  vite  ébauché  d'une  héroïne  chaste,  pauvre 
et  Hère.  Il  s'en  voulait  d'avoir  été  dupe  d'ima- 
ginations sentimentales.  Les  pires  soupçons  lui 
vinrent.  Il  alla  à  l'extrême,  ne  croyant  plus 
qu'au  plus  vil  et  au  plus  bas.  Tout  à  coup,  il  la 
vit,  semblait-il,  se  décider,  traverser  la  rue  et, 
de  l'air  dont  on  se  jette  à  l'eau,  pénétrer  dans 
un  magasin  qui  était  en  face  et  à  la  vitrine 
duquel  il  lut,  en  lettres  d'or  :  «  Marchand  de 
cheveux!  » 

La  curiosité  de  Montaldo  grandit.  Le  cas, 
qui  paraissait  simple,  se  compliquait.  L'in- 
connue n'était  donc  pas  si  pauvre,  puisqu'elle 
allait  faire  un  achat.  Lequel?  Est-ce  un  flacon 
d'essence  dont  on  voyait,  sous  le  verre,  les 
échantillons  variés?  De  quoi  donner,   par  un 


296  LE    ROUET    DES    BRUMES 

peu  de  parfum,  l'illusion  du  luxe  à  celui 
qu'elle  attendait?  L'amour  a  de  ces  délicatesses 
de  génie.  Ou  bien  encore  avait-elle  oublié  de 
se  munir  d'un  peigne.  —  Oui  !  elle  en  achetait 
un  en  ce  moment  —  le  petit  peigne  indispen- 
sable au  rendez-vous  pour  faire  rentrer  dans 
l'ordre  la  chevelure  trop  épaisse  et  redevenue 
sauvage  dans  l'amour?  Ainsi  son  diagnostic 
hésitait.  Quelques  moments  après,  il  la  vit 
sortir.  Elle,  en  l'apercevant  toujours  là,  dans 
la  rue,  le  regarda,  mais  d'un  air  navré,  cette 
fois,  si  bouleversé,  et  en  même  temps  si  sup- 
pliant. Une  intuition  s'établit  entre  eux.  Il 
comprit  qu'elle  venait  d'avoir  un  nouveau  mé- 
compte, d'apprendre  quelque  malheur,  de  tou- 
cher à  la  fin  d'un  grand  espoir,  et  que  par 
conséquent  c'aurait  été  inutile  d'insister  da- 
vantage, et  cruel  désormais  de  la  suivre.  Donc 
elle  s'éloigna  seule  et  disparut  dans  une  rue 
voisine,  la  taille  tout  à  coup  fléchie  ;  et  elle  lui 
aurait  paru  maintenant  plus  pauvre,  sans  sa 
chevelure  qui  continuait,  au  loin,  à  flamboyer 
comme  un  blason  sur  un  catafalque. 

Tentation    du    mystère  I    Qui  s'arrêtera    au 
bord   d'un   secret?  Montaldo  voulut   savoir  à 


l'idéal  297 

tout  prix.  Et  puisqu'il  était  impossible  de  la 
poursuivre,  elle,  et  de  demander  quelque  chose 
désormais  à  son  chagrin  sans  paroles,  il  ima- 
gina de  continuer  son  investigation  auprès  du 
coilîeurdontelle  venait  de  quitter  le  magasin.  Le 
moyen  était  facile  :  acheter  quelque  objet  de  toi- 
lette et  trouver  une  transition  pour  parler  d'elle. 
La  transition,  l'étalage  lui-même  la  lui  offrit.  Il 
y  avait  là  des  cheveux  à  profusion  qui  expli- 
quaient l'enseigne  et  la  spécialité  de  la  maison. 
Des  inscriptions  pompeuses  sur  de  petits  car- 
touches de  papier  doré  :  «  nattes  de  premier 
choix;  postiches  en  tous  genres;  frisures;  per- 
ruques invisibles  perfectionnées  ».  Dans  les 
vitrines  s'alignaient  des  chevelures  de  toutes 
couleurs  et  de  tous  les  aspects  :  des  écheveaux, 
des  tresses,  des  gerbes,  des  boucles,  tantôt 
comme  de  chanvre,  frustes  et  dures,  puis  de 
vraies  toisons  vivantes,  des  crinières  souples, 
de  riches  fourrures. 

Il  complimenta  le  marchand  sur  son  choix 
abondant,  sur  telle  natte  d'une  teinte  déli- 
cieuse, d'un  blond  sans  alliage. 

Puis  il  hasarda  :  «  La  dame  qui  vient  de  sortir 
d'ici  avait  aussi  une  bien  belle  nuance  de  cheveux. 


298  LE   ROUET   DES   BRUMES 

—  Vous  la  connaissez?  demanda  le  mar- 
chand. 

—  Non. 

—  Moi  non  plus.  Figurez-vous  qu'elle  est 
précisément  venue  m'offrir  ses  cheveux.  » 

Montaldo  eut  un  petit  frisson.  Quelque 
chose  avait  bougé  dans  le  taillis  du  mystère. 
Une  piste  s'indiquait,  pathétique.  Au  bout  de 
l'ombre  naissait  une  lueur  livide.  Il  répéta,  un 
peu  ahuri  du  fait  imprévu  :  «  Vous  offrir  ses 
cheveux?  » 

—  Parfaitement.  Elle  m'a  demandé  que  je 
les  lui  achète.  Je  suis  marchand  de  cheveux, 
n'est-ce  pas  1  Alors  le  coiffeur  devint  prolixe  ; 
il  raconta  qu'il  lui  arrivait  parfois  d'en  acheter 
ainsi  à  des  passantes,  quand  elles  les  ont  fins, 
soignés.  Mais  c'était  rare.  Il  avait  ses  fournis- 
seurs qui  vont  dans  les  campagnes,  en  Savoie, 
en  Bretagne.  Là,  on  fait  la  chasse  aux  cheve- 
lures. Pour  peu  de  chose,  une  femme  se  laisse 
raser  la  tête.  Il  n'est  pas  même  nécessaire 
d'offrir  de  l'argent.  Naguère  un  de  ses  amis 
partit  avec  des  franfreluches,  des  brimborions 
de  toilette,  surtout  avec  une  cargaison  de  para- 
pluies achetés  en  solde.  Il  obtint  en  échange 


I 


l'idéal  299 

d'admirables  chevelures.  Dans  tel  villlage 
toutes  les  femmes,  après  son  départ,  furent 
sans  cheveux,  mais  elles  avaient  chacune  un 
parapluie  de  soie  neuf. 

Le  marchand  parlait,  gesticulait,  bavard  et 
hilare,  avec  un  fort  accent  du  Midi,  une  gousse 
d'ail  dans  le  mets. 

Montaldo  était  vivement  intéressé.  Il  son- 
geait à  cette  moisson  bizarre  de  village  en  vil- 
lage, à  tous  ces  pauvres  crânes  hérissés,  tels 
des  champs  d'éteules.  11  se  représentait  les  ci- 
seaux ayant  le  froid  des  faux,  et  comment  on 
aurait  faire  pu  avec  ces  toisons  fauchées,  toute 
une  meule  de  cheveux... 

Cependant,  il  ne  perdit  pas  de  vue  l'objet 
plus  précis  de  sa  visite,  son  enquête  obstinée 
sur  l'inconnue,  soudain  captivante,  qui  l'avait 
amené  là. 

Il  insista  :  «  Mais  cette  dame  aux  incompa- 
rables cheveux  roux  qui  sort  de  chez  vous? 

—  Eh  bien  !  elle  est  sans  ressources  et  elle  a 
songé  à  sacrifier  ses  cheveux.  Le  cas  est  fré- 
quent. C'est  toujours  un  peu  d'argent  quand  on 
est  sans  place  et  sur  le  pavé.  Certes,  il  est  très 
louable  qu'elle  ait  songé  à  ce  moyen  honnête, 


300  LE  ROUET   DES   BRUMES 

quand  les  autres  sont  si  faciles  pour  une  femme. 
Surtout  qu'elle  n'est  pas  laide.  Et  ses  cheveux, 
comme  vous  dites  sont  incomparables. 

—  Alors,  vous  les  lui  avez  achetés,  et  un  bon 
prix? 

—  Pas  du  tout.  C'est  précisément  parce  qu'ils 
sont  incomparables  que  j'ai  dû  refuser.  J'au- 
rais bien  voulu  l'aider,  la  pauvre  femme.  Mais 
que  voulez-vous?  Je  ne  tiens,  en  fait  de  che- 
veux, que  l'article  courant.  S'ils  eussent  été 
châtains,  l'affaire  était  possible,  ou  noirs,  ou 
blonds,  même  rouges,  mais  d'un  rouge  fré- 
quent et  commun.  11  ne  me  faut  pas  des  che- 
veux de  nuance  rare,  mais  des  postiches  qu'on 
puisse  facilement  assortir  aux  cheveux  des 
clientes.  Or,  ceux  de  cette  dame  sont  uniques. 
Je  n'en  ai  jamais  vu  de  pareils.  Ils  sont  beaux, 
à  coup  sûr,  mais  trop  beaux.  Tenez I  Voulez- 
vous  toute  la  vérité?  Ils  sont  d'un  placement 
impossible,  » 

Montaldo,  en  s'en  retournant,  demeura  hanté 
par  ce  discours  juste  et  pratique,  hanté  aussi 
par  cette  apparition  qui  n'avait  pas  surgi  sans 
but  dans  sa  flânerie.  Il  ne  croyait  pas  au  ha- 


l'idéal  301 

sard.  Rien  n'est  fortuit.  Les  passants  sont 
employés  pour  un  but  qu'ils  ignorent...  Et 
chaque  visage  n'est  que  le  masque  humain  d'une 
vérité  éternelle  qui  chemine;  Montaldo  avait 
compris  le  symbole  ;  et  il  appela  désormais,  en 
lui-même,  l'inconnue  à  la  sublime  chevelure 
du  vrai  nom  qu'elle  a  pour  le  Destin  qui  s'en 
sert  :  la  dame  de  l'originalité.  C'était  elle,  vrai- 
ment, qu'il  avait  vue  passer  et  suivie  un  long 
moment...  Oui,  elle  était  la  Muse  des  génies, 
des  annonciateurs,  des  fondateurs  d'écoles,  de 
sociétés,  de  religions  ;  la  Muse  des  novateurs, 
la  Muse  enfin  de  tous  les  apporteurs  de  neuf, 
de  tous  ceux  dont  le  grand  malheur  terrestre 
résulte  de  n'être  pas  pareils  aux  autres. 

Muse  répoussée  et  inemployée.  Muse  éter- 
nellement pauvre,  parce  que  ses  nobles  pen- 
sées, couleurs  des  uniques  cheveux  roux,  sont 
aussi  d'une  nuance  trop  rare,  ne  peuvent  pas 
être  assorties  aux  idées  ordinaires  et,  comme 
disait  autrement  le  marchand,  sont,  en  défini- 
tive, «  des  pensées  d'un  placement  impos- 
sible ». 


CURIOSITÉ 


CURIOSITE 


Il  y  a  souvent  des  ironies  extraordinaires 
dans  les  destinées.  Romain  Gay  était  croque- 
mort.  Avec  ce  nom  jovial,  qui  semblait  le  pré- 
destiner à  une  existence  de  facéties  et  de  bom- 
bances, il  appartenait  à  l'administration  des 
Pompes  funèbres.  11  est  vrai  de  dire  qu'il  n'y 
occupait  pas  l'emploi  le  plus  pénible.  Il  était 
cocher  de  corbillard;  ce  qui  vaut  mieux  qu'être 
un  de  ces  valets  funéraires,  occupés  sans  cesse 
à  charger  et  à  décharger  des  cercueils  comme 
des  malles,  dans  la  gare  de  l'Eternité. 

Comment  Gay  avait-il  abouti  à  cette  étrange 
profession?  Orphelin,  élevé  dans  un  hospice,  il 
fut  placé  à  quinze  ans  dans  une  ferme  de  la 

20 


30G  LE    ROUET   DES    BRUMES 

banlieue,  dont  on  expédiait  le  lait  chaque  jour 
à  Paris.  Un  an  après,  il  avait  appris  à  conduire 
et  menait  lui-même  la  charrette  vers  les  cré- 
meries et  les  clients  de  la  ferme.  Mais  c'était 
peu  pour  ses  ambitions.  Il  rêvait  davantage.  Il 
alla  solliciter  la  protection  du  directeur  de 
l'hospice  où  il  fut  élevé;  et,  comme  celui-ci 
avait  des  relations  puissantes,  il  lui  proposa  un 
emploi  dans  l'Administration  des  Pompes  fu- 
nèbres. Gay  n'osait  pas  tant  espérer.  Il  escomp- 
tait une  place  de  cocher  chez  des  personnes 
riches;  tout  au  plus,  et  c'était  le  plus  hardi  de 
son  rêve,  un  poste  de  cocher  dans  l'Urbaine 
ou  une  autre  Compagnie  de  fiacres  —  puisqu'il 
savait  conduire  et  qu'il  faut  se  choisir  une  car- 
rière dans  le  sens  de  ses  aptitudes.  Mais  ceci  : 
cocher  des  Pompes  funèbres;  entrer  dans  une 
Administration  aussi  sérieuse,  devenir  en 
quelque  sorte  un  fonctionnaire,  un  personnage 
de  la  préfecture  et  de  l'Etat!  Et  porter  un  uni- 
forme, un  costume,  dont  le  directeur  lui  avait 
dit  qu'il  datait  de  la  Révolution  française  et  fut 
dessiné  par  un  peintre  célèbre...  (N'est-ce  pas 
David  qu'il  avait  dit,  ou  un  autre  nom  dans  ce 
genre)?... 


CURIOSITÉ  307 

Gay  exulta,  plana  dans  son  orgueil.  Au  dé- 
but, il  n'en  revint  pas  d'être  arrivé  à  une  pa- 
reille situation,  lui,  pauvre  orphelin,  petit  valet 
de  ferme  sans  avenir.  Il  habitait  Paris  mainte- 
nant. Il  touchait  des  appointements,  non  pas 
un  salaire,  des  appointements!  Et  il  était  beau. 
Certains  jours  surtout,  quand  il  s'agissait  d'un 
convoi  des  premières  classes.  Debout  sur  un 
siège,  drapé  et  emphatique  comme  un  trône,  il 
régnait.  Dans  les  glaces  des  devantures,  il  se 
regardait,  se  reconnaissait  à  peine,  le  bicorne 
en  tète  : 

—  Je  ressemble  ainsi  à  Napoléon,  disait-il. 

Il  s'admirait,  avec  sa  vaste  redingote  au  drap 
mat,  aux  broderies  d'argent,  aux  brandebourgs 
compliqués.  Il  luisait,  attirait  le  soleil,  resplen- 
dissait. Et  ses  hautes  bottes,  comme  d'un  con- 
quérant! Les  foules  se  rangeaient  devant  lui.  Il 
voyait  bien  que  tous  les  yeux  convergeaient 
vers  sa  personne.  C'est  lui  qui  en  imposait, 
communiquait  au  char  cette  majesté  auguste. 
Et  le  fouet  au  manche  d'argent,  dans  sa  main, 
songeait  —  comme  un  sceptre... 

Quand,  par  hasard,  le  convoi  qu'il  ouvrait 
avait  à  passer  sous  un  arc  de  triomphe,  celui 


308  LE   ROUET   DES   BRUMES 

de  l'Etoile  ou  de  la  porte  Saint-Denis,  Gay 
s'enorgueillissait  plus  que  jamais,  s'avançant 
dans  un  espace  vide,  devant  les  passants  qui 
font  la  haie,  haut  juché,  superbe,  contemplé, 
touchant  du  front,  presque,  la  sublime  voûte, 
parmi  le  grand  silence,  l'odeur  victorieuse  des 
bouquets  et  des  couronnes  par  jonchées;  et  il 
se  croyait  alors  lui-même  pareil  aux  triompha- 
teurs pour  qui  ces  arches  de  pierre  furent  bâties, 
et  traîner,  comme  eux,  à  sa  suite,  quelque  dé- 
pouille opime. 

Sa  profession  lui  valait  aussi  de  fréquentes  et 
gratuites  libations.  Surtout  pour  les  convois  de 
pauvres.  Il  n'y  avait  pas,  ces  jour-là,  grand 
profit  d'orgueil,  ni  joie  du  cérémonial.  Mais  il 
avait  le  bénéfice  de  quelques  litres  de  vin  à  dé- 
guster, sous  les  tonnelles,  dans  la  banlieue... 
C'est  là  que  sont  les  cimetières  des  humbles. 
Ceux-ci  fraternisent  vite,  ont  le  besoin  de  mettre 
du  vin  dans  eurs  larmes.  Pendant  l'inhuma- 
tion, Gay  abandonnait  sa  voiture  vide,  allait 
boire  un  coup  chez  le  marchand  de  vin  proche. 
Il  y  était  bientôt  rejoint  par  la  famille  du  mort. 
On  causait,  on  buvait  ensemble,  on  s'attardait. 
S'il  ne  faisait  pas  trop  mauvais,  on  allait  s'as- 


CURIOSITÉ  309 

seoir  au  jardin.  (0  Willette,  vos  croque-morts 
trinquant  dans  des  bosquets  d'octobre!)  Gay 
aussi  trinquait  avec  la  veuve  ou  le  veuf,  avec 
les  parents  en  deuil.  Il  en  avalait,  des  litres  de 
vin  bleu,  de  vin  blanc,  et  des  absinthes,  et  des 
bitters,  puisqu'on  avait  l'amabilité  de  le  régaler. 
A  son  tour,  quand  les  gens  du  convoi  étaient 
partis,  il  offrait  à  boire  à  ses  collègues.  Il  ne 
pouvait  plus  s'en  aller;  encore  un  peu,  il  aurait 
dételé  ses  chevaux  et  les  aurait  fait  manger  de 
l'avoine  dans  la  cour,  mené  à  une  écurie  voi- 
sine avec  leurs  housses  noires.  Il  devenait 
bavard,  facétieux,  d'une  gaieté  débordante  : 

—  Je  m'appelle  Gay  !  criait-il  en  se  frappant 
la  poitrine.  Et  je  le  suis;  je  le  suis  de  nais- 
sance. Je  suis  digne  de  mon  nom  ! 

Ses  collègues  commençaient  à  le  trouver  en- 
combrant. Gay  les  interpellait  : 

—  Qu'est-ce  donc?  Pourquoi  avez-vous  ces 
figures  d'enterrement?... 

Le  soir,  enfin,  il  se  décidait  à  regagner  Paris, 
à  remiser  le  char  funèbre.  Il  songeait  :  «  La 
bonne  journée!  »  se  remémorant  la  prome- 
nade, les  rasades  sans  fin,  les  conversations 
avec  cette  famille  qui  était  très  comme  il  faut, 


310  LE    ROUET    DES    BRUMES 

et  la  veuve,  assez  bien  conservée...  Peul-êlre 
qu'il  la  reverrait.  De  tout  le  reste,  c'est-à-dire 
du  cercueil,  des  larmes,  de  la  mort  et  du  deuil, 
Gay  n'avait  rien  retenu,  ni  rien  vu.  Oui  I  il 
comprenait  maintenant  que  ses  collègues  fus- 
sent graves  et  soucieux.  Les  croque-morts,  eux, 
touchent  la  mort;  ils  portent  le  cercueil;  et 
alors  il  est  bien  difficile  de  ne  pas  songer  à  soi- 
même  et  que  la  vie  est  courte.  Mais,  lui,  Gay, 
était  gai.  Du  haut  de  son  siège,  il  ne  voyait 
rien.  Tout  cela  se  passait  derrière  lui. 

Et  puis,  le  cocher  des  Pompes  funèbres 
n'avait  jamais  vu  un  mort.  Il  n'en  avait  donc 
pas  l'inoubliable  vision,  le  dur  effroi.  Orphelin 
dès  le  bas  âge,  il  ne  se  souvenait  pas  d'avoir 
vu  mourir  ses  parents.  Ensuite,  à  l'hospice  où 
il  fut  élevé,  dans  la  ferme  dont  il  fut  le  valet, 
personne  n'avait  trépassé  de  son  temps.  Vrai- 
ment, c'était  extraordinaire  qu'à  quarante  ans 
il  ne  sût  pas  ce  que  c'était  qu'un  mort.  Surtout 
qu'il  en  conduisait  un,  chaque  jour,  pour  ainsi 
dire  à  son  tombeau.  N'était-ce  pas  un  peu  ridi- 
cule, cette  ignorance,  dans  sa  profession  sur- 
tout? C'était  une  lacune,  en  tout  cas.  Gay  con- 
sidéra qu'il    conduirait  mieux  peut-être,   aux 


cuniosiTK  311 

jours  des  galas  de  la  mort,  avec  plus  de  ma- 
jesté et  un  sentiment  plus  juste  du  cérémonial 
funéraire,  s'il  savait  enfin  ce  qu'il  faisait.  Or,  il 
l'ignora  jusqu'ici,  puisqu'il  conduisait  dans  son 
char  quelque  chose  dont  il  ne  se  rendait  pas 
compte...  Le  sentiment  d'une  obligation  pro- 
fessionnelle l'obséda.  Et  aussi  une  curiosité, 
qui  devint  grandissante.  Il  lui  fallait  savoir, 
voir  un  mort,  enfin.  Où?  Gomment?  Mais  la 
Morgue,  parbleu  !  Un  jour  qu'il  serait  de  ce 
côté,  avec  son  corbillard  vide,  au  retour  d'un 
enterrement,  il  s'arrêterait,  descendrait...  Cette 
idée  le  hanta... 

Il  entra.  Et,  brusquement,  la  porte  à  peine 
franchie,  dans  un  vestibule  humide,  il  aperçut, 
face  à  face,  derrière  une  baie  vitrée,  les  cada- 
vres. La  secousse  fut  violente.  Que  n'avait-il 
été  prévenu,  acheminé  peu  à  peu  !  Mais  cette 
soudaineté  du  spectacle!  Ce  fut  comme  une 
confrontation.  Et  les  morts,  en  effet,  avaient  un 
air  d'assassinés.  C'est  toujours  ainsi  que  Gay, 
dans  les  romans-feuilletons  des  gazettes  qu'il 
lisait,  se  figura  les  victimes  des  drames  qu'on 
y  raconte.  Il  y  avait  là,  sur  des  dalles  de 
pierres  inclinées,    où    tombe  l'eau  d'infatiga- 


312  LE   ROUET   DES    BRUMES 

bles  robinets,  trois  cadavres  d'inconnus,  avec 
un  tablier  de  cuir  sur  le  corps  nu  :  l'un  avait 
le  front  troué  d'une  plaie,  noyé  qui  fut  blessé 
dans  sa  chute  sans  doute,  ou  par  quelque  gaffe 
de  marinier,  un  autre  homme,  noyé  aussi,  hor- 
rible, tuméfié,  gonflé;  une  femme,  enfin,  dont 
un  œil  était  mal  fermé,  et  qui  regardait,  de  si 
loin,  avec  un  œil  si  vieux,  dans  le  visage  pour- 
tant jeune...  Gay  s'enfuit...  Au  dehors,  il  faillit 
chanceler,  comme  quand  il  avait  trop  bu  chez 
le  marchand  de  vin  et  que  l'air  l'achevait?  Est- 
ce  que  l'épouvante  grise  aussi  ?  Quel  vin  de  la 
mort  avait-il  bu,  ce  liquide  dont  le  glou-glou 
emplissait  le  silence  de  la  Morgue?  Il  trembla 
sur  ses  jambes.  Il  eut  une  grande  peine  à  re- 
monter sur  son  siège.  Il  essaya  de  se  ressaisir, 
poussa  ses  chevaux,  fit  claquer  son  fouet  d'un 
air  fanfaron.  Une  indicible  angoisse  demeura 
en  lui. 

—  Et  c'est  cela  que  je  mène  depuis  des 
années  1 

Un  dégoût  insurmontable  lui  vint  de  son  mé- 
tier. Dorénavant,  il  se  représentait  la  mort,  il 
la  voyait.  Il  n'y  eut  pas  jusqu'aux  bouquets  et 
couronnes,  fanés  par  la  veillée,  dont  le  parfum 


CURIOSITÉ  313 

rance  ne  lui  suscitât  l'odeur  présumée  de  la 
décomposition.  Quand  il  passa  encore,  debout 
sur  son  siège,  sous  l'Arc  de  Triomphe  de 
l'Etoile  ou  la  porte  Saint-Denis,  qu'il  franchis- 
sait, naguère  si  exultant  d'orgueil,  il  sentit  un 
froid  lui  tomber,  des  hautes  voûtes,  une  humi- 
dité venir  des  sublimes  pierres,  comme  s'il  pas- 
sait sous  la  porte  basse  de  son  tombeau...  Et 
des  peurs  étranges,  qui  l'affolèrent  :  qu'un  de 
ses  chevaux,  par  exemple  s'emballât!  Déjà  il 
voyait  la  course  vertigineuse,  le  corbillard  ca- 
hoté, puis  versant,  et  la  bière  projetée,  brisée, 
s'ouvrant,  lui  montrant,  une  seconde  fois,  le 
spectacle  de  la  mort.  Vision  macabre!  Supplice 
intolérable!  Gay  démissionna,  lui  si  heureux  et 
fier,  à  l'origine,  quand  il  obtint  le  poste  de 
cocher  dans  l'Administration  des  Pompes  fu- 
nèbres, si  jovial  et  franc  luron,  quand  il  igno- 
rait. 
Il  ne  faut  jamais  rien  vouloir  approfondir... 


LA  VIE  D'UN  PORTRAIT 


LA  VIE  D'UN  PORTRAIT 


Un  été  que  j'avais  fui  la  chaleur  et  la  fatigue 
de  Paris  pour  aller  passer  de  nouveau  quelques 
semaines  dans  ma  Bruges  familière,  me  rafraî- 
chir les  yeux  à  l'eau  de  ses  canaux  tranquilles, 
faire  provision  de  silence  dans  le  calme  de  ses- 
rues,  remonter  vers  le  passé  par  les  escaliers 
de  ses  pignons  et  recommencer  à  être  la  proie 
de  ses  douces  cloches,  je  fus  conduit  chez  un 
musicien  qu'on  me  disait  épris  d'art,  de  belles 
choses.  Il  habitait,  en  effet,  une  demeure  cu- 
rieuse, un  de  ces  vieux  hôtels  à  façade  historiée 
d'un  quai  désert.  Les  pièces  spacieuses  de  ce 
logis,  ameublement  sobre,  étaient  garnies  çà  et 


318  LE    ROUET    DES    BRUMES 

là  d'instruments  de  musique  :  une  cithare  sur 
une  console,  un  orgue  aux  longs  tuyaux  comme 
enfermant  une  eau  de  rythmes  toujours  prête  à 
couler,  une  harpe  dépliée  en  forme  d'aile.  Il  y 
avait  aussi,  sur  les  murs,  des  tableaux  anciens, 
de  vieux  portraits.  Un  de  ceux-ci  attira  surtout 
mon  attention.  C'était  le  portrait  d'une  béguine, 
d'une  de  ces  religieuses  vivant  en  communauté 
dans  ce  béguinage  sis  aux  portes  de  la  ville,  ne 
faisant  que  des  vœux  temporaires,  gardant  leurs 
cheveux  sous  la  cornette,  et  libres  de  quitter  le 
couvent  pour  se  marier  ou  d'y  rentrer  quand 
le  monde  leur  devient  hostile  et  triste. 

La  béguine  de  ce  portrait,  au  moment  où 
elle  avait  été  peinte,  devait  être  au  milieu  de  sa 
vie.  Maintenant  encore  on  retrouvait  un  reste 
de  jeunesse  dans  ce  visage;  mais  les  yeux  du 
portrait  en  paraissaient  si  mélancoliques,  si 
pleins  de  rêves  fanés!  Le  nez  était  mince, 
comme  étiré  par  un  grand  souci.  Et  les  lèvres 
avaient  l'air  de  vouloir  taire  un  secret;  elles 
s'étaient  rejointes  et  semblaient  un  fermoir 
de  silence.  Pour  augmenter  cette  impression 
d'automne,  la  patine  du  temps  avait  mis  des 
jaunes  de  soleil  d'octobre  sur  la  face  et  sur 


LA  VIE  d'un  portrait  319 

les  linges  de  la  conielle  qui  l'emprisonnait 
jusqu'aux  tempes  et  jusqu'au  bord  des  sourcils. 

Ce  portrait  m'avait  frappé  par  son  air  de 
tristesse  et  de  renoncement. 

Mon  hôte  s'en  aperçut  et,  sur  l'interrogation 
muetle  de  mes  regards,  répondit  : 

—  C'est  le  portrait  de  ma  bisaïeule. 

—  Tiens?  Comment  cela  se  peut-il?  Elle  fut 
religieuse? 

—  Oui,  béguine.  Elle  entra  au  béguinage, 
au  milieu  de  sa  vie;  elle  porta  le  voile  quelques 
années;  puis  rentra  dans  le  monde.  C'est  toute 
une  histoire  douloureuse  et  étrange... 


* 


Etrange,  en  eiïet,  telle  que  mon  hùte  me  la 
raconta,  l'histoire  de  cette  femme  du  portrait, 
qui  fut  sa  bisaïeule.  Elle  était  née  à  la  fin  du 
siècle  dernier,  dans  cette  même  ville  de  Bruges, 
où  les  familles  demeurent,  comme  les  fleuves 
restent  fidèles  à  leurs  rives... 

Devenue  veuve  en  plein  amour  et  toute  jeune 
encore,  elle  aurait  dépéri  de  chagrin  sans  sa 
dévotion  sincère  et  vivace  qui  lui  fut  un  sou- 


3±0  LE  ROUET   DES   BRUMES 

tien,  un  allégement  à  sa  peine.  Elle  pria,  elle 
alla  s'abîmer  des  heures  entières  dans  l'église 
de  Notre-Dame  où,  à  force  de  songer  à  l'époux 
mort,  elle  finissait  presque  par  le  revoir,  par  le 
reposséder,  comme  à  force  de  regarder  l'hostie 
avec  foi,  on  finit  par  y  voir  le  visage  de  Jésus... 
Et  puis,  pour  se  reprendre  à  la  vie,  elle  avait 
une  enfant,  jolie  fillette  qui  lui  demeurait 
comme  le  gage  de  l'absent,  le  souvenir  de  ses 
trop  courtes  années  de  bonheur.  Et  le  délicieux 
nom  de  cette  fillette  :  Clytie  1  un  nom  frais 
comme  un  jet  d'eau  qui  monte;  un  nom  qu'elle- 
même  balbutiait  de  façon  si  drôle  avec  un 
zézaiement,  vers  la  quatrième  année,  quand  des 
amis  lui  demandaient  comment  on  la  nommait  : 
«  Clytie!  Clytie  Débonnaire  »,  faisait  la  petite, 
répétant  son  nom,  s'amusant  elle-même  de  sa 
musique,  facile  à  ses  lèvres  d'enfant... 

A  quinze  ans,  Clytie,  qui  était  presque  une 
jeune  fille,  très  élancée,  précoce,  les  cheveux 
ayant  déjà  cessé  d'être  des  nattes  et  ramenés  en 
coiiï'ure  nouée  sur  la  tête^  finissait  son  éduca- 
tion au  couvent  des  Ursulines  où  elle  était 
demi-pensionnaire.  Sa  mère,  madame  Débon- 
naire, allait  souvent  la  prendre,  le  soir,  à  sept 


LA  VIE  d'un  portrait  3:21 

heures  ;  c'était  l'heure  où  les  demi-pensionnaires 
étaient  libérées  et  rentraient  dans  leurs  familles. 
Quand  elle-même  se  trouvait  empêchée,  elle 
envoyait  Barbe,  la  vieille  servante,  avec  toutes 
sortes  de  recommandations,  d'instructions  mi- 
nutieuses. Madame  Débonnaire,  austère  et  de 
religion  sévère,  veillait  avec  un  soin  inquiet  sur 
sa  fille.  Elle  la  rêvait,  elle  la  voulait  toute  pure, 
toute  ignorante.  Il  ne  fallait  pas  qu'une  ren- 
contre, un  spectacle  de  la  rue,  des  images,  une 
conversation,  pussent  jeter  une  ombre  sur  cette 
innocence  de  vierge.  Que  son  âme  reste  une 
neige  jusqu'au  jour  oij  s'y  avanceront  les  pieds 
permis  de  l'époux  chrétien!... 

Or,  un  jour,  madame  Débonnaire  reçut  un 
billet  de  la  supérieure  du  couvent  des  Ursu- 
lines  qui  la  priait  de  ifenir  la  voir  pour  une 
communication  importante.  La  veuve  fut  trou- 
blée par  cette  incident  dans  sa  vie  calme,  comme 
l'eau  des  canaux  par  une  pierre  qui  tomberait 
parmi  leur  silence.  Aussi  alla-t-elle  au  couvent 
dès  le  lendemain.  La  mère  supérieure,  après 
l'avoir  fait  attendre  au  parloir  un  long  moment, 
qui  lui  parut  un  siècle,  entra  enfin.  Elle  lui  fit 
toutes  sortes  de  congratulations  sur  sa  respec- 

21 


322  LE  ROUET   DES   BRUMES 

tabilité,  ses  vertus,  puis,  s'acheminant  à  lui 
parler  de  sa  fille,  la  petite  Glytie,  qu'elle  avait  à 
sa  garde,  se  dévoila  tout  à  coup.  Oui!  c'est  bien 
à  regret  qu'elle  s'y  décidait.  Elle  ne  pouvait 
plus  garder  dans  son  établissement  made- 
moiselle Glytie.  Elle  avait  donné  le  mauvais 
exemple  à  ses  compagnes.  Elle  était  devenue 
un  scandale  au  couvent. 

Madame  Débonnaire  avait  jeté  les  bras  au  ciel. 

—  Mais,  ma  sœur;  c'est  impossible!  Glytie 
est  un  ange. 

Alors  la  mère  supérieure  raconta  que  l'ange 
avait  été  tentée.  Oui!  tentée!  Gar  c'était  le 
démon  sans  doute,  cet  homme  qui  l'avait  épiée, 
capturée  du  regard.  Il  logeait  dans  une  mai- 
son voisine  du  couvent.  Malheureusement  les 
murs  de  la  pension  n'étaient  pas  assez  hauts. 
Et,  pendant  les  récréations,  cet  homme,  ou 
plutôt  ce  démon,  avait  attiré  l'attention  de 
mademoiselle  Glytie  vers  la  fenêtre  où  il  se 
tenait  en  observation.  Il  a  fini  par  lui  jeter  des 
billets,  que  la  pauvre  enfant  a  ramassés  et  lus, 
sans  qu'ils  lui  brûlent  les  doigts,  sans  qu'ils  lui 
brûlent  les  yeux,  comme  des  choses  venues  de 
l'Enfer. 


LA   VIE   d'un   rORTRAIT  323 

—  Mais,  ma  mère,  ce  sont  des  calomnies  sans 
doute,  la  vengeance  de  quelque  compagne... 

—  Non,  madame,  je  l'ai  moi-même  prise  sur 
le  fait... 

Madame  Débonnaire  s'effondra;  elle  éclata  en 
sanglots. 

—  D'ailleurs,  reprit  la  supérieure,  nous 
allons,  si  vous  le  voulez,  interroger  mademoi- 
selle Glytie  elle-même. 

Quelques  instants  après,  la  jeune  fille  faisait 
son  entrée  dans  le  parloir.  Avec  ingénuité  et 
simplicité,  elle  avoua.  Elle  voulait  se  marier. 
L'homme  était  un  officier,  il  lui  avait  dit  qu'il 
l'aimait,  qu'il  voulait  l'épouser.  Elle  raconta 
même  que,  un  soir,  s'en  revenant  avec  Barbe, 
il  l'avait  abordée  et  même  fait  un  bout  de  che- 
min avec  elle... 

La  religieuse  et  la  mère  se  regardaient,  con- 
fondues, épouvantées. 

—  Est-ce  qu'il  y  a  du  mal  à  cela?  demanda 
Glytie,  avec  une  si  ravissante  candeur  que 
madame  Débonnaire  soudain  s'apaisa,  la  re- 
garda avec  une  irritation  décroissante. 

—  D'ailleurs,  ajouta  Glytie,  dont  les  yeux 
neufs    se   brouillaient    d'une    petite   pluie   de 


324  LE    ROUET   DES    BRUMES 

larmes,  je  n'aurai  jamais  d'autre  mari  que  lui. 

Clytie  fut  donc  renvoyée  du  couvent;  mais 
elle  demeura  ferme  dans  son  idée. 

Mme  Débonnaire  avait  pris  des  renseigne- 
ments sur  l'officier.  C'était  un  capitaine  fort 
connu  en  ville,  un  brillant  cavalier  du  reste,  le 
commandant  Van  Zylen,  qui  guerroya  durant 
toutes  les  années  de lEmpire.  Il  avait  gagné  la 
croix  sur  le  champ  de  bataille  de  Waterloo, 
dans  l'armée  du  roi  de  Hollande. 

Certes,  Clytie  était  bien  jeune.  D'autre  part, 
sa  mère  aurait  désiré  pour  elle  un  mari  plus 
calme,  un  homme  plus  rassis  que  ce  traîneur 
de  sabre. 

Mais  Clytie  s'obstinait.  Elle  pleurait  des  jour- 
nées entières;  elle  ne  mangeait  plus;  dès 
l'aube,  elle  se  levait,  allait  s'endormir  au  son 
des  cloches  dans  le  jardin  ;  elle  maigrissait  ;  elle 
dépérissait  à  vue  d'œil. 

Mme  Débonnaire  dut  finir  par  consentir. 
Le  capitaine  Van  Zylen  lui  avait  écrit  pour  lui 
manifester  ses  intentions  et  lui  demander  la  per- 
mission d'être  reçu  chez  elle.  Elle  avait  d'abord 
laissé  sa  lettre  sans  réponse,  irritée  de  ces  pro- 
cédés vis-à-vis  d'une  famille   élevée  et  consi- 


LA  VIE  d'un  portrait  325 

dérée  comme  la  sienne.  Elle  craignait  aussi 
quelque  pensée  intéressée  de  la  part  de  l'ofli- 
cier  qui  avait,  sans  doute,  prévu  quelque  belle 
dot... 

Devant  le  désespoir  de  Clytie,  et  sa  santé 
déjà  compromise,  elle  ne  résista  plus.  Quel- 
ques semaines  après  les  fiançailles  furent  offi- 
cielles. Le  pressentiment  de  Mme  Débonnaire 
ne  devait  que  trop  se  réaliser.  Quand  il  s'agit 
de  fixer  les  apports,  le  capitaine  se  montra  exi- 
geant. Il  savait  que  la  mère  de  Clytie  possé- 
dait quelque  fortune.  Il  louvoya  d'abord  pour 
l'amener  à  se  dessaisir  d'une  grosse  part.  La 
mère  était  prudente.  Elle  se  défendit. 

Bientôt  ce  fut  la  guerre;  un  marchandage 
cynique.  On  fit  un  contrat  précis  qui  exaspéra 
le  capitaine.  Mais  il  était  trop  tard  pour  reculer. 
D'abord  la  somme  obtenue  de  cent  mille  francs 
était  déjà  un  capital  sérieux  ;  puis,  d'ailleurs, 
nécessaire  à  l'officier  qui  se  trouvait  dans  des 
embarras  d'argent  imminents.  Le  mariage  eut 
donc  lieu.  Les  discussions  d'intérêt  avaient  été 
si  vives  que  la  pauvre  Mme  Débonnaire  n'as- 
sista pas  à  la  cérémonie;  elle  donna  son  con- 
sentement par  écrit,  tant  elle  redoutait  déjà  le 


326  LE   ROUET   DES    BRUMES 

capitaine,  et  cette  voix  d'autorité  avec  laquelle 
il  avait  l'air,  par  moments,  quand  il  se  fâchait, 
de  commander  une  fusillade. 


Quand  sa  fille  l'eut  quittée,  pour  ainsi  dire 
volée  à  son  affection,  la  pauvre  Mme  Dé- 
bonnaire se  trouva  plus  définitivement  veuve 
et  comme  sans  enfant.  Si  seule  1  Et  seule 
après  avoir  eu  des  affections,  de  chères  amours 
dans  sa  maison  et  dans  son  cœur.  Rien  n'est 
plus  triste  que  la  déchéance,  la  ruine,  quand 
on  a  connu  le  luxe.  Quoi  de  pire  aussi  que  la 
solitude  quand  on  a  connu  le  bonheur,  quand 
on  a  eu  un  foyer? 

Mme  Débonnaire  se  trouva  trop  seule!  Dans 
sa  demeure  vide,  elle  allait  de  chambre  en 
chambre,  cherchant  Clytie,  cherchant  son 
mari  mort  dont  le  souvenir  rajeunissait,  dont 
le  départ  redevenait  contemporain  du  départ  de 
sa  fille.  Celle-ci  également  était  comme  morte 
pour  elle.  Et  tous  les  morts  ont  le  même  âge 
dans  l'éternité;  tous  les  absents  sont  au  même 
plan  dans  l'absence. 


LA  VIE  d'un  portrait  327 

Cette  fois  encore,  la  piété  la  sauva,  la  récon- 
forta. Et  puisqu'elle  était  seule,  elle  irait  au 
béguinage  de  Bruges  où  l'on  accueille  les 
veuves.  C'était  un  sûr  asile,  un  bon  port  pour 
la  barque  qui  a  trop  souffert  de  la  mer. 

Elle  prit  le  voile  un  dimanche  qui  était  celui 
de  Pâques,  dans  la  petite  église  du  béguinage 
pleine  de  cierges  et  de  chants  d'orgue  ;  elle 
vécut  dans  l'oubli  du  passé,  en  paix  relative  et 
suffisante,  dans  le  couvent  des  Huit-Béati- 
tudes, avec  une  quinzaine  d'autres  béguines 
qui  composaient  ce  couvent.  Sa  ferveur  reli- 
gieuse s'y  accrut.  Elle  trouva  dans  la  prière  de 
précieux  baumes  et  son  exemple  devint  édi- 
fiant pour  toute  la  communauté.  En  plus  de 
ses  vertus,  comme  elle  était  d'une  famille  im- 
portante, elle  fut  proposée  pour  la  dignité  de 
Grande  Dame,  qui  est  le  titre  de  la  supérieure 
du  béguinage.  Selon  un  usage  immémorial  on 
garde  dans  la  maison-mère  le  portrait  de  toutes 
les  Grandes  Dames  du  béguinage  ;  on  exécuta 
le  sien,  ce  portrait  qui  subsiste  d'elle  aujour- 
d'hui chez  son  descendant,  à  Bruges,  et  qui 
nous  fit  entrevoir  le  drame  de  sa  vie  en  ses 
yeux  spacieux  et  sa  bouche  amincie. 


328  LE   ROUET    DES    BRUMES 


*  * 


Les  Béguines  dont  Tordre  est  peu  sévère 
mènent  une  vie  mi-laïque,  mi-religieuse.  Elles 
reçoivent  des  visites  à  leur  gré  dans  les  petits 
couvents  où  elles  se  sont  isolées.  Ah  !  les  doux 
petits  couvents  qui  sentent  bon  le  linge  frais, 
les  bouquets  d'autel  et  la  cire  des  cierges. 
Mme  Débonnaire  s'y  trouvait  lénifiée,  peu  à 
peu  cicatrisée  du  mal  que  lui  avait  fait  la  vie. 
Sa  piété  lui  faisait  revoir  en  pensée  son  mari 
mort  dont  elle  avait  l'air  de  se  rapprocher  un 
peu,  maintenant  qu'elle  s'acheminait  à  son 
déclin,  et  qu'elle  avait  renoncé  à  tout.  Mais  les 
dernières  blessures  lui  étaient  plus  cruelles  : 
cette  séparation  d'avec  le  ménage  de  sa  fille, 
l'attitude  du  capitaine  âpre  et  que  des  besoins 
d'argent  rendaient  féroce.  Il  avait  même  dé- 
fendu à  sa  femme,  tout  d'abord,  de  revoir  encore 
sa  mère.  Mais  Glytie  n'avait  pas  cessé  de  visiter 
Mme  Débonnaire  à  l'insu  de  son  mari.  Surtout 
que  bientôt  elle  eut  besoin  de  ce  refuge,  de 
cette  consolation.  Car  vite  la  petite  Glytie, 
pauvre  enfant  fragile  mariée  à  seize  ans  — 


LA  VIE   d'un  rORTRAIT  3:29 

comme  elle  l'avait  voulu  —  se  trouva  bien 
malheureuse.  Le  capitaine  était  violent, 
viveur,  prodigue.  Un  vrai  soudard  I  Un  hé- 
ros, d'ailleurs,  qui,  durant  les  guerres  de 
l'Empire,  avait  fait  des  prodiges  sur  les 
champs  de  bataille,  enlevé  des  redoutes,  forcé 
des  villes.  Gomment  dès  lors  s'habituer  à  la 
régularité  d'une  vie  de  garnison,  en  pro- 
vince !  Il  se  battait  en  duel,  pour  se  distraire. 
Plus  de  vingt  fois  il  avait  été  sur  le  terrain, 
pour  des  querelles  futiles.  Le  jeu  qui  aussi 
l'accaparait,  remplaçait  par  ses  fortes  émotions 
celles  de  la  guerre.  Il  avait  ainsi  accumulé  des 
dettes.  Et  Glytie  reconnut  bientôt  que  tout  ce 
manège  avec  lequel  il  l'avait  captée,  tandis 
qu'elle  était  une  ignorante  petite  pensionnaire, 
n'avait  eu  d'autres  hns  qu'un  mariage  riche 
pour  se  libérer  un  peu  et  atermoyer  un  moment 
la  meute  de  ses  créanciers.  Quelques  mois  après, 
il  ne  restait  plus  rien  de  sa  dot.  Alors  son  mari 
l'obligea  à  une  mendicité  permanente  auprès 
de  sa  mère.  Quand  elle  revenait  les  mains  vides, 
il  la  battait.  Il  poussa  l'audace  jusqu'à  aller  un 
jour  lui-même  au  béguinage,  faire  une  scène  à 
sa  belle-mère  qui  laissait  ainsi  son  ménage  en 


330  LE   ROUET   DES    BRUMES 

de  cruels  embarras  pour  garder  par  devers  elle 
un  argent  dont  une  religieuse  n'a  plus  que 
faire.  Mme  Débonnaire  songeait  à  l'avenir  qu'il 
fallait  assurer,  dans  la  perspective  de  catas- 
trophes inévitables.  Elle  refusait.  C'était  la  for- 
tune des  enfants  ;  car,  dans  l'intervalle,  deux 
filles  étaient  nées.  Le  capitaine,  alors,  entrait 
en  fureur;  il  frappait  la  table  du  parloir  du  plat 
de  son  sabre,  pendant  que  la  pauvre  béguine 
vieillissante  levait  des  yeux  désespérés  sur  le 
crucifix  de  cuivre  imageant  le  mur  blanc,  avec 
l'angoisse  que  le  bruit  de  la  dispute  ne  franchît 
le  silence  et  ne  fît  scandale  dans  la  communauté, 
avec  aussi  la  peur  de  la  mort,  comme  si  elle  eût 
été  une  des  femmes  en  proie  à  la  soldatesque, 
de  la  châsse  de  Sainte  Ursule,  à  l'hôpital  de 
Bruges. 

*  * 

L'histoire  du  malheureux  jeune  ménage  ne 
fut  pas  longue.  La  pauvre  Glytie,  maltraitée, 
minée  de  chagrin,  mourut  trois  ans  après  son 
mariage,  à  dix-neuf  ans,  laissant  deux  petits 
orphelins.  Quant  au  capitaine,  il  en  prit  vite 
son  parti.  Il  demanda  son  changement  de  garni- 


LA  VIE  d'un  portrait  331 

son  pour  Amsterdam,  tout  au  nord  de  ce 
royaume  des  Pays-Bas  qu'il  servait.  Il  lui 
était  impossible  d'emmener,  d'élever  ses  en- 
fants. Il  les  envoya  le  jour  de  son  départ  à 
leur  grand'mère,  à  la  pauvre  béguine  qui,  de- 
puis la  mort  de  sa  fille  et  sachant  la  maison  de 
son  gendre  fermée  pour  elle,  s'était  retournée 
plus  désespérément  vers  Dieu.  Voici  qu'on  lui 
apportait  ces  deux  pauvres  petits,  qu'elle  avait 
à  peine  entrevus,  que  leur  père  osait  aban- 
donner, laissait  là  sans  un  regard  en  arrière, 
et  auxquels  il  ne  penserait  sans  doute  jamais 
plus.  Ils  étaient  là  devant  elle,  comme  deux 
orphelins  recueillis  dans  la  neige,  comme  deux 
enfants  trouvés.  Mme  Débonnaire  sanglota 
d'une  douleur  qui  aurait  pu  dire  :  «  Voyez  s'il 
est  une  douleur  comparable  à  la  mienne!  »  Que 
faire?  Mettre  les  enfants  en  pension  chez  des 
mercenaires,  à  la  campagne?  Oh!  non  :  pas  de 
mains  étrangères  autour  de  ces  fragilités  qui 
étaient  comme  le  testament  et  les  reliques  de 
sa  propre  fille,  la  chair  et  le  sang  de  l'infor- 
tunée Glytie.  Les  garder  près  d'elle?  Mais  c'était 
impossible  au  béguinage,  incompatible  avec 
l'état  de  célibat  de  la  communauté  dont  l'âme 


33:2  LE    ROUET    DES    BRUMES 

maternelle  ne  peut  aller  qu'à  tisser  des  den- 
telles, à  broder  des  langes  pour  le  seul  enfant 
Jésus. 

Alors  la  consciencieuse  béguine  prit  une 
grande  décision  qui  fut  dure  à  son  cœur  mais 
lui  parut  voulue  par  Dieu  lui-même.  Elle  quitta 
le  béguinage,  abandonna  le  voile,  réintégra  la 
vieille  demeure  où  elle  avait  vécu  autrefois. 
Elle  s'y  réinstalla,  reprit  son  identité  mon- 
daine. A  peine  de  temps  en  temps  eut-elle,  au 
début,  une  sensation  de  nudité,  de  froid  aux 
oreilles,  de  neige  ventilant  l'ouïe,  pour  avoir 
vécu  avec  une  cornette  aux  linges  strictement 
clos.  Mais  bientôt  ce  fut  comme  un  rêve,  ce 
laps  de  trois  années  passées  au  béguinage  déjà 
presque  oublié.  Elle  se  sentait  reportée  en 
arrière,  comme  rejetée  vers  l'autre  rive  du 
fleuve  de  sa  vie.  Crépuscule  du  soir  qui  illu- 
sionne, est  de  la  couleur  du  crépuscule  du 
matin.  N'est-ce  pas  maintenant  qu'elle  vient 
de  devenir  veuve?  Ces  deux  tout  petits  enfants, 
sans  plus  de  parents,  ne  sont-ils  pas  les  siens? 
D'autant  plus  que  pour  les  habiller,  elle  avait 
repris  le  trousseau  qui  avait  servi  à  sa  fille, 
les  robes  de  Glytie  enfant,  conservées  intactes 


LA  VIE  d'un  portrait  333 

dans  (les  armoires.  L'une  des  petites  orphelines 
s'appelait  Blanche  ;  l'autre  s'appelait  Rose.  Or 
Blanche  ressemblait  à  sa  mère  d'une  façon 
presque  effrayante.  Les  mêmes  yeux  d'un  bleu 
comme  mouillé;  la  même  bouche  à  l'ourlet 
sinueux.  C'était  vraiment  Glytie  enfant,  Clytie 
reparue,  au  point  que  l'aïeule  en  sanglotait 
parfois,  de  douleur,  et  presque  un  peu  de  joie 
puisque  le  miracle  de  la  ressemblance  lui  don- 
nait une  minute,  en  lui  rappelant  la  morte,  l'il- 
lusion des  chers  recommencements  ! 

Rose  aussi  était  jolie,  mais  brune,  tout  le 
type  de  son  père  ;  les  yeux  noirs  et  clairs  du 
capitaine,  son  profil  dessiné  d'un  trait.  Aurait- 
elle  son  humeur?  L'aïeule  tremblait  de  la  moin- 
dre impatience  de  l'enfant,  comme  d'un  signe 
révélateur.  Aussi,  malgré  toute  sa  volonté  d'être 
juste,  elle  ne  pouvait  s'empêcher  de  moins 
aimer  Rose;  et  elle  évitait  de  l'habiller,  elle, 
avec  les  robes  de  Clytie  enfant... 


* 


Les    années   s'écoulèrent,    monotones,  dans 
cette  mélancolique  Bruges.  La  petite  Blanche 


334  LE   ROUET   DES    BRUMES 

et  la  petite  Rose  grandirent  autour  de  l'aïeule. 

Tristes  enfants!  L'aïeule  était  morose.  Ainsi 
tel  vieux  canal,  au  long  d'un  quai  de  la  ville, 
demeure  inégayé,  taciturne;  et  les  jeunes  peu- 
pliers croissant  de  chaque  côté  sur  ses  bords  ne 
le  désaffligent  pas  ! 

Vie  uniforme  et  plane  aussi,  comme  celle  du 
canal,  où  descendent  des  soirs  toujours  pareils! 

Mme  Débonnaire  éleva  ses  petits-enfants  en 
douceur,  en  piété.  Quand  elles  arrivèrent  à  leur 
dixième  année,  elle  les  prépara  avec  zèle  à  leur 
première  communion.  Ce  grand  jour  blanc  fut 
presque  le  seul  événement  de  cette  vie  grave. 
Il  coïncida  avec  un  incident  qui  soudain  troubla 
davantage  encore  l'aïeule.  Le  père  des  enfants, 
qui  n'avait  plus  donné  signe  de  vie  depuis  des 
années,  lui  écrivit.  Il  lui  demandait  de  voir  ses 
filles  et,  puisque  la  distance  qui  les  séparait 
était  si  longue,  puisqu'il  ne  voulait  pas,  d'autre 
part,  retourner  dans  cette  Bruges  si  provinciale 
oh  il  avait  laissé  quelques  mauvais  souvenirs,  il 
lui  proposait  de  faire  elle-même  une  partie  du 
voyage,  de  lui  amener  les  enfants  dans  quelque 
ville  intermédiaire,  à  Dordrecht  par  exemple, 
où  on  se  rencontrerait  à  l'hôtel.  L'aïeule  trem- 


LA   VIE    D  UN   PORTRAIT  So^ 

bla.  Tout  l'autrefois  de  douleurs,  d'émois, 
revécut.  Cette  demande  cachait-elle  encore  un 
piège?  Avait-il  de  nouveaux  ennuis  d'argent? 
Pourtant  il  annonçait  en  même  temps  qu'il 
était  devenu  colonel.  Ses  allures  de  matamore 
et  de  soudard  n'avaient  donc  pas  nui  à  son 
avancement?  11  devait  toucher  à  présent  une 
belle  solde.  Peut-être  s'était-il  amendé?  L'âge 
avait-il  amélioré  cette  âme  trop  ardente  et  faite 
pour  les  hasards  !  Elle  examina  le  cas  en  cons- 
cience. Elle  ne  se  jugea  pas  le  droit  de  priver 
le  père  de  voir  ses  enfants,  d'autant  plus  que 
son  confesseur  consulté  semblait  voir  dans  ce 
retour  un  dessein  de  la  Providence  pour  rame- 
ner le  coupable  se  purifier  à  l'innocence  de  ses 
enfants. 

Alors,  orientée  par  ce  conseil,  Mme  Débon- 
naire eut  une  idée,  admirable  d'émotion  et  de 
grâce  touchante.  Elle  accepta  le  rendez-vous 
offert,  et  partit  pour  la  ville  lointaine,  empor- 
tant dans  une  malle  les  robes  de  premières 
communiantes  des  lillettes,  voulant  les  montrer 
ainsi  à  leur  père  oublieux,  toutes  blanches,  vir- 
ginales, angelisées  de  mousseline,  comme  deux 
célestes  lys  offerts  en  calice  à  ses  larmes  repen- 


336  LE    ROUET    DES    BRUMES 

tantes.  L'entrevue  que  Mme  Débonnaire  avait 
rêvée  émouvante  et  réconciliatrice  fut  banale. 
Pourtant  les  enfants  étaient  délicieuses  ainsi, 
transfigurant  la  froide  chambre  d'hôtel,  devenue 
par  elles  comme  une  antichambre  du  Paradis. 
L'aïeule  elle-même  avait  natté  et  lissé  et  par- 
tagé leurs  chevelures  en  bandeaux  de  madone  : 
la  chevelure  de  Blanche  qui  était  d'or  comme 
celle  de  Glytie  ;  la  chevelure  de  Rose  qui  était 
sombre  comme  celle  de  son  père. 

Mais  le  voile  les  uniformisait,  enfants 
pareilles,  enfants  du  même  mariage  malheureux 
auquel  l'heure  présente  allait  remédier.  Les 
enfants  se  tenaient  coites,  attendant  l'arrivée  de 
leur  père  que  l'aïeule  leur  avait  dit  revenir  de 
longs  voyages,  de  nécessaires  expéditions  dans 
les  colonies  hollandaises  qui  l'avaient  trop 
longtemps  séparé  d'elles.  Rose  et  Blanche 
étaient  joyeuses.  Elles  allaient  voir  leur  père  ! 
Est-ce  qu'il  était  beau?  Il  était  colonel,  leur 
père?  Est-ce  qu'il  viendrait  avec  son  uniforme 
brodé?  Est-ce  qu'il  y  avait  beaucoup  d'or  àl'uni- 
forme  de  colonel?  Et  ses  décorations,  est-ce 
qu'il  les  aurait  mises?  Combien  en  avait-il  de 
décorations  ? 


LA  VIE  d'un  portrait  337 

Mme  Débonnaire  était  clans  l'angoisse.  Elle 
priait  Dieu  et  la  Vierge,  sentant  que  la  minute 
était  solennelle,  dicisive,  pour  elle  et  les  deux 
enfants. 

Le  colonel  arriva  enfin.  11  entra  brusquement 
dans  la  chambre  d'hôtel.  Il  était  en  bourgeois, 
vieilli,  un  peu  grisonnant  déjà.  Il  eut  un  bon- 
jour froid  pour  Mme  Débonnaire  et  se  tournant 
vers  les  fillettes  : 

—  Qu'est-ce  que  c'est  que  ce  carnaval  ? 

Les  fillettes  rougirent;  l'aïeule  essaya  d'expli- 
quer qu'elles  venaient  de  faire  leur  première 
communion. 

—  «  Allons,  relevez  donc  ces  voiles,  que 
je  vous  voie  !  »  fît  le  colonel  ;  et  il  s'ap- 
procha, se  mettant  à  les  inspecter,  comme  un 
front  de  troupes,  les  regardant  l'une  après 
l'autre. 

Mme  Débonnaire  tremblait. 

Il  regarda  surtout  Rose,  frappé  lui-même  de 
sa  grande  ressemblance  avec  elle  :  ses  cheveux 
noirs,  l'arête  vive  de  son  nez,  la  ligne  brusque 
de  son  profil. 

—  «  Ça,  c'est  bien  ma  fille,  je  la  reconnais, 
nt-il.  Mais  l'autre?...  » 

22 


338  LE   ROUET   DES    BRUMES 

Et  il  regardait  Blanche,  la  cadette,  d'un  air 
indifférent,  incrédule. 

Mme  Débonnaire  tressaillit,  croyant  qu'il 
insinuait  on  ne  sait  quoi  sur  cette  naissance, 
sur  la  pauvre  Clytie  qui  avait  été  l'honneur,  la 
pureté,  la  sainteté... 

Le  colonel  souriait  maintenant  d'un  air  gail- 
lard. «  Elle  n'est  pas  mal  non  plus,  cette  petite 
Blanche,  mais  vraiment  elle  n'a  pas  l'air  d'être 
ma  fille.  » 

Les  deux  enfants  ainsi  brusquées  et  qui 
attendaient  un  père  bien  gentil,  bien  tendre, 
et  beau  et  chamarré  d'or,  s'étaient  mises  à 
pleurer. 

Il  y  eut  une  détente.  On  commanda  le  dîner. 
A  table,  le  colonel  raconta  aux  fillettes  ses 
campagnes,  son  haut  fait  à  Waterloo  qui  l'avait 
fait  décorer  par  son  roi. 

Mais,  sitôt  après  le  repas,  il  déclara  qu'il 
devait  repartir.  11  brusqua  les  adieux,  promit 
d'écrire,  de  revenir  bientôt.  Ainsi  s'acheva, 
sans  résultat  pour  les  enfants,  cette  journée 
tant  escomptée.  Elles  reprirent  plus  tristes  le 
chemin  de  Bruges,  surtout  la  petite  Blanche 
dont   son   père   s'était  occupé  à  peine.    Mais 


I A  VIE  d'un  portrait  339 

l'aïeule,  qui  l'aimait  plus  que  Rose,  la  com- 
pensa, lui  baisa  le  front  avec  des  baisers 
doubles. 

*  * 

Mme  Débonnaire  vieillissait.  Sa  santé  s'é- 
tait altérée,  minée  par  de  trop  durs  chagrins. 
Une  inquiétude  secrète  la  préoccupait  sans 
cesse  :  si  elle  mourait  avant  que  Rose  et  Blanche 
fussent  majeures,  celles-ci  pourraient  être  con- 
traintes par  leur  père  de  retourner  auprès  de 
lui;  et  alors  qui  sait?  Cette  fortune  qui  était  la 
tranquillité  assurée  de  leur  existence,  cette  for- 
tune qu'elle  avait  jalousement  défendue  et 
gardée  pour  qu'elle  fût  la  dot  des  enfants  ou 
leur  permît  de  vivre  selon  leur  rang,  peut-être 
que  leur  père  s'en  emparerait  ou,  du  moins, 
s'en  ferait  remettre  une  partie  pour  liquider  sa 
situation  toujours  obérée  et  précaire.  Non  !  cela 
était  impossible.  Mme  Débonnaire  se  raidis- 
sait. Dieu  lui-même  ne  voudrait  pas  ce 
malheur!  Il  la  laisserait  vivre  jusqu'à  l'instant 
voulu,  jusqu'à  l'âge  de  leur  majorité,  après 
quoi  elle-même  demanderait  à  Dieu  de  la 
reprendre  et,  lasse  d'une  existence  d'incessants 


340  LE   ROUET   DES   BRUMES 

chagrins,  dirait  la  parole  du  vieillard  Siméon  : 
«  Maintenant,  Seigneur,  congédiez  votre  ser- 
vante !   » 

Rose  et  Blanche  ne  se  suivant  qu'à  dix  mois 
d'intervalle,  approchaient  de  leur  vingtième 
année.  Depuis  l'époque  de  leur  première  com- 
munion, elles  n'avaient  revu  leur  père  qu'une 
seule  fois,  un  été  que  son  régiment  était  aux 
manœuvres  dans  les  environs  de  Bruges.  Mais 
il  s'était  montré  indifférent,  lui  qui,  d'ailleurs, 
avait  été  comme  en  dehors  de  leur  vie.  N'est-ce 
pas  l'habitude  qui  crée  les  liens  subtils  des 
cœurs?  N'est-ce  pas  de  vivre  ensemble  qu'on  se 
complète  l'un  par  l'autre?  Le  lierre  n'est  ami 
et  presque  parent  du  mur  que  parce  qu'il  y  a 
développé  et  pour  ainsi  dire  incrusté  son 
feuillage. 

Aussi  Rose  et  Blanche  ne  songeaient  presque 
jamais  à  leur  père.  C'était  un  étranger,  ren- 
contré deux  ou  trois  fois  comme  au  hasard,  et 
dont  le  visage  était  vague,  délayé  par  l'absence. 
Mais  l'aïeule,  par  contre,  pensait  toujours  à  lui. 
Elle  ne  pensait  qu'à  lui.  Elle  en  avait  gardé 
l'obsession,  presque  la  terreur,  depuis  ses 
scènes,  ses  violences  pour  obtenir  de  l'argent, 


LA  VIE  d'un  portrait  341 

les  minutes  où  il  frappait  de  son  sabre  la  table 
du  parloir,  dans  le  placide  béguinage.  Mainte- 
nant encore,  maintenant  qu'elle  sentait  la  mort 
en  chemin,  Mme  Débonnaire  n'avait  qu'une 
crainte,  un  retour  offensif  de  sa  part,  celle  d'une 
arrivée  brusque,  de  la  velléité  de  lui  reprendre 
ses  filles  en  vue  de  l'héritage  proche. 

Plût  à  Dieu  qu'elle  pût  se  prolonger  jusqu'au 
moment  de  la  majorité  des  enfants!  Mais  qui 
peut  tenter  d'atermoyer  la  mort?  Qui  oserait 
espérer  de  reculer  son  tombeau  ?  Mme  Débon- 
naire l'osa.  Elle  pria  fermement.  Sa  piété  d'an- 
cienne béguine  lui  était  revenue.  Elle  entreprit 
des  neuvaines.  Elle  eut  des  accents,  des  larmes, 
des  prières,  qui  devaient  troubler  Dieu  lui- 
même.  Elle  ne  voulait  pas  mourir  trop  tôt.  Elle 
ne  trépasserait  qu'après  l'heure  révolue,  quand 
il  serait  trop  tard  pour  déranger  le  sage  établis- 
sement des  deux  enfants,  qui  avait  été  l'œuvre 
et  le  but  de  sa  vie.  Car  elle  avait  fait  promettre 
à  Rose  et  à  Blanche  de  continuer  à  vivre  en- 
semble, après  sa  mort,  rien  qu'à  elles  deux,  de 
résister  surtout  à  toute  manœuvre  de  leur  père 
qui  chercherait  peut-être  à  les  reprendre.  Cela, 
il  le  fallait  à  tout  prix.  L'aïeule  Texigea;  c'était 


342  LE   ROUET    DES    BRUMES 

sa  suprême  volonté  de  mourante.  Rose  et 
Blanche  promirent,  firent  serment,  jurèrent 
solennellement  sur  des  choses  saintes. 

Mme  Débonnaire  désormais  fut  tranquille. 
Déjà  Rose  était  majeure.  Blanche  allait  l'être 
dans  quelques  semaines.  L'état  de  la  malade 
empirait  de  jour  en  jour.  Certes,  sa  fin  était 
proche.  Elle  ne  paraissait  plus  en  peine.  Il 
semblait  qu'elle  eût  reçu  un  avertissement 
invisible,  un  signe  céleste,  qui  l'avait  rassurée 
toute,  —  et  qu'elle  sût  à  coup  sûr  qu'elle  ne 
mourrait  pas  trop  tôt.  Il  y  a  ainsi,  parfois,  des 
intelligences  entre  la  créature  et  le  Mystère, 
une  connivence  entre  l'âme  et  les  choses,  une 
secrète  intervention  de  Dieu  qui  se  laisse 
deviner  en  des  pressentiments  comme  le  soleil 
derrière  les  nuages. 

En  effet  :  Mme  Débonnaire  atteignit,  tout 
exténuée  et  si  livide  qu'elle  était,  de  la  couleur 
de  la  terre,  le  jour  anniversaire  de  la  naissance 
de  Blanche.  Ce  fut  pour  elle  une  joie  immense, 
un  délire  de  reconnaissance  qui  s'épancha 
en  hymnes  balbutiantes.  Blanche!  l'adorable 
Blanche,  qui  ressemblait  à  Glytie!  Majeure! 
Elle  était  majeure  aujourd'hui!  Comme  sa  sœur 


LA  VIE  d'un  portrait  343 

Rose!  Toutes  les  deux  étaient  Scauvéesl  Elles 
allaient  pouvoir  rester  à  deux,  libres,  maî- 
tresses d'elles-mêmes  et  de  leurs  biens,  dans 
la  maison  familiale. 

L'émotion  fut-elle  trop  forte?  Ou  bien  l'aïeule 
n'avait-elle  obtenu  que  ce  strict  répit,  ce  délai 
unique?  Vers  le  milieu  du  même  jour  elle  entra 
en  agonie.  Elle  délira  doucement  tout  l'après- 
midi  et  jusqu'au  crépuscule,  rouvrant  par  ins- 
tants les  yeux  où  passait  une  sorte  de  crainte, 
une  lueur  pareille  à  une  exhalaison,  une  an- 
goisse brève  comme  s'ils  avaient  pear  de  voir 
entrer  par  la  porte  quelqu'un  d'autre  que  la 
mort,  qui  était  attendue.  Mais  rassurée  par  la 
solitude  de  la  chambre,  elle  retombait  à  de  pué- 
riles divagations  encore  un  peu  conscientes 
sans  doute,  car  elle  répétait  sans  cesse  avec  la 
monotonie  d'un  refrain  :  Majeures!  avec  l'exal- 
tation d'un  chant  de  délivrance  et  de  péril 
écarté  :  Majeures!  avec  la  cadence  diminuée 
d'une  cloche  dont  la  sonnerie  se  ralentit  à  petits 
coups  :  «  Majeures!  Majeures!  »  et  qui  va 
bientôt  s'éteindre,  absorbée  et  bue  dans  l'air 
spongieux  du  silence... 

Or,  le  surlendemain,  le  colonel,  qui  avait  été 


344  LE   ROUET^DES   BRUMES 

averti,  par  des  amis,  du  décès  de  l'aïeule, 
arriva.  Il  entra  en  maître,  cette  fois,  voulut 
s'installer  dans  la  demeure  comme  chez  lui. 
D'un  ton  de  commandement,  il  causa  avec  ses 
filles  de  leur  départ  à  hâter,  du  mobilier  à  faire 
transporter.  Mais  Rose  et  Blanche,  toutes  deux 
à  la  fois  et  comme  si  elles  parlaient  avec  la 
même  voix,  déclarèrent  qu'elles  ne  le  suivraient 
point. 

—  Nous  verrons  bien,  fit  le  père  irrité. 

—  Jamais,  répondit  Rose;  nous  l'avons  pro- 
mis à  grand'mère. 

Et  Blanche  murmura  :  «  Oui,  je  suis  majeure 
aussi;  nous  avons  juré  que  nous  resterions  ici, 
à  nous  deux.   » 

Le  colonel  eut  un  éclair,  supputa  mentale- 
ment. C'est  vrai!  Blanche  aussi  était  majeure; 
infortuné  père  coupable  qui  avait  presque  oublié 
la  date  de  naissance  de  ses  enfants!  Oui!  toutes 
deux  étaient  libres  de  leurs  actes  à  présent. 
C'est  leur  aïeule  qui  les  avait  élevées  ainsi  dans 
la  haine  de  leur  père.  Il  eut  un  mouvement  de 
rage. 

—  Et  dire  qu'il  n'y  a  que  quarante-huit 
heures  que  vous  m'avez  échappé  ! 


LA  VIE  d'un  portrait  345 

Rose  et  Blanche  avaient  tremblé  devant  ce 
commencement  d'une  de  ces  colères  terribles 
dont  Mme  Débonnaire  leur  parlait  autrefois 
et  qui  lui  avaient  laissé  de  si  tragiques  épou- 
vantes. 

Mais  le  colonel,  accablé  de  son  impuissance, 
devant  le  fait  accompli,  pris  de  remords  peut- 
être  à  sentir  ces  âmes  fermées,  ces  volontés 
froides,  ces  banquises  d'indifférence  que  le 
propre  hiver  de  son  cœur  paternel  avait  accu- 
mulées durant  vingt  ans,  s'en  alla  le  soir 
même,  tel  qu'un  passant  qu'on  ne  reverrait 
jamais  plus,  pendant  que  Rose  et  Blanche 
étaient  retournées  veiller  l'aïeule,  reposant 
entre  des  cierges,  calme,  souriante,  comme 
si  elle  voyait  à  travers  ses  paupières  d'albâtre 
transparente  son  rêve  réalisé  dans  la  maison 
silencieuse  et  sauvée  pour  jamais  de  l'En- 
nemi !... 

Ainsi  vécut  la  bisaïeule  de  mon  hôte  de 
Bruges;  telle  fut  la  vie  douloureuse  de  la 
femme  de  ce  portrait  ancien,  portrait  de  béguine 
aux  linges  emmiellés  par  la  patine  du  temps, 
que  je  vis  un  jour  dans  sa  vieille  demeure, 
là-bas,  parmi  les  cythares,  l'orgue,  la  harpe  en 


346  LE   ROUET   DES    BRUMES 

forme  d'aile  que  son  Ccaprice  de  musicien  ras- 
sembla. 

Ah!  le  drame  muet  de  cette  existence!  Ah! 
la  pauvre  destinée  humaine  !  Quelles  tristes 
histoires,  tous  les  vieux  portraits  raconteraient 
si  leurs  bouches  peintes  pouvaient  parler!  Et 
comme  ils  nous  décourageraient  de  vivre  ! 


ï 


-> -y  / 


TABLE  DES  MATIÈRES 


Déménagement 1 

L'Amour  et  la  Mort 13 

L'ami  des  miroirs 27 

Couples  du  soir 39 

Presque  un  conte  de  ft^es 53 

La  ville 67 

Suggestion 79 

Cortège 93 

Le  chasseur  des  villes 103 

Un  soir 117 

L'inconnu 129 

Hors-saison 141 

L'orgueil 133 

Un  iièventeur ■       167 

L'accomplissement 179 

Une  passante 191 

Buis  bénit 203 


348  TABLE   DES   MATIÈRES 

Au  collège 217 

Les  chanoines 231 

Les  grâces  d'état •   .   . 245 

L"idole 259 

L'amour  des  yeux 271 

L'idéal 285 

Curiosité v 303 

La  vie  d'un  portrait 315 


E.   GRE  VIN   —   IMPRIMERIE   DE  LAGNY 


\» 


BINDING  U?T-   SEP  15  1941 


PQ  Rodenbach,   Georges 

2388  Le   rouet  des  briames 


CA' 

J 


May  1^ 


1995 


faines  50 


P  HûM  ^i